Musique

Maroc : Oum, portrait d’une femme libre

La Casaouie Oum a commencé une grande tournée qui passe par le Café de la danse, à Paris, le 6 novembre.

La Casaouie Oum a commencé une grande tournée qui passe par le Café de la danse, à Paris, le 6 novembre. © Amine Chbani

À 40 ans passés, Oum poursuit son émancipation. Dans Daba, son album le plus personnel, elle chante la solidarité féminine, la nature menacée, la condition des migrants…

Sur la pochette de son nouveau disque, de jeunes pousses aux ramifications verdoyantes lui tiennent lieu de chevelure. Oum a vécu plus de quarante printemps, le texte de la première chanson de ce nouvel opus, baptisé Daba (« maintenant », en arabe marocain), le rappelle d’ailleurs en préambule… Mais le constat n’a rien de tragique.

« À l’âge de 35 ans, je me suis rendu compte que j’avais construit mon identité sur la base de ce qu’on me disait de faire, de ce qu’on attendait de moi », confie la chanteuse entre deux gorgées de thé vert, avant de partir vers la scène du festival Arabesques, à Montpellier. « Pour savoir qui l’on est vraiment, il faut d’abord décomposer ce que l’on a appris. » L’artiste a fait sienne la devise du poète grec Pindare : « Deviens ce que tu es »… « Je l’applique, ou du moins j’essaie ! » glisse-t-elle en riant.

 

Cette mutation se ressent dès les premiers accords. Certes, elle a gardé près d’elle la fine équipe qui avait fait le succès de son album précédent, Zarabi : Yacir Rami au oud, Damian Nueva à la contrebasse, Camille Passeri à la trompette. Mais Carlos Mejias aux machines (et au saxophone) ajoute des notes synthétiques qui viennent enrichir un son déjà imprégné de jazz, de gospel, de soul, de blues du désert et de rythmes africains…

Chemins nouveaux

Dirigée par la chanteuse et poétesse palestinienne Kamilya Jubran, Oum ose aussi s’aventurer sur des chemins nouveaux. Des notes plus basses et plus aiguës que d’habitude, plus incertaines aussi, qui donnent parfois au chant de cette autodidacte une fragilité émouvante, humaine.

Ce qui lui a plu chez Kamilya Jubran est peut-être ce qu’elle cultive le plus en ce moment chez elle-même : une indépendance forcenée. « Kamilya n’en a rien à foutre de l’opinion, elle fait sa musique comme elle l’entend… Elle a repris tout le répertoire arabe pour le dynamiter », rappelle Oum avec un sourire gourmand.

Le Maroc est indélébile, il est à l’intérieur de moi, mais je ne veux pas m’enfermer dans une identité, je ne suis la porte-­parole de personne

Celle qui a donné un concert à l’Unesco en mars 2012 pour la journée de la femme, et qui est parfois perçue comme l’une des voix des femmes maghrébines, ne veut plus parler que pour elle-même. « Le Maroc est indélébile, il est à l’intérieur de moi, mais je ne veux pas m’enfermer dans une identité, je ne suis la porte-­parole de personne, affirme-t-elle. Je suis ce que je suis, avec tout ce que j’ai bu et transpiré. Et, surtout, je suis dans un processus, attentive aux changements qui s’opèrent en moi. Je vois autrement ce qui m’entoure. »

La Casaouie a commencé une grande tournée qui passe par le Café de la danse, à Paris,le 6 novembre.

La Casaouie a commencé une grande tournée qui passe par le Café de la danse, à Paris,le 6 novembre. © Amine Chbani

Plaisir

Fait exprès ? Depuis peu, elle porte de nouvelles lunettes de marque japonaise, des verres ronds, à la John Lennon, teintés de rose, qui complètent ce jour-là une panoplie hippie ample et flottante, une robe en lin décorée de fibules berbères. « Avant, le plus important pour moi c’était le plaisir… Prendre du plaisir en jouant de la musique et en donner, faire du bien à mon public. Mais pour proposer cette évasion, il ne faut pas parler de ce qui fâche. Aujourd’hui je me sens aussi une responsabilité d’évoquer ce qui me choque. »

Oum ne vocifère pas des slogans, mais son engagement surgit au détour de chaque rime. Dans son dernier album, il est question de l’océan, des arbres, de la terre… avec lesquels la poétesse fait corps. Avec le titre « Laji », elle évoque ce migrant « en quête d’un abri », dont les biens demeurent là où est restée sa vie. Et rappelle que « nul ne peut échapper à l’exil. » Dans le morceau « Kemmy », elle dit aussi sa solidarité avec les femmes privées de rêve, de voix, de liberté. « J’entends ton silence / Je vois ta patience / Tu n’es pas seule / Tu n’es pas seule. » « Je ne peux pas changer la condition de toutes les femmes qui sont malheureuses, regrette la chanteuse. Mais je peux leur dire que je sais ce qu’elles ressentent, ce qu’elles traversent. »

Libertés individuelles

Quand on l’interroge sur l’épreuve de la journaliste marocaine Hajar Raissouni, poursuivie pour « avortement », la résidente de Casablanca se dit « évidemment touchée… mais pas seulement par rapport à l’avortement. Au Maroc, ce sont toutes les libertés individuelles qui sont touchées : tu ne peux pas parler, t’habiller comme tu veux, aller où tu veux à l’heure que tu veux. Dès que tu sors dans l’espace public, tu appartiens au regard et au jugement des autres. C’est comme ça. »

Rapidement, la chanteuse globe-trotteuse élargit l’analyse : « Les femmes ne se portent pas mal seulement au Maghreb, mais partout dans le monde. Nous sommes faites pour encaisser… particulièrement nous, les femmes amazigh, qui sommes fortes et déterminées. Mais je pense que nous avons aussi besoin d’être accompagnées par d’autres femmes d’une forme de compassion. »

Du coup, les concerts de l’artiste se changent aussi en moments de solidarité féminine. Dans l’amphithéâtre à ciel ouvert du festival Arabesques, les youyous et les voix des spectatrices se mêlent bientôt à celle d’Oum, vibrante. Et dans cette nuit encore tiède de septembre, on se dit que quelque chose s’est déjà libéré.

 


Kamilya Jubran, directrice artistique de choc

La poétesse, chanteuse et oudiste palestinienne Kamilya Jubran a aidé Oum à sortir de sa zone de confort et à découvrir « ce souffle différent » qu’elle portait en elle. « Avec Kamilya, nous nous sommes rencontrées pour la première fois à Casablanca, lors de l’événement Palest’In & Out, raconte Oum. Moi j’étais une fan de la première heure. On s’est appréciées…

J’ai pris l’habitude de lui envoyer des petits bouts de morceaux que j’enregistrais sur mon téléphone. Il y a eu une correspondance. Et j’ai eu envie de l’associer à cet album, sur lequel elle a signé deux titres. Naturellement, elle a assisté à des répétitions et à l’enregistrement, à Berlin. C’était un moment particulièrement intense de chanter avec, près de moi, en cabine, une artiste que j’aime depuis toujours… je ne voulais pas la décevoir. »

Daba, le nouvel album de Oum

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