Politique

Gabon : Alain Claude Bilie-By-Nze, le savoir-faire à toute épreuve d’un pilier du parti au pouvoir

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h21
Alain-Claude Billie-By-Nze, Ministre des Affaires étrangères gabonais,

Alain-Claude Billie-By-Nze, Ministre des Affaires étrangères gabonais, © Desirey Minkoh/Afrikimges Agency

Ministre des Affaires étrangères gabonais, pilier du parti au pouvoir, Alain Claude Bilie-By-Nze a su éviter les chausse-trapes quand la guerre des clans faisait rage à Libreville et se ménager de puissants alliés.

Entrée discrète. Portier zélé. Maître d’hôtel empressé. L’endroit invite aux chuchotements et à l’aparté. Dans ce rendez-vous des puissants, à proximité du palais de l’Élysée, les tapis étouffent le bruit des pas et des conversations. Alain Claude Bilie-By-Nze y est comme chez lui. De passage à Paris, le chef de la diplomatie gabonaise a le sourire. Il vient de rentrer de New York, où il a mené la délégation de son pays lors de l’Assemblée générale des Nations unies et prononcé, le 27 septembre, un discours sur les enjeux climatiques et le multilatéralisme.

Quelques jours plus tôt, Bilie-By-Nze effectuait une tournée en Afrique centrale. Yaoundé le 5 septembre, Malabo le 6, Kigali le 9, Bujumbura le 11, N’Djamena le 12, Bangui le 13… Il a rencontré en septembre la quasi-totalité des chefs d’État d’une sous-région que le Gabon veut redynamiser alors qu’il préside actuellement la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC).

Alliances et unité

Les Congolais Félix Tshisekedi et Denis Sassou Nguesso devraient le recevoir prochainement, et un sommet des chefs d’État de la CEEAC doit se tenir à Libreville en fin d’année pour officialiser ce nouvel élan en faveur de l’intégration régionale. Alors qu’Ali Bongo Ondimba, en convalescence, limite ses déplacements, l’agenda d’Alain Claude Bilie-By-Nze ressemble à s’y méprendre à celui d’un chef d’État.

« J’ai été porte-parole du président. Aujourd’hui, au fond, c’est toujours la même mission, mais dans une sphère différente », commente l’intéressé. Il voit Ali Bongo Ondimba régulièrement, travaille avec son secrétaire général, Jean-Yves Teale, spécialiste des questions internationales, ainsi qu’avec le directeur de cabinet du chef de l’État, Brice Laccruche Alihanga. Celui-ci s’occupe peu de politique étrangère mais reste incontournable. Le ministre des Affaires étrangères le sait et, le 21 septembre, il n’a pas manqué de soigner l’accueil du « dircab » à Makokou, dans sa province natale de l’Ogooué-Ivindo.

Brice Laccruche Alihanga, directeur de cabinet du président Ali Bongo Ondimba au Plaza Athénée, Paris le 7 juin 2018.

Brice Laccruche Alihanga, directeur de cabinet du président Ali Bongo Ondimba au Plaza Athénée, Paris le 7 juin 2018. © DR

« Il faut afficher de l’unité. Si je dois représenter le Gabon à l’étranger, je préfère que le pays ait l’air uni et non divisé », explique l’intéressé. « Il y a une alliance entre Brice Laccruche Alihanga et Alain Claude Bilie-By-Nze, analyse un ancien de la présidence. Le directeur de cabinet compte sur le ministre pour tenir les troupes du PDG [Parti démocratique gabonais, au pouvoir] dans l’Ogooué-Ivindo, qui est aussi le fief de l’ancien Premier ministre Emmanuel Issoze Ngondet. Quant à Bilie-By-Nze, il sait que c’est Laccruche Alihanga qui tient les rênes du gouvernement. »

Leader estudiantin

Quelques jours avant sa nomination à la tête de la diplomatie, le 10 juin, des indiscrétions le disaient pourtant en délicatesse avec le directeur de cabinet. D’aucuns s’attendaient même à son éviction du gouvernement. Mais celle-ci n’a pas eu lieu. L’ancien étudiant en littérature a poursuivi son chemin, comme depuis les années 1990.

L’enfant né à Makokou le 16 septembre 1967 n’était pas particulièrement destiné à la politique. Fils d’une mère au foyer et d’un père fonctionnaire des Postes, membre d’une fratrie de seize enfants, Alain Claude voit du pays au gré des affectations paternelles, avant de revenir dans la capitale de l’Ogooué-Ivindo alors qu’il aborde le CE2. Puis, en sixième, son père lui choisit une formation : l’école secondaire des cadets de la police (Escap), à Libreville.

Expulsé de l’université, Bilie-By-Nze  ne validera jamais son mémoire, intitulé Sexe, sang et pouvoir, consacré à l’écrivain congolais Sony Labou Tansi

Le cadet y obtient son baccalauréat et son matricule de policier. Mais il n’intègre pas les forces de l’ordre : il s’inscrit dans un cursus littéraire à l’Université Omar-Bongo (UOB) alors que, au tournant de l’année 1990, Omar Bongo Ondimba ouvre la voie au multipartisme.

À l’UOB, on revendique, on dialogue, on débat. Bilie-By-Nze crée le Syndicat des étudiants gabonais (SEG). Très vite, la politique le rattrape. Il milite au sein du Rassemblement national des bûcherons (RNB), mené par Paul Mba Abessole, que l’étudiant rencontre en 1992 à l’approche de la présidentielle de l’année suivante. En 1994, l’université s’embrase une nouvelle fois : le recteur, Daniel Ona Ondo, est pris à partie par une foule d’étudiants grévistes et, quelques mois plus tard, une commission de discipline se réunit.

Bilie-By-Nze, leader estudiantin, estampillé opposant, est expulsé. « C’était une condamnation arbitraire, mais elle a accéléré mon engagement aux côtés de Mba Abessole », confie-t-il. La police lui retire aussitôt son matricule et l’étudiant ne validera jamais son mémoire, intitulé Sexe, sang et pouvoir, consacré à l’écrivain congolais Sony Labou Tansi.

Émancipation

Alain Claude Bilie-By-Nze prend officiellement sa carte au RNB et en devient rapidement l’un des cadres, aux côtés de Francis Edou Eyene, Pierre Amoughe Mba ou Blaise Ivanga. En 1996, il suit Mba Abessole à la mairie de Libreville, que celui-ci vient d’emporter, et devient son directeur de la communication. Les deux hommes ne se quittent plus. Alors que le RNB, rebaptisé Rassemblement pour le Gabon (RPG) en 2000, rejoint la majorité, Bilie-By-Nze intègre successivement les cabinets des ministères occupés par son mentor (Droits de l’homme, Agriculture, Transports et Aviation civile).

Signe de son ascension, en 2006, il devient ministre délégué à la Communication et est élu député de Makokou – battant le candidat PDG, Michaël Moussa-Adamo, actuel ambassadeur aux États-Unis. L’année suivante, il est nommé ministre délégué auprès du ministre des Transports et de l’Aviation civile, Pierre-Claver Maganga Moussavou.

Malgré un accroc en 2008, lorsqu’il est condamné à un mois de prison pour émission de chèques sans provision, le jeune loup progresse et finit par s’émanciper. « En 2009, à la mort d’Omar Bongo Ondimba, Mba Abessole s’est dit qu’il pouvait battre son fils », se souvient Bilie-By-Nze. Le patron du RPG veut jouer sa carte personnelle pour la présidentielle. Mais il est finalement doublé par André Mba Obame, à qui il se rallie de mauvaise grâce.

Exlusion du RPG

« Certains, dont je faisais partie, ne voulaient pas de ce ralliement, continue-t-il. Mba Abessole avait fini par présenter Omar Bongo Ondimba comme son frère et nous ne comprenions pas pourquoi il fallait désormais que l’on se batte contre son fils. » Peu après la victoire d’Ali Bongo Ondimba, il vote la confiance au nouveau Premier ministre, Paul Biyoghe Mba, à l’Assemblée nationale. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : il est exclu du RPG en janvier 2010.

