Diplomatie

Arabie saoudite : Mohamed Ben Salman seul au monde

Mohamed Ben Salman, en novembre 2015 (image d'illustration).

Mohamed Ben Salman, en novembre 2015 (image d'illustration). © Hasan Jamali/AP/SIPA

En dépit d’un vertigineux budget défense et du soutien massif des États-Unis, le royaume de Mohamed Ben Salman a été incapable d’enrayer les attaques du 14 septembre contre des sites stratégiques de l’Aramco. Et apparaît de plus en plus fragilisé.

Le scénario catastrophe a donc eu lieu. Ce 14 septembre, l’Arabie saoudite se réveille groggy. Dans la nuit, le royaume a été frappé au cœur de sa puissance économique. D’abord le site d’Abqaiq, la plus grosse raffinerie pétrolière du pays, qui traite près de 50 % du brut saoudien. Ensuite Khurais, l’un des principaux gisements saoudiens, à 175 kilomètres du premier site visé. Résultat : un déficit de production de 5,7 millions de barils par jour. Après des premières évaluations trop optimistes du chef de l’Aramco, les experts estiment qu’il faudra plus de six mois pour remettre en état les deux sites.

L’attaque est immédiatement revendiquée par les Houthis yéménites par la voix de leur porte-parole militaire, Yahya Saree. Elles auraient été menées grâce à une dizaine de drones et à des complicités sur le territoire saoudien. « Nous avons le droit de répondre, en représailles, aux bombardements visant nos civils depuis cinq ans. […] Nos opérations à venir seront plus douloureuses encore, tant que le régime saoudien poursuivra son agression et son blocus », a-t-il mis en garde.

Les Houthis, alliés de l’Iran, qui leur fournit missiles et drones, n’en sont pas à leur coup d’essai : depuis deux ans, ils prennent régulièrement pour cibles, depuis le Nord-Yémen, infrastructures pétrolières, villes et aéroports saoudiens. Pourtant, des doutes se sont rapidement fait jour. « Je ne crois pas du tout à la thèse houthie, balaie Tom Cooper, spécialiste autrichien des armées du Golfe. Les Houthis ont les moyens d’envoyer quelques drones, mais pas d’organiser une attaque d’une telle ampleur, avec une combinaison de missiles et de drones. »

Cerné de toutes parts

Une photo satellite des impacts de l’attaque indique que les projectiles – drones ou missiles – venaient du nord. D’Irak, donc. Ou même d’Iran. Des pêcheurs koweïtiens n’ont-ils pas filmé des missiles qui passaient au-dessus de leurs têtes en pleine nuit ? Autant d’hypothèses qui montrent à quel point l’Arabie saoudite semble aujourd’hui cernée de toutes parts dans sa bataille régionale contre l’Iran, qui peut s’appuyer sur une myriade de milices loyales, du Liban au Yémen en passant par la Syrie et l’Irak.

Le porte-parole militaire des Houthis expliquant le déroulement de l’opération, le 18 septembre.

Le porte-parole militaire des Houthis expliquant le déroulement de l’opération, le 18 septembre. © Al-Huthi Group Media Office/AFP

« D’où qu’elles viennent – Yémen, Irak ou Iran – , ces attaques n’auraient pas été possibles sans le concours et l’accord de Téhéran », résume ainsi Quentin de Pimodan, consultant spécialiste du Golfe. La République islamique nie catégoriquement… Sans convaincre. En marge de l’Assemblée générale de l’ONU, Emmanuel Macron, Boris Johnson et Angela Merkel ont d’ailleurs à leur tour accusé l’Iran d’être « responsable » de l’attaque du 14 septembre et l’ont exhorté à « s’abstenir de toute nouvelle provocation ».

Face au rejet par les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien et au renforcement des sanctions qui frappent son économie, Téhéran est entré dans une logique jusqu’au-boutiste : si l’Iran ne peut vendre son pétrole, alors personne ne le pourra dans la région. Avec l’espoir que cette pression maximale conduira à une levée, ou au moins à une suspension, des sanctions. Ce à quoi Trump se refuse, annonçant au contraire leur durcissement à chaque attaque iranienne.

