Politique

Liban : Saad Hariri et le top en bikini

Au palais de l’Élysée, le 20 septembre (image d'illustration).

Au palais de l’Élysée, le 20 septembre (image d'illustration). © HAMILTON/REA

Le Premier ministre libanais a fait don de plus de 15 millions de dollars à une mannequin sud-africaine. Des révélations qui font scandale à l’heure où l’intéressé réclame des efforts à ses concitoyens.

Ses larmes lors des obsèques de Jacques Chirac, très grand ami de son père, avaient touché l’assistance, le 30 septembre. Le même jour, c’est une autre histoire de cœur, révélée par le New York Times, qui a rattrapé Saad Hariri. L’affaire mêle un Premier ministre, une mannequin et des millions de dollars : tous les ingrédients d’un scénario de série Z. Selon le quotidien américain, le milliardaire libanais a offert plus de 16 millions de dollars à une top-modèle sud-africaine en 2013.

Tout est parti du compte bancaire de Candice Van der Merwe, mannequin pour bikini de son état. Alors que son solde culminait à 5 400 dollars, il a soudain été crédité de 15 299 965 dollars en mai 2013, éveillant l’intérêt de la justice sud-africaine. Simple cadeau, se défend la jeune femme, qui raconte avoir rencontré le Premier ministre – qui n’était alors que le chef du parti Courant du futur libanais – aux Seychelles, sur la très select île Mahé, au Plantation Club.

Fêtes gargantuesques

Dans cette « cour de récré pour super-riches », explique-t-elle, des mannequins sont fréquemment recrutés pour agrémenter les fêtes gargantuesques qui s’y organisent. C’est dans ce contexte qu’elle se lie avec Saad Hariri, avec qui elle dit avoir entretenu une « relation informelle ». Une liaison qui ne lui vaut pas moins, en plus des 15,3 millions de dollars, d’obtenir une Audi R8 Spyder et une Land Rover Evoque en mars 2013.

Les montants en question laissent songeur : le milliardaire peut-il réellement avoir dépensé une telle somme pour entretenir une ‘relation informelle’ ?

Les montants en question laissent songeur : le milliardaire peut-il réellement avoir dépensé une telle somme pour entretenir une « relation informelle » ? « Ce n’est pas clair, juge un journaliste libanais. Le père de la jeune femme a des affaires dans l’immobilier, peut-être qu’une grande partie de cet argent était destinée à financer des projets… »

Sur les 15 millions de dollars, la Sud-Africaine affirme en avoir prêté 2,7 millions à une société de promotion immobilière à laquelle son père est lié. Quoi qu’il en soit, Saad Hariri, dont Forbes estime la fortune personnelle à près de 2 milliards de dollars, n’a pas de raison d’être inquiété. Premier ministre de 2009 à 2011, puis à partir de 2016, il ne peut être soupçonné d’avoir employé de l’argent public à l’époque.

Crise financière

Il n’empêche, l’affaire refait surface à un moment particulièrement délicat pour ce père de trois enfants, leader politique de la communauté sunnite libanaise. Le chef du gouvernement est en effet engagé dans une négociation ardue avec des membres de son équipe, dont le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, gendre du président, Michel Aoun. L’objet du litige : l’application de mesures nécessaires pour débloquer les dons promis lors de la Conférence économique pour le développement, par les réformes et avec les entreprises (Cedre) en faveur du Liban qui s’était tenue à Paris en 2018 sous les auspices des autorités françaises.

Alors que le pays connaît une profonde crise financière, l’une des mesures réclamées par Pierre Duquesne, le diplomate français chargé de la mise en œuvre du programme Cedre, concerne la hausse des tarifs d’électricité. Le Hezbollah, allié au Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun et Gebran Bassil, réclame le report de la mesure à 2020. « Les relations entre Hariri et Bassil se sont vraiment détériorées ces deux derniers mois alors qu’ils se donnaient encore l’accolade l’année dernière », observe un familier de la politique libanaise. « Problème : c’est le CPL qui a fait de Hariri le Premier ministre ! » souligne le politologue Adlene Mohammedi.

Le Premier ministre libanais Saad Hariri lors d'une conférence de presse avec le Secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo, le 15 août 2019.

Le Premier ministre libanais Saad Hariri lors d'une conférence de presse avec le Secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo, le 15 août 2019. © Carolyn Kaster/AP/SIPA

« Hariri est très affaibli : d’abord, son parti a perdu une dizaine de sièges à l’Assemblée lors des dernières élections, ensuite, les réformes qu’il veut mettre en place sont très impopulaires. Enfin, le parrain saoudien semble aujourd’hui compter davantage sur Samir Geagea [le chef des Forces libanaises] pour porter le discours anti-Hezbollah, le Premier ministre ayant dû modérer ses positions depuis son alliance électorale avec le CPL », reprend Mohammedi. Qui rappelle l’épisode rocambolesque de la séquestration de Hariri à Riyad, en 2017, où il avait annoncé sa démission, avant de se rétracter à son retour au Liban quelques semaines plus tard, à la faveur de l’intervention du président français Emmanuel Macron.

Dans un contexte de croissance atone – à peine 0,2 % en 2018 – , et alors que Hariri réclame aux Libanais des efforts financiers, l’affaire de la top-­modèle sud-africaine fait désordre. Sans oublier que la faillite en 2017 de son groupe de BTP, Saudi Oger, a laissé sur le carreau des milliers d’employés, qui attendent toujours d’être payés…

Le système confessionnel libanais est organisé de telle sorte que la communauté fait bloc derrière ses chefs de file quoi qu’il arrive

L’affaire peut-elle l’affaiblir aux yeux de sa propre communauté confessionnelle, notamment auprès des plus conservateurs, alors que l’Arabie saoudite cherche à promouvoir des personnalités sunnites alternatives ? « Le système confessionnel libanais est organisé de telle sorte que la communauté fait bloc derrière ses chefs de file quoi qu’il arrive », tempère un observateur de la vie politique libanaise.

« Quelles que soient les campagnes lancées contre moi, quoi qu’ils puissent dire, écrire ou faire, je continuerai à travailler, je ne m’arrêterai pas », a réagi Saad Hariri peu après la publication de l’article du New York Times.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte