Politique

[Tribune] Le « peuple nouveau » est arrivé !

Le président américain Donald Trump lors de l'inauguration d'un musée des droits civiques à Jackson (Mississippi, sud), le 9 décembre 2017 (image d'illustration).

Le président américain Donald Trump lors de l'inauguration d'un musée des droits civiques à Jackson (Mississippi, sud), le 9 décembre 2017 (image d'illustration). © Susan Walsh/AP/SIPA

Je ne vais pas commenter la présidentielle tunisienne en cours. D’abord parce qu’elle me donne des cauchemars, ensuite parce que j’aurais l’impression de vous abreuver de Tunisie, là où vous attendez légitimement de votre journal qu’il vous parle d’autre chose.

JA n’est pas un pré carré tunisien et n’a pas vocation à traiter de sujets tuniso-tunisiens. Même si, avouons-le, ce petit pays ne cesse de nous surprendre chaque fois qu’il pointe le bout de son nez dans l’actualité.

Je pourrais vous parler de l’Ukraine, par exemple, et de sa récente élection présidentielle. Sauf que je risque de me retrouver devant un cirque à la tunisienne, avec ce comédien humoriste, Volodymyr Zelensky de son nom – aussi peu destiné à faire de la politique que les deux finalistes de Tunis, Nabil Karoui et Kaïs Saïed – , qui a accédé à la magistrature suprême en martelant qu’il veut « casser le système ».

Vague populaire et candidats sous le boisseau

Me rabattre sur les États-Unis ? Trump fut élu par la volonté de son peuple à la barbe de la planète entière qui criait au fou. Le Brésil ? Les relents machistes et homophobes de Jair Bolsonaro ne l’ont pas empêché de se faire introniser. La France ? Les « gilets jaunes » semblent relever de la même étrangeté, peuple sorti s’aérer tous les samedis, réclamant des choses dont il ne se souvient plus, content de bouffer de l’antisystème autour des ronds-points.

Une manifestation des gilets jaunes tenant des pancartes contre la violence policière, le 2 février 2019 à Marseille.

Une manifestation des gilets jaunes tenant des pancartes contre la violence policière, le 2 février 2019 à Marseille. © Claude Paris/AP/SIPA

C’est dire si les phénomènes de « vague populaire » – on a peur de dire populiste – et de « candidats de sous le boisseau » sont à la mode. Les spécialistes nous en donnent plusieurs explications. Certains d’entre eux affirment l’émergence d’un « peuple nouveau » – même s’il reste profondément ancien – décidé à former le contingent des illibéraux, à guillotiner les partis, donner un coup de pied dans les institutions, réclamer un bonheur qui n’a rien à voir avec les béatitudes de l’âme ni avec la beauté des théories. Fini Marx, Lénine et Simone de Beauvoir !

D’autres plumes ajoutent que les peuples régressent, deviennent analphabètes : ils ne luttent plus pour des idées mais pour leur ventre, un peu d’essence et un smartphone dernier cri. Adieu Mai 1968 et la génération des hippies !

Dictatures démocratiques

Toujours à propos de cette mode du candidat ou/et de la mouvance surprises, il y a aussi ceux qui nous tancent et nous culpabilisent : « C’est parce que vous avez manqué de discernement ; vous n’avez pas su voir la misère et la précarité. Avec vos politiques qui ne pensent qu’à leurs sièges et vos élites calfeutrées dans leur tour d’ivoire, normal que le peuple vous rappelle à l’ordre qui est le sien. Plus de société de droit, mais un droit de société, ne vous en déplaise ! Plus d’égalité, mais de la justice, voyez-vous mesdames ! »

Il y a aussi les cassandres qui nous annoncent l’ère des « dictatures démocratiques », où les rares citoyens qui se décarcasseront pour les urnes décideront du destin de la majorité silencieuse et, surtout, fainéante. D’après eux, cette minorité sait exactement ce qu’elle veut – à défaut d’objectifs clairs – , tant que le chagrin la booste et que l’envie d’en découdre lui sert de programme.

Enfin, il y a ceux qui passent leur temps à nous expliquer le phénomène par la présence des forces de l’ombre et des armées secrètes : la CIA, les grands groupes bancaires (comme pour Macron), Israël, les soldats alignés par milliers sur le front de Facebook, tous déterminés à nous imposer le candidat qu’ils veulent quand ils veulent, puisqu’ils ont décidé de nous assujettir, de casser nos États et nos institutions, et de nous faire regretter les dictatures passées.

À faire le tour du monde, on en revient toujours à ces schémas nouveaux qui s’imposent à nous, aux mêmes questions sans réponses. Alors, à quoi sert-il de parler politique, comme je suis en train de le faire, si c’est à ne plus rien y comprendre ?

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