Politique

[Édito] Yémen : la guerre par procuration de Mohamed Ben Salman

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Un enfant dans un camp de déplacés en bordure de Sanaa, au Yémen, le 8 juin 2016 (image d'illustration).

Un enfant dans un camp de déplacés en bordure de Sanaa, au Yémen, le 8 juin 2016 (image d'illustration). © Hani Mohammed/AP/SIPA

Mohamed Ben Salman (MBS) le prince héritier saoudien, a-t-il lu Sun Tzu ? Faire mener sa guerre par les autres est l’un des principes enseignés par maître Sun, et c’est exactement ce qu’il fait au Yémen.

Quatre ans et six mois. Depuis le 26 mars 2015, la guerre du Yémen vomit son lot d’images que l’on efface avant de s’endormir d’un sommeil sans rêves. Groupes d’enfants aux visages bréneux jouant avec des carcasses de rats morts dans les décombres de leur gourbi. Corps ulcéreux d’adultes usés par la misère et la disette. Ultimes spasmes de vieillards rongés par la vermine et comme éviscérés par le choléra. Et ces fosses communes près du port d’Al Hodeïda, gorgées d’insectes et parcourues de chiens errants, où l’on ne peut plus mettre un coup de pelle sans déterrer un cadavre.

De cette sale guerre, on connaît les protagonistes : les rebelles zaydites houthis soutenus par l’Iran, d’un côté, et ce qui reste des forces loyales au président Mansour Hadi, porté à bout de bras par une « coalition arabe » (en réalité saoudo-émiratie), de l’autre. On en connaît aussi les résultats : 90 % de la population en état d’urgence alimentaire, près de 100 000 morts, un bourbier sanglant. Mais toujours pas de quoi faire appareiller le monde de ses rivages léthargiques.

Chair à canon soudanaise

Le prince héritier Mohamed Ben Salman, MBS, a-t-il lu Sun Tzu ? Faire mener sa guerre par les autres est l’un des principes enseignés par maître Sun et c’est exactement ce qu’il fait – à cette différence près que la victoire se fait désespérément attendre.

Les Saoudiens, on le sait, ont depuis longtemps pris l’habitude de payer des étrangers pour accomplir les tâches qu’ils jugent indignes ou subalternes. Il en va de la guerre comme du ménage domestique, des travaux publics ou du ramassage des ordures, d’où la fameuse plaisanterie de l’époque où le Pakistan fournissait au royaume l’essentiel de ses mercenaires : « L’Arabie saoudite se battra jusqu’au dernier Pakistanais. »

Aujourd’hui, sur le front yéménite, la plupart des supplétifs envoyés en première ligne sont des Soudanais

Aujourd’hui, sur le front yéménite, la plupart des supplétifs envoyés en première ligne sont des Soudanais. Entre 10 000 et 14 000 recrues, dont de très jeunes Darfouris, expédiés pour servir de chair à canon en vertu d’un accord secret – et grassement rémunéré – conclu entre MBS et le dictateur déchu, Omar el-Béchir.

De retour à Khartoum, certains d’entre eux ont raconté comment les officiers saoudiens évitaient soigneusement de s’approcher de la frontière, se contentant de téléguider leurs sbires en direction des positions tenues par les rebelles. Les Saoudiens ne font pas la guerre, ils louent des alliés pour faire le job. Et il en sera ainsi si d’aventure un conflit éclatait entre eux et l’ennemi absolu : l’Iran.

Impunité et protection

Questions légitimes : pourquoi l’un des plus gros importateurs d’armes au monde a-t-il tant besoin d