Il ne suffit pas que Riyad cesse la guerre au Yémen pour que l’Iran se calme. Le Yémen représente un levier stratégique pour l’Iran, pas une priorité

Dans cette partie de poker, la principale victime est pour l’heure l’Arabie saoudite. « Les Iraniens ont changé de tactique en s’en prenant à des cibles pétrolières. Ils ont fait comprendre à tout le monde qu’ils n’hésiteraient pas à frapper des positions stratégiques, analyse Quentin de Pimodan. Je ne crois pas qu’il suffise que Riyad cesse la guerre au Yémen pour que l’Iran se calme. Le Yémen représente un levier stratégique pour l’Iran, pas une priorité. »

Un levier particulièrement efficace : Riyad est embourbé dans un conflit désastreux pour son image et n’a atteint aucun des objectifs de la campagne lancée en 2015. Les Émirats eux-mêmes ont annoncé cet été qu’ils allaient réduire leur présence au Yémen. « Sans compter que cette guerre pèse sur les finances du royaume, explique la politologue yéménite Linda al-Obahi. Les impôts y ont sensiblement augmenté depuis 2015. »

La rébellion houthie se permet aujourd’hui des incursions à l’intérieur du territoire saoudien, et a revendiqué une opération d’envergure à Najran, fin août, qui aurait débouché sur la capture de plusieurs centaines de soldats du royaume.

Un territoire difficile à surveiller

Comment un pays qui fait partie du top 5 mondial en matière de budget défense peut-il se montrer si vulnérable sur le plan militaire ? Dans l’hypothèse d’attaques houthies contre l’Aramco, les drones ont dû parcourir plus de 1 000 km en territoire saoudien avant d’atteindre leurs cibles. Le tout en passant sous les radars des systèmes de défense antiaérienne Patriot et THAAD, achetés à grands frais aux Américains.

« Les critiques contre la défense antiaérienne saoudienne sont assez injustes, nuance Tom Cooper. Il n’est pas si simple de protéger autant de sites stratégiques. Les radars ne peuvent pas tout détecter. À cette époque de l’année, les masses d’air chaud et humide peuvent par exemple en dérégler le fonctionnement. Et puis le royaume est immense, impossible de tout surveiller en permanence. »

Le site de Khurais après les attaques, le 20 septembre.

Le site de Khurais après les attaques, le 20 septembre. © Amr Nabil/AP/SIPA

Davantage qu’une défaillance technique, c’est la nature même du territoire qui le rend si difficile à défendre. La plupart des sites pétroliers saoudiens d’importance se trouvent d’ailleurs dans l’est du pays, à quelques encablures des côtes iraniennes et de la frontière irakienne. « Les Américains ont mal conseillé l’Arabie saoudite en l’incitant à s’équiper d’une défense antiaérienne contre les missiles balistiques, alors que l’attaque a été réalisée avec des drones et des missiles de croisière, complète l’expert militaire. C’est donc aussi un échec américain. »

Un système de défense russe aurait-il été plus efficace, comme le suggérait Vladimir Poutine à l’Arabie saoudite, devant un président iranien hilare, lors d’une rencontre tripartite à Ankara deux jours après les attaques ? « Les S-400 n’auraient rien changé », tranche Tom Cooper.

Il n’empêche. Le président russe appuie là où ça fait mal : la fragilité de la protection offerte par les Américains au royaume. En mars 2018, à Washington, Donald Trump s’était sans complexe félicité de la relation très lucrative avec l’Arabie saoudite, en compagnie d’un Mohamed Ben Salman (MBS) plutôt mal à l’aise. Un partenariat commercial en somme, mais qui n’offre plus à Riyad les garanties attendues. Et qui oblige aujourd’hui MBS à se montrer plus ouvert à des négociations avec l’ennemi juré iranien.

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