Religion

Maroc – Ahmed Abbadi : « Le Coran, c’est 96 % d’amour et 4 % de règles »

Ahmed Abbadi à Rabat, le 8 octobre 2019.

Ahmed Abbadi à Rabat, le 8 octobre 2019. © Naoufal Sbaoui pour JA

Modèle national, réforme du champ religieux, nébuleuses terroristes, libertés individuelles, dialogue interconfessionnel… Le patron de la Rabita Mohamadia des oulémas définit la vision de l’islam dans le royaume.

Costume et cravate élégamment assortis, fine barbe soigneusement taillée… Ahmed Abaddi incarne l’islam à la marocaine. Ce polyglotte bardé de diplômes en sciences islamiques et en histoire des religions porte un discours structuré, modéré et riche en exemples. Il a fait de la déconstruction du discours extrémiste son cheval de bataille, en attachant davantage d’importance au contexte des textes qu’à « l’aspect légaliste du Coran ».

Repéré par Ahmed Toufiq en 2004, cet universitaire respecté de l’université Cadi Ayyad de Marrakech intègre le ­ministère des Habous en tant que directeur central des affaires ­islamiques. Avant de prendre la tête, en 2006, de la Rabita Mohamadia des oulémas, dont il a fait un véritable laboratoire de recherche pour développer ce modèle d’islam à la marocaine en s’appuyant sur des études scientifiques auxquelles contribuent des ingénieurs algorithmiciens. Pas étonnant donc de voir ce religieux présider des commissions ou des groupes de travail dans toutes les prestigieuses institutions constitutionnelles du royaume (CNDH, Cese et CSE). Entretien avec un des architectes de la réforme du champ religieux.

Jeune Afrique : Comment définiriez-vous l’islam à la marocaine ?

Ahmed Abbadi : Les choix majeurs de l’islam marocain reposent sur la doctrine acharite [école de pensée majoritaire dans le sunnisme, qui laisse une plus grande part au libre arbitre et considère le Coran comme incréé], le rite malékite et le soufisme jounaïdi. Ces références permettent respectivement une jonction entre texte et raison ; entre texte et contexte ; et finalement, une élévation spirituelle. Mais le pilier principal de la spécificité marocaine est la Commanderie des croyants. La vision de Sa Majesté et son statut constitutionnel ont d’ailleurs permis de mener une réforme multidimensionnelle et fonctionnelle du champ religieux, de ses institutions et composantes.

Qu’a apporté cette réforme ?

Nous avons mis en place une analyse du corpus islamique répondant à un cahier des charges strict. Les oulémas marocains ont exploré le texte religieux composé de 6 236 versets du Coran, de 40 000 hadiths et de 27 000 récits rapportés de compagnons du Prophète pour dégager les finalités principales de la religion. Le bonheur est son ultime finalité. Le Coran l’annonce, et c’est une notion qui revient dans plusieurs titres d’ouvrages d’oulémas du royaume.

La religion est là pour faire de nous des êtres heureux, sur terre comme dans l’au-delà. Il faut ne jamais perdre cela de vue et se méfier de toute orientation religieuse qui mène à la dépressivité.

Être heureux, n’est-ce pas aussi disposer librement de son corps ? Je fais référence à l’actualité récente, et à la condamnation de Hajar Raissouni pour interruption volontaire de grossesse.

Ce genre de sujets doit être abordé avec un débat national. Une multitude de paramètres et de dogmes sont à prendre en considération, avec sagesse et lucidité, compte tenu des implications culturelles, législatives, sociétales. Ce sont des questions d’une telle envergure qu’elles méritent un débat apaisé, avant d’emprunter les sentiers qui mènent au meilleur choix commun.

Mohammed VI visitant une école coranique, à Fès, en mai 2017 (image d'illustration).

Mohammed VI visitant une école coranique, à Fès, en mai 2017 (image d'illustration). © AFP

L’Instance suprême de la fatwa ne devrait-elle pas se ­prononcer sur ce genre de cas ?

L’Instance suprême de la fatwa opère au Maroc par saisine. Elle ne peut s’autosaisir. Le Commandeur des croyants a veillé à placer cette instance au sein du Conseil suprême des oulémas, qu’il préside lui-même, ce qui a l’avantage de donner une lecture complète du contexte. L’édiction de fatwas s’appuie sur une approche cognitive, avec des règles précises. C’est indispensable de procéder de la sorte, car une fatwa répond à un questionnement inédit. Moins de 250 versets coraniques concernent directement des questions légales, soit 4 % du Coran.

