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Cet article est issu du dossier «Mauritanie : un changement dans la continuité ?»

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Politique

Mauritanie : Biram Dah Abeid, leader de l’opposition « prêt à trouver un terrain d’entente » avec le pouvoir

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h21
L'opposant mauritanien Biram Dah Abeid.

L'opposant mauritanien Biram Dah Abeid. © Vincent Fournier/JA

Leader de l’opposition depuis qu’il est arrivé deuxième à la présidentielle, le militant antiesclavagiste voit dans l’élection de Mohamed Ould Ghazouani la perpétuation du système Ould Abdelaziz, qu’il a toujours combattu. Mais il se dit ouvert à la négociation…

La maison Biram ne fait pas crédit, et surtout pas au successeur de Mohamed Ould Abdelaziz. Quelque chose a-t-il changé en Mauritanie depuis l’élection de Mohamed Ould Ghazouani, le 22 juin ? « Je n’ai jamais cultivé l’illusion, contrairement à d’autres opposants, que les lignes allaient bouger avec son accession au pouvoir », assène le président d’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), une organisation antiesclavagiste. Pour lui, le profil de Ghazouani, « numéro deux du régime depuis 2008 », augurait de toute façon d’une continuité quasi mimétique avec son prédécesseur.

Arrivé deuxième à la présidentielle – avec 18,58 % des voix, contre 8,67 % en 2014 – , celui qui est de facto leader de l’opposition semble faire litière d’une succession pourtant inédite dans le pays. Pour la première fois en bientôt soixante ans, un président élu a cédé la place à un autre président élu. De passage à Jeune Afrique, à l’occasion d’un séjour privé en France qui lui a notamment permis de remercier ses soutiens dans l’Hexagone, Biram Dah Abeid martèle son credo : Aziz ou Ghazouani, ce serait un tour de passe-passe. Boubou blanc et blanc boubou…

« Deal » avec le pouvoir

Fidèle à sa réputation, ce militant de la cause antiesclavagiste, entré dans la sphère politique peu après la création d’IRA en 2008, fait feu de tout bois contre un régime qu’il rejette sans s’embarrasser de nuances. « Le tempérament des deux hommes n’est pas le même, mais leur idéologie et leur vision sont les mêmes. Si quelque chose doit changer dans ce pays, ce sera par la lutte », estime-t-il, sans refermer pour autant la porte de la négociation.

« Je serais prêt à trouver un terrain d’entente afin d’assainir le climat politique et de permettre au camp au pouvoir et à l’opposition de s’asseoir autour d’une même table. » Celle du Conseil des ministres ? Nul ne l’exclut à Nouakchott, où le nouveau chef de l’État n’entend négocier qu’avec Biram. « Je ne le pense pas », balaie le principal intéressé, qui souhaite néanmoins une « ambiance apaisée entre une opposition qui cherche à conquérir le pouvoir en 2024 et un pouvoir qui entend être éternellement reconduit ».

Il laisse entendre qu’il serait décidé à nouer un deal avec le pouvoir : reconnaître l’élection de son adversaire en échange de la reconnaissance de son parti

En revanche, Biram laisse entendre qu’il serait décidé, comme il l’avait envisagé après l’élection de 2014, à l’initiative du camp Aziz, à nouer un deal : reconnaître l’élection de son adversaire en échange de la reconnaissance par le pouvoir de son parti politique, le RAG, toujours clandestin, mais aussi des Forces progressistes du changement (FPC, ex-Flam), l’ancien groupe armé emblématique, qui défend la cause négro-mauritanienne.

Il en a d’ailleurs fait part à Ghazouani, qui l’a reçu le 30 septembre, dans le cadre des consultations avec les leaders de l’opposition. Comme il y a cinq ans, l’opposant a du mal à admettre son score, qui l’a tenu éloigné d’un second tour mort-né, lui qui confiait à Jeune Afrique en 2016 : « Je peux triompher. » Alors il refait le match : « Nous contestons cette élection, car il aurait dû y avoir un second tour. Lorsque Ghazouani et Aziz l’ont constaté, ils ont écarté la Ceni et se sont autoproclamés vainqueurs. »

Les présidents Aziz (à droite) et Ghazouani, lors de l'investiture de ce dernier à Nouakchott, jeudi 1er août 2019.

Les présidents Aziz (à droite) et Ghazouani, lors de l'investiture de ce dernier à Nouakchott, jeudi 1er août 2019 (image d'illustration). © Présidence sénégalaise

Biram, représentant des Mauritaniens noirs ?

L’heure n’est pas venue, pour lui, de distinguer les protagonistes d’un duo perçu comme un monstre politique bicéphale. « Ils sont liés par quarante ans d’amitié. Penser que Ghazouani incarne un changement relève de l’infantilisme politique », assène-t-il.

« Je suis prêt à valider leur élection [sic] s’ils valident la participation légale au jeu politique de tous ceux qui en sont actuellement exclus », répète-t-il. Et d’ajouter au package de la négociation d’anciennes revendications, comme l’enrôlement biométrique – commencé en 2011 et considéré par certains comme discriminatoire à l’égard des Mauritaniens noirs.

Biram Dah Abeid se considère-t-il, avec Kane Hamidou Baba, comme le représentant de cette communauté marginalisée ? La question le fait bondir. « C’est lui-même qui se définit comme le candidat des pulaarophones [locuteurs de langue peule] ou des Négro-Mauritaniens. Moi, je suis le candidat de tous les Mauritaniens ! » peste le Haratine issu de la caste des anciens captifs.

Se sent-il l’héritier de Messaoud Ould Boulkheir et de son Mouvement pour la libération et l’émancipation des Haratines, El Hor ? Là encore, il conteste : « Nos chemins et nos combats respectifs ne sont pas les mêmes. » Contrairement à son aîné, devenu un soutien de Ghazouani, lui-même n’est jamais entré au gouvernement. Biram espère toutefois peser au profit de ces communautés longtemps tenues à l’écart. Et, dans le cas d’un compromis avec Nouakchott, il n’exclut pas une « collaboration » avec le pouvoir.

Alliances

Emprisonné à plusieurs reprises au cours de cette dernière décennie, l’opposant espère-t-il remporter dans la rue la victoire qui lui a déjà échappé ? Il s’en défend : « Je suis convaincu qu’on n’a pas besoin de la rue pour voir un jour un candidat noir remporter la présidentielle. Sans ce coup d’État électoral, je pense que j’aurais été choisi par les électeurs, aussi bien arabo-berbères que noirs – qu’ils soient haratines, halpulaars, wolofs, soninkés… »

Quant à ses alliances, des questions restent en suspens. Avec le riche homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou, par exemple, ce cousin d’Aziz tombé en disgrâce puis un temps exilé au Maroc, qui passait ces dernières années pour l’un de ses soutiens : « Il a publiquement soutenu à la présidentielle, et avec force, son ami Sidi Mohamed Ould Boubacar, rétorque Biram Dah Abeid. Cela a d’ailleurs représenté un atout important pour toute l’opposition, puisque Ould Boubacar a totalisé 17,87 %. » Et de souhaiter, pour la prochaine échéance, une multiplication de ces candidatures susceptibles de capter les diverses franges de l’électorat, parfois antagonistes, afin de mettre le pouvoir en ballottage, avant de s’unir au second.

Nous nous sommes tournés vers tous les partis de l’opposition. Sans succès

Aux législatives de 2018, où il a été élu député alors même qu’il était derrière les barreaux, Biram Dah Abeid avait opté pour une alliance controversée avec le parti Sawab, présenté comme d’ascendance baasiste et panarabe, au risque de désarçonner son électorat traditionnel. « Cette diabolisation reflète la haine que nous vouent certains milieux. Nous ne sommes alliés ni à des racistes, ni à des tortionnaires, ni même à des baasistes, se défend-il. Il s’agit de jeunes cadres politiques qui étaient encore élèves ou étudiants aux heures de l’épuration ethnique qui a eu lieu en Mauritanie. »

Une alliance qui aurait suivi une série de désillusions. Car, avant Sawab, Biram assure avoir frappé à toutes les portes : « Nous nous sommes tournés vers tous les partis de l’opposition. » Sans succès. Une défiance qui contraste avec les prix et les soutiens dont il a bénéficié à l’étranger, de l’ONU à La France insoumise, ce qui avait le don d’irriter Mohamed Ould Abdelaziz – fatigué de cet ambassadeur improvisé qui, à l’extérieur, diabolise la Mauritanie. Nul n’est prophète en son pays, pas même Biram.

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