Battu aux législatives à Makokou par Emmanuel Issoze Ngondet (PDG) en 2011, il est toutefois nommé en 2012 conseiller et porte-parole de la présidence. Un an plus tard, il rejoint officiellement les rangs du parti au pouvoir. Bilie-By-Nze devient le visage médiatique d’Ali Bongo Ondimba, alors que celui-ci essuie les attaques de l’opposition sur son acte de naissance. En 2015, il réintègre le gouvernement en tant que porte-parole et ministre de la Communication.

En 2016, j’avais été forcé d’adopter des positions très clivantes et j’ai voulu me dégager de cette image

Encaissant les coups lors d’une présidentielle 2016 mal maîtrisée par le PDG, il tient bon et, au lendemain de la réélection controversée, est logiquement reconduit au gouvernement et nommé ministre de l’Économie numérique, de la Communication, de la Culture et des Arts. Membre de premier plan du gouvernement, animateur du PDG, au sein duquel il est l’un des barons du Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo), Bilie-By-Nze est partout. Peut-être un peu trop.

En conquête

« J’ai senti qu’il fallait que je prenne du recul et je suis allé en parler au président », se souvient-il. L’ancien syndicaliste émet le souhait de quitter le ministère de la Communication. « En 2016, j’avais été forcé d’adopter des positions très clivantes et j’ai voulu me dégager de cette image », explique-t-il. Ali Bongo Ondimba accepte : Bilie-By-Nze devient ministre des Sports et de la Culture. Beaucoup y voient une rétrogradation. Lui préfère en parler comme d’une étape. « Cela a permis aux Gabonais de me regarder différemment. » Un recul, mais calculé. Et une aubaine ?

À Kigali, avec le président rwandais, Paul Kagame, le 9 septembre.

À Kigali, avec le président rwandais, Paul Kagame, le 9 septembre. © Village Urugwiro

Lorsque le chef de l’État est victime d’un AVC en octobre 2018, Bilie-By-Nze – qui le vit « comme un choc personnel » – n’est plus en première ligne. En novembre, il parvient à reconquérir un siège de député à Makokou. Surtout, alors que la guerre des clans éclate entre les proches de Brice Laccruche Alihanga et certains poids lourds du gouvernement, comme Issoze Ngondet, le ministre des Sports et de la Culture reste en retrait. Malgré les remaniements, il conserve son poste puis, en juin, est nommé ministre des Affaires étrangères.

Qu’espère-t-il désormais ? L’ancien communicant se borne à se dire satisfait de la mission qu’il occupe. Mais il n’est pas naïf. Il le sait, sur les rives de l’estuaire du Gabon, à Libreville, beaucoup parlent de ses ambitions. Proche des milieux médiatiques, où il conserve de bonnes relations, ministre chevronné, baron du PDG, nouvellement actif dans les sphères diplomatiques, Bilie-By-Nze coche toutes les cases d’un quinquagénaire en conquête. À 52 ans, l’homme a des ambitions et les assume sans vouloir, pour le moment, les préciser. Dans un énième sourire, alors qu’il s’apprête à quitter Paris pour rejoindre le Gabon, le 2 octobre, il conclut : « En politique, il n’y a rien de plus dangereux que les projections. »


Comme un poisson dans le 2.0

Alain Claude Bilie-By-Nze n’a jamais sous-estimé l’importance des médias. Ancien communicant (il a travaillé durant ses études pour les agences Globule Communication et HélioSoft), il est présent sur les réseaux sociaux et a lancé sa propre web TV. Il entretient toujours de bonnes relations avec des personnalités du monde de la presse, dont Bertrand Ebiag Angoué, directeur général de Radio Gabon et ancien conseiller au ministère de la Communication, et Roger Mebang-me-Nze, président du conseil d’administration de l’Agence gabonaise de presse, qui n’est autre que son frère.

À Libreville, cette aisance médiatique a poussé nombre d’observateurs à le comparer à l’Ivoirien Guillaume Soro, lui aussi très à l’aise dans le domaine. De la même génération, les deux hommes ont milité dans l’opposition (et dans la rébellion, dans le cas de Soro) comme au sein de la majorité. Ont-ils pour autant les mêmes vues sur la magistrature suprême de leur pays ? « On nous compare beaucoup, admet le Gabonais. Mais, cela est lié à nos parcours, qui ont des similitudes. Cela s’arrête là. »

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