Malheureusement, lorsqu’il y a eu codification de la religiosité, on s’est noyé dans ces 4 % et on a oublié les 96 % du texte où il est question de transcendance, d’amour et de vivre-ensemble… Autant de thèmes toujours présents dans l’inconscient collectif des Marocains, et que nous cherchons à réactiver.

Les résultats sont-ils au rendez-vous ? Les Marocains sont-ils immunisés contre l’extrémisme ?

La question de l’influence religieuse ne peut plus être traitée au seul niveau national, elle s’inscrit désormais dans un contexte international, avec l’apparition d’acteurs virtuels dans ce siècle des réseaux sociaux. Le principal défi a été de préparer et de former les ressources humaines pour accompagner cette mutation mondiale. Cela a pris du temps. Ce chantier a été mené en parallèle d’une restructuration de la gouvernance de l’islam. C’est un acquis pour le royaume, qui a opté pour des réformes lucides et fonctionnelles, et non pas cosmétiques pour apparaître comme un bon élève devant la communauté internationale.

Nous avons pris conscience que la société n’est pas constituée d’un seul bloc, mais d’un ensemble de composantes auxquelles il faut s’adresser une à une

Avec le ministère de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, nous avons révisé les programmes d’éducation islamique de manière à renforcer l’esprit critique, indispensable pour se prémunir contre les idées extrémistes. En passant de la prévention à l’immunisation, nous avons opéré une réelle mutation. Nous avons aussi pris conscience que la société n’est pas constituée d’un seul bloc, mais d’un ensemble de composantes auxquelles il faut s’adresser une à une, en tenant compte des différences et en utilisant les meilleurs outils. On ne s’adresse pas à la famille comme on s’adresserait à un enfant, à un jeune ou à un influenceur.

Quid des Marocains du monde ? Leur implication dans des attentats terroristes dans leurs pays de résidence ­ternit-elle l’image de cet islam à la marocaine ?

Je ne vois pas en quoi cela porterait atteinte à l’image de notre islam, dans la mesure où la majorité des cas recensés concerne des personnes nées, élevées et éduquées dans leurs pays de résidence, où ils sont des citoyens à part entière. Le Maroc a la responsabilité d’aider ces pays à mieux encadrer cette population, car la dimension identitaire doit être prise en considération.

Nous avons noué plusieurs partenariats pour former des imams et des prédicatrices, pour assurer la formation d’un islam qui permette aux fidèles de se rendre dans les lieux de culte sans être contaminés par la malice des extrémistes. Aujourd’hui, nous avons besoin de passer à un autre palier de formation des leaders et des influenceurs, en prenant en considération la topographie de nos sociétés contemporaines.

Après Al-Qaïda et Daech, le terrorisme d’obédience islamiste renaîtra-t-il sous une nouvelle franchise ?

Il serait naïf de ne tenir compte que des paramètres religieux. Des sommes d’argent stratosphériques sont véhiculées dans les trafics d’armes, d’antiquités, de stupéfiants et de ressources naturelles qui s’effectuent sous le couvert du jihad. Cela est valable dans le Sahel, au Moyen-Orient et même en Asie du Sud-Est.

Au sein de ces nébuleuses terroristes, on retrouve quantité d’experts en manipulation capables d’embrigader les plus faibles

Au sein de ces nébuleuses terroristes, on retrouve quantité d’experts en manipulation capables d’embrigader les plus faibles, appâtés par des avantages ou un accès promis au paradis. Ils repèrent leurs cibles sur internet, où chacun laisse des milliers de données ou d’empreintes numériques que les organisations terroristes savent exploiter. Nos États doivent se doter de structures nécessaires pour apporter une réponse.

Avez-vous identifié des mécanismes d’embrigadement ?

En étudiant des milliers de publications en tout genre sur plusieurs années, la Rabita Mohamadia a identifié une demi-douzaine d’éléments qui fonctionnent comme des aimants pour les aspirants jihadistes, comme le rêve d’unité, la dignité, la pureté… Le plus pernicieux est celui qui donne l’illusion de la maîtrise, en simplifiant au maximum les enjeux, dans un monde contemporain marqué par la complexité.

Les organisations jouent donc sur la binarité : Dieu contre Satan, paradis contre enfer, licite contre illicite… C’est apaisant pour les esprits paresseux. Nous avons également identifié dix griefs qui renforcent l’adhésion aux funestes desseins terroristes. Cela va de la supposée conspiration occidentale à l’insulte à l’encontre du Prophète et du Coran, en passant par l’humiliation des musulmans, la falsification de l’Histoire, sans oublier l’exploitation des ressources naturelles et le traitement de la question palestinienne.

Le siège de la Rabita Mohamadia des oulémas, à Rabat.

Le siège de la Rabita Mohamadia des oulémas, à Rabat. © Naoufal Sbaoui pour JA

Comment contrer tout cela ?

Comprendre et conceptualiser ces magnétismes est déjà un pas très important. Le vrai défi c’est de développer des magnétismes plus puissants. Comment combattre les idées extrémistes si nos artistes, nos philosophes, nos oulémas, nos intellectuels se noient dans le pessimisme et la sordidité ?

Il faut aussi une entreprise internationale appelant à une réconciliation civilisationnelle, ce que le Maroc ne cesse de répéter. Sa Majesté a toujours prôné une approche multidimensionnelle à déployer à l’échelle mondiale. C’est ce qui justifie notre leadership au Forum international de la lutte contre le terrorisme. C’est notre créativité et notre lucidité qui nous octroient ce statut, pour le troisième mandat consécutif.

L’impression domine pourtant que le dialogue interreligieux au Maroc se limite à des coups médiatiques, non suivis d’actes…

Absolument pas ! Sa Majesté a toujours mis en exergue la vision d’une humanité comme seule et unique famille ! C’est notre vaisseau collectif – et notre ­destin – que ce petit point bleu suspendu à des rayons de soleil. Il nous faut trouver le meilleur modèle pour y vivre ensemble. Nous n’y arriverons qu’à travers la transcendance et ce rêve collectif d’avoir un lieu de vie apaisé.

La visite historique du pape François au Maroc est une illustration de cette approche. Sa Majesté a veillé à ce qu’elle soit ancrée dans le réel, en insistant sur la liberté de conscience et de pratiques religieuses et de paix à Al-Qods [Jérusalem]. Tout récemment, une délégation de haut rang a remis une lettre royale à Sa Sainteté pour enclencher le suivi de cet appel ­d’Al-Qods. Vous voyez bien qu’il s’agit d’un dialogue interreligieux opérationnel et réaliste.

Ce dialogue est-il envisageable avec des religions non monothéistes ?

Les visites royales en Chine et en Inde ont permis des ouvertures dans ce sens. Dans quelques semaines, nous ­accueillerons le symposium ­sino-arabe, dont l’une des composantes est le dialogue interreligieux, qui facilite le vivre-ensemble. L’exploration mutuelle de nos systèmes de croyance facilite la construction de ponts qui vont aboutir à ce vivre-ensemble.

Et quel rôle joue la Rabita Mohammadia des oulémas dans l’architecture institutionnelle du champ religieux ?

Nous assurons un rôle de recherche scientifique grâce à nos trente unités de recherche et d’implémentation. Nos centres instruisent les dix-huit sciences majeures de l’islam, avec la recherche de partenariats entre les universités marocaines et étrangères. Nous sommes en pourparlers avec l’Isesco [l’Organisation islamique pour l’éducation, les sciences et la culture] pour une collaboration qui nous ouvrira un réseau de plus de 1 200 universités dans le monde.

Au Maroc, 9 000 thèses de doctorat touchent aux sciences islamiques, et on en recense 2 millions dans le monde musulman

Au Maroc, 9 000 thèses de doctorat touchent aux sciences islamiques, et on en recense 2 millions dans le monde musulman. Une coordination et une complémentarité des efforts de la part de millions de chercheurs permettraient d’optimiser le temps de recherche pour instruire et élucider des problématiques restées en suspens. Au Maroc, nous avons développé un savoir-faire dans ce sens. Nous nous sommes appuyés sur des algorithmiciens pour établir des grilles de lecture pour des thématiques qui méritent intérêt, tout en établissant les filtres nécessaires comme l’authenticité du texte et son contexte. Car il s’agit de millions d’ouvrages, certains avec des dizaines de tomes. Cette approche renforce le leadership du royaume en matière de structuration du champ religieux.

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