Analyses

[Infographie] Tunisie : ces multiples fractures que le nouveau président devra réduire

Une électrice plaçant son bulletin dans l'urne lors du scrutin législatif tunisien, dimanche 6 octobre 2019 (image d'illustration).

Une électrice plaçant son bulletin dans l'urne lors du scrutin législatif tunisien, dimanche 6 octobre 2019 (image d'illustration). © Riadh Dridi/AP/SIPA

Dispersion des voix, fractures territoriales, vote antisystème, offre politique illisible… La nouvelle carte électorale issue des législatives présage de fortes turbulences pour les cinq prochaines années. Décryptage des résultats.

Neuf ans de révolution et six scrutins après la chute de l’ancien régime, les Tunisiens affichent un désintérêt souverain, un mépris, presque, pour l’idée même de démocratie représentative. Rendez-vous après rendez-vous, l’abstention s’est maintenue au-dessus des 31 %, culminant à 66,3 % lors des municipales de 2018.

L’expression d’une désaffection devenue non pas l’exception, mais la règle. Un chiffre en trompe-l’œil malgré tout : si la participation baisse en pourcentage, le nombre d’électeurs, lui, est en hausse. Près de 3,46 millions de Tunisiens ont glissé un bulletin dans l’urne au premier tour de la présidentielle de 2019, contre 3,33 en 2014.

Plus inquiétant, la culture du vote peine à s’ancrer chez les plus jeunes, la force vive d’une nation. Alors qu’ils représentent le plus gros contingent du 1,5 million de nouveaux inscrits cette année sur les listes électorales, ils ont ostensiblement tourné le dos aux législatives du 6 octobre.

L’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) relève que les plus de 45 ans représentent 57 % des électeurs. Et que seuls 9 % des 18-25 ans se sont déplacés. Décryptage par le patron du cabinet de sondages Sigma, Hassen Zargouni : « Les jeunes ont voté en masse pour Kaïs Saïed, leur candidat au premier tour de la présidentielle, et ont été peu motivés pour les législatives qui ont suivi. »

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Désaffection des femmes et de la ruralité

Autre rupture : la désaffection de l’électorat féminin. En 2014, elles avaient fait la différence. Un million d’entre elles avaient voté pour Béji Caïd Essebsi à Carthage et Nidaa Tounes à l’Assemblée. Depuis, la désillusion est grande. Aux dernières législatives, seules 36 % des femmes inscrites sur les listes électorales se sont rendues aux urnes. « Elles votent pour Nabil Karoui, sont plus attachées à la figure qu’il représente qu’à son parti, Qalb Tounes, qui vient de naître », souligne Hassen Zargouni. Leur présence dans l’Hémicycle est aussi en recul : 17 femmes de moins siégeront lors de cette mandature.

Se diriger vers un bureau de vote est une expédition pour qui vit à la campagne

La carte de l’abstention recoupe aussi nettement les réalités sociogéographiques, entre urbanité et ruralité : plus on s’éloigne des villes, moins le vote est important. « La participation oppose largement les grandes villes côtières et le Sud-Ouest, où elle est élevée, aux gouvernorats du Centre, du Nord-Ouest côtier et de l’Extrême-Sud, où elle est nettement plus faible », explique la chercheuse et sociologue Alia Gana.

« Se diriger vers un bureau de vote est une expédition pour qui vit à la campagne », précise un militant actif de Qalb Tounes à Jendouba (Nord-Ouest), où 29,5 % des inscrits se sont déplacés. Lui avait mis sa voiture à disposition des habitants de hameaux reculés. Pas étonnant qu’y brillent les candidats ou coalitions avec une offre ciblée, la plupart du temps axée sur des revendications de mieux-être social et de désenclavement, non satisfaites depuis 2011.

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Clivage idéologique régional

Et si le dégagisme qui a balayé une partie de la classe politique en place est largement partagé sur le territoire, il ne suffit pas à effacer un clivage idéologique persistant, d’un scrutin à un autre, entre Nord et Sud. Ennahdha reste profondément ancrée dans les choix des classes moyennes du Sud, où la tradition religieuse est plus qu’une pratique quotidienne.

La thématique ultraconservatrice et révolutionnaire a aussi été véhiculée par les listes de la coalition d’El-Karama – arrivée quatrième – et d’autres de moindre importance, mais qui ont gagné leur viatique pour l’Assemblée. En 2011, l’apparition inattendue des listes d’El-Aridha Chaabia (Pétition populaire) relevait d’un phénomène similaire. Dans le Nord, la déconfiture de la gauche a déplacé les voix vers des alternatives plus axées sur la nécessité d’un nouveau contrat social, comme Qalb Tounes, le Mouvement du peuple (Harakat Echaab) ou le Courant démocrate (Attayar), de Mohamed Abbou.

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Difficile majorité

Au niveau national, et malgré un net recul de son électorat, c’est Ennahdha qui est chargée une fois de plus de mener l’initiative politique et de chercher des alliances pour former un gouvernement. Au grand dam de Qalb Tounes, arrivé second. Toutefois, le chemin est pavé de ronces pour le parti à référentiel islamique. Après des efforts soutenus pour se débarrasser d’une image radicale, acceptera-t-il d’avoir dans son attelage politique une figure comme Seifeddine Makhlouf, leader sulfureux de la coalition El-Karama ?

Nidaa Tounes, grand vainqueur des législatives de 2014, a pratiquement disparu sous cette étiquette. Mais la famille moderniste se redéploie à travers Tahya Tounes ou le Parti destourien libre (PDL). Forts de 65 sièges en 2011 et de 141 en 2014, les centristes font élire cette fois 82 députés.

Parti de rien il y a cinq ans, Attayar s’offre la troisième position aux législatives du 6 octobre. Et promet une alternative intéressante pour ceux qui ne veulent ni du conservatisme ni du centrisme et qui se cherchent une formation support à l’écart de toute ébullition politique. Mais le parti de la bicyclette ne parvient pas à masquer la crise de la jeune démocratie tunisienne et de sa gouvernance électorale. Dans tous les cas, il sera difficile de réunir et de maintenir la majorité requise de 109 députés à l’Assemblée. Les affaires du pays seraient alors tributaires du rhume d’un député.

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