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Élections en Tunisie : Nabil Baffoun, le président de l’Isie, sauteur d’obstacles émérite

Nabil Baffoun, le président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections, le 17 septembre, à Tunis.

Nabil Baffoun, le président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections, le 17 septembre, à Tunis. © Chokri Mahjoub/ZUMA/REA

En parvenant, dans un contexte politique difficile, à organiser dans les délais le premier tour du scrutin présidentiel anticipé, le patron de l’Isie est devenu l’une des personnalités les plus en vue de Tunisie.

Nabil Baffoun a de l’endurance. Passionné d’équitation, il sait aussi qu’il ne faut jamais perdre de vue les obstacles. Qu’il faut les franchir un à un, les petits comme les grands, avec une égale concentration, et que la moindre faute d’inattention peut se payer cher.

Nabil Baffoun sait tout cela, et c’est tant mieux, la brusque accélération du calendrier électoral tunisien qui a suivi la mort du président Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet, ne lui ayant laissé aucun répit. À la tête de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), il est devenu, en l’espace de quelques semaines, l’un des hommes les plus en vue du pays.

Record de longévité

Il est celui qui est parvenu à organiser un scrutin présidentiel anticipé dans un contexte politique difficile, jonglant avec les dates pour respecter le délai de quatre-vingt-dix jours fixé par la Constitution pour la durée de l’intérim sans toucher aux élections législatives, fixées depuis plusieurs mois au 6 octobre.

Celui qui a réussi à faire en sorte que le déroulement du premier tour de la présidentielle, le 15 septembre, soit globalement salué par les observateurs internationaux même si, en amont du scrutin, des questions d’équité de temps de parole se sont posées, en raison notamment de l’incarcération du candidat Nabil Karoui.

Bien sûr, Nabil Baffoun n’est pas seul. Instance phare de l’après-révolution, l’Isie compte neuf membres et ses décisions sont collégiales. Mais c’est un fait : ­l’actualité a brutalement propulsé son président sur le devant de la scène. La probabilité que cet homme de 47 ans, originaire de Mahdia, sur la côte est, se retrouve au poste qu’il occupe aujourd’hui était pourtant assez faible. Il a fallu qu’il soit épargné par le tirage au sort qui renouvelle, tous les deux ans, trois des neuf membres de l’instance.

Lui en fait partie depuis 2011, et cela fait donc huit ans que la chance est de son côté. Pour ne rien gâter, il a été élu à sa tête dès sa deuxième candidature – une prouesse, en plus d’un record de longévité !

Pressions

À son poste, il a su faire preuve d’habileté. « Il est assez fin et diplomate pour écouter tout le monde et proposer des solutions sans pour autant fâcher qui que ce soit », raconte l’un de ses proches. À Tunis, ceux qui le fréquentent le décrivent comme méticuleux et tenace. Ils soulignent sa bonne connaissance de l’Isie, de son histoire et de ses rouages, mais aussi de ceux avec qui elle doit composer, acteurs de la sphère politique comme de la société civile.

Diplômé en droit et en sciences politiques, il sait déployer une infinie patience pour faire respecter la loi et veille à préserver les attributions de chacun des organes de l’Isie. Mais la tâche est ardue : à la veille de l’annonce des résultats du premier tour, le 17 septembre, plusieurs partis politiques ont tenté de faire pression sur l’Isie, espérant encore obtenir l’annulation du scrutin ou la disqualification de Kaïs Saïed et de Nabil Karoui, que les sondages donnaient favoris.

Des partisans du candidat indépendant Kaïs Saïed guettant l'annonce des résultats officiels du premier tour de l'élection présidentielle tunisienne, mardi 17 septembre 2019 à Tunis (image d'illustration). © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Nabil Baffoun compte bien sûr des détracteurs. À son arrivée aux commandes de l’Isie en janvier 2019, certains ont laissé entendre qu’il était proche des islamistes d’Ennahdha, mais l’intéressé a aussitôt démenti, réaffirmant son indépendance et sa position à équidistance de tous les partis. D’autres ont marqué leur désaccord à l’égard de la manière dont il gérait l’actuelle séquence électorale.

Selon Kamel Jendoubi, un ancien président de l’Isie, « la responsabilité politique de l’instance imposait de ne pas faire une lecture formelle des textes et d’organiser deux moments d’élections : une présidentielle en respectant les délais constitutionnels, puis des législatives ».

La libération de Nabil Karoui est nécessaire pour garantir l’équité des chances entre les candidats, a-t-il lancé, le 24 septembre

D’autres encore estiment que cet organe est devenu, au fil des années, une plateforme technique et logistique qui ne tranche pas sur les questions de fond et ne pousse pas au débat public. Ils citent l’exemple de la réforme du code électoral, qui n’a finalement pas été adoptée avant les scrutins et que l’Isie n’a pas soutenue.

« Le timing n’est pas adéquat pour opérer des changements pareils », avait objecté Baffoun. Certains lui reprochent enfin de ne pas se préoccuper suffisamment de la protection de la base de données du registre électoral, que détient le Centre national informatique, sans garantir l’usage qui pourrait – ou non – en être fait.

Des thématiques qui devront être discutées, mais sur lesquelles Baffoun n’a pas le temps de s’arrêter. L’urgence est ailleurs. « La libération de Nabil Karoui est nécessaire pour garantir l’équité des chances entre les candidats », a-t-il lancé, le 24 septembre. Son mandat de président de l’Isie s’achèvera en 2020. Alors, seulement, pourra-t-il ­souffler et peut-être achever ce master en criminologie qui lui tient tant à cœur.

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