Politique

[Édito] États-Unis : la destitution de Donald Trump est possible

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président américain Donald Trump.

Le président américain Donald Trump. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Dans un peu plus d’un an, l’élection présidentielle américaine. Nous savons mieux, depuis l’avènement de Donald Trump, qu’elle nous concerne directement, car le président des États-Unis a un tel pouvoir que ses décisions ont un retentissement mondial.

On dit communément que Trump, bien connu désormais pour sa vanité, ses prises de position nationalistes, protectionnistes et populistes, résumées par son « America first », a de fortes chances d’être réélu. Selon ces augures, l’initiative prise la semaine dernière par le Parti démocrate pour obtenir sa destitution est vouée à l’échec, le victimise et, en définitive, améliore ses chances d’être réélu. Je m’inscris en faux contre cette thèse et pense, au contraire, que Donald Trump risque fort d’être le premier président américain de ce XXIe siècle à perdre la bataille engagée pour sa réélection.

« Ukraingate »

Je pense également que le processus de destitution qui le vise, consécutif à ce qu’on appelle déjà l’Ukraingate, peut aboutir. Et que même s’il échouait, il contribuerait à sa défaite à l’élection de 2020. Trump est désormais sur la défensive. Peut-être même est-il, en son for intérieur, paniqué à l’idée de perdre une fonction qui flatte sa vanité et lui donne ce qu’il aime le plus : le pouvoir et la possibilité de fanfaronner.

Président des États-Unis depuis près de trois ans, il n’a réussi jusqu’ici qu’à créer un peu plus de pagaille en Amérique, en Europe et en Asie ; indifférent à l’Afrique, il l’a épargnée. Mais où en est-il de la réalisation de ses promesses électorales ? Le mur qu’il voulait ériger à la frontière avec le Mexique n’est ni construit ni même à l’ordre du jour. L’Otan, qu’il a menacée de dislocation, est restée intacte ; l’Union européenne est en assez bonne santé, ainsi que la Chine et l’Iran, puissances millénaires.

Il parle beaucoup mais agit peu. Sa méthode de négociation, qu’il croit irrésistible, consiste à manier le bâton des sanctions et la carotte des promesses intenables. Alors, on lui tient tête. Et si l’on négocie avec lui, on lui donne des miettes pour lui permettre de plastronner. C’est ce qu’ont fait les Mexicains, les Canadiens, les Européens et les Japonais, c’est ce qu’a fait Kim Jong-un, dictateur de la Corée du Nord, et c’est ce que font en ce moment même Ali Khamenei et Hassan Rohani, les maîtres de l’Iran.

Soit Trump n’est plus là dans un an, et, dans ce cas, bon débarras ; soit il est réélu, et il faudra supporter ses foucades tout au long des cinq prochaines années

Les uns et les autres ont deux hypothèses à l’esprit : soit Trump n’est plus là dans un an, et, dans ce cas, bon débarras ; soit il est réélu, et il faudra supporter ses foucades tout au long des cinq prochaines années et se préparer à cette détestable épreuve… On dit que le Parti républicain, que Trump a su domestiquer pour le mettre à son service, resserrera les rangs autour de lui et, majoritaire au Sénat, empêchera sa destitution.

Rien n’est pourtant moins sûr, car le Parti républicain n’est pas une tribu dont Donald Trump serait le chef. Il est donc tout à fait concevable que, sentant que ses électeurs souhaitent le voir déserter un Trump en perdition, il tourne casaque.

Qui se lèvera pour défendre Trump ?

L’opinion américaine est déjà, à une courte majorité, favorable à la destitution. Que se passera-t-il si les Américains venaient à souhaiter massivement le départ du président ? Qui, alors, se dévouera pour sauver le soldat Trump ? On sait que ce dernier licencie aussi facilement qu’il recrute et qu’il a fait faillite plus d’une fois. Or personne ne veut être entraîné avec lui dans sa chute. On sait également qu’il est néophyte en politique. Saura-t-il organiser sa défense aussi bien que le fit Bill Clinton à la fin du siècle dernier ?

Nul n’est loyal à Donald Trump par amour ou par respect pour sa personne ; ceux qui le soutiennent aujourd’hui, son avocat Rudy Giuliani, ou son secrétaire d’État, Mike Pompeo, agissent par intérêt ou par calcul.

Il a déjà ligué contre lui, dans son propre pays, la majorité des médias, des services de renseignements, de la magistrature et des intellectuels. Qui se lèvera pour le défendre ? Qui, en Amérique et dans le monde, ne souhaite aujourd’hui son retrait de la scène politique ? On a soutenu, à juste titre, que l’économie américaine, en croissance de 3 % à 4 % par an, avec un chômage au plus bas, « voterait » pour Trump et que cela assurerait sa réélection « dans un fauteuil ».

Le président américain Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 28 janvier 2017.

Le président américain Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 28 janvier 2017. © Alex Brandon/AP/SIPA

Certes, le jour du scrutin, comme cela a toujours été le cas, les Américains voteront pour le président sortant si leur économie est en bonne santé. Mais le sera-t-elle dans un an ? On en doute de plus en plus, et le principal responsable de sa détérioration est Donald Trump lui-même. Qui a déclaré la guerre commerciale au Canada et au Mexique voisins ? Qui, semaine après semaine, mène contre l’Europe la même guerre ? Qui a déclenché les hostilités contre l’allié japonais et s’est contenté, pour faire une trêve, de quelques concessions ? Qui est entré en conflit avec la puissante Chine, son alter ego, et ne parvient pas à s’en extirper ?

Donald Trump a désorganisé les échanges mondiaux, qui sont en sévère récession, au détriment de tous, y compris des États-Unis. Sous sa direction, l’Amérique a privilégié ses intérêts les plus étroits, s’aliénant ses alliés et enhardissant ses adversaires. Donald Trump connaît assez mal le monde et s’y intéresse peu. Il a fait sienne la conception simpliste selon laquelle la plupart des pays de la planète profitent de l’Amérique et signent avec elle des accords qui la défavorisent.

Sa destitution est possible pour des faits qu’il a commis et d’autres que révélera l’enquête

Grâce à un étonnant concours de circonstances, Trump a usurpé la fonction de président de la première puissance économique, financière, culturelle et technologique de la planète. Celle-ci en paie le prix, ainsi que le reste du monde. Trump s’est employé depuis trois ans à détruire les meilleures réalisations de son prédécesseur, Barack Obama. Il a renié la signature de son pays, défendu des valeurs contraires à celles auxquelles croient les femmes et les hommes doués de raison.

L’empêcher de poursuivre une mauvaise politique, pour son pays comme pour le monde, est donc salutaire. Sa destitution est possible pour des faits qu’il a commis et d’autres que révélera l’enquête. Et même si elle n’allait pas à son terme, la tentative d’impeachment l’aura déconsidéré et dissuadera une majorité d’Américains de le réélire.

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