Analyses

[Tribune] Élections en Tunisie : comment les modernistes se sont « suicidés »

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Par  Frida Dahmani

Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Des agents de l'Isie dans un bureau de vote, le soir des élections législatives du dimanche 6 octobre (image d'illustration).

Des agents de l'Isie dans un bureau de vote, le soir des élections législatives du dimanche 6 octobre (image d'illustration). © Riadh Dridi/AP/SIPA

Claire et limpide. L’analyse des résultats du premier tour de la présidentielle du 15 septembre ne laisse aucune place au doute. Les partis dits modernistes ou progressistes ont été purement et simplement laminés. Et ce n’est ni un hasard ni une lubie d’électeur.

Dès les élections de 2011 – les premières libres – , l’alerte était donnée. Trop de listes, trop de partis, trop d’appelés pour trop peu d’élus. Un effet de la révolution et de la liberté politique fraîchement conquise, jugeaient à l’époque les décideurs, prédisant que l’offre pléthorique, ce « trop-plein » de propositions, réintégrerait in fine le lit de la normalité et du rassemblement. Il n’en a rien été.

« Nomadisme politique »

Non seulement le phénomène s’est confirmé lors des scrutins suivants, mais le camp moderniste en fut la première victime, et dans quelles proportions ! Il est aujourd’hui menacé de disparaître des instances de pouvoir. La faute de partis qui, année après année, ont préféré faire la sourde oreille, et agir contre toute logique.

Les appels à l’union ont certes été nombreux. Et, à dire vrai, tout à fait audibles. Mais ces tentatives se sont les unes après les autres soldées par des échecs. Pis, elles semblent avoir eu l’effet inverse de celui recherché. Ainsi, les mouvements les plus importants se sont au fil des ans morcelés en une multitude de ­sous-formations.

Ces mouvements n’ont pas su passer d’une force d’opposition – sous l’ancien régime – à une force de proposition

Aux législatives de 2014, les partis historiques comme Ettakatol, El-Joumhouri et El-Massar – qui avaient bien tenté d’attirer sous un parapluie commun d’autres partis – ont été les premiers sanctionnés. Avec le résultat que l’on sait : une implosion fatale. Là encore, l’analyse a péché par manque de réalisme. Les observateurs ont jugé à l’époque, peut-être un peu trop rapidement, que ces mouvements n’ont pas su passer d’une force d’opposition – sous l’ancien régime – à une force de proposition.

Les élections de 2014 auraient-elles pu permettre au paysage politique de se décanter et de se renouveler ? À l’époque, beaucoup y ont cru. À grand renfort d’appels au vote utile, la victoire de Nidaa Tounes – qui avait réuni autour de Béji Caïd Essebsi des tendances et des personnalités de tous bords de la famille centriste – étayait cette hypothèse. La coalition aurait pu – aurait dû – être viable.

En moins d’un an, elle a volé en éclats, tiraillée par des querelles internes devenues insurmontables. La suite ? L’apparition de l’expression « nomadisme politique ». Certains dirigeants ont transité par cinq formations en huit ans ! De quoi phagocyter la bipolarisation de la scène politique entre islamistes et modernistes. Paradoxalement, en dépit de ce phénomène, l’alliance gouvernementale conclue avec Ennahdha a tenu, reconduite par les dissidents de Nidaa, qui ont créé puis rejoint le groupe de la Coalition nationale.

La famille centriste incapable de s’entendre

Troisième alerte aux municipales de 2018. Les électeurs portent en tête des suffrages des listes indépendantes. Là encore, les partis n’ont pas perçu leur désamour, arguant qu’il ne s’agissait que de gouvernance locale. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, ou pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Le Front populaire, coalition de partis de gauche, est atteint à son tour du syndrome de la division, laquelle menace son existence même dans l’hémicycle.

La famille démocrate, en refusant l’union et les rassemblements, se condamne elle aussi à disparaître selon une logique suicidaire. La classe politique, passablement rajeunie, n’a jamais pris le temps de la maturation, ni été suffisamment humble pour accepter celui de l’apprentissage. Contrairement à Ennahdha, qui fait bloc malgré sa crise interne. Le camp moderniste se présente ainsi comme une juxtaposition de personnalités aux ego boursouflés et incapables de trouver un terrain d’entente.

Le 15 septembre, au premier tour de la présidentielle, douze candidats sur vingt-six se revendiquaient de cette fameuse famille centriste incapable de s’entendre. Aucun ne s’est désisté en faveur de l’autre. Aucun n’a envisagé son propre échec. Sondage après sondage, le scénario était pourtant écrit. Toutes les enquêtes prédisaient le rejet par les Tunisiens d’une classe politique donneuse de leçons, attachée à ses privilèges et déconnectée des priorités du citoyen.

Des discussions ont certes eu lieu en coulisses. Toutes relevaient davantage d’un marchandage sur la distribution des postes que d’une réelle réflexion pour éviter le saut dans l’inconnu. Les modernistes ont leur part de responsabilité. Succédanés d’Iznogoud, ils auront, à défaut de se donner les moyens d’être califes à la place du calife, pris le risque d’immoler une démocratie naissante sur le bûcher de leurs vanités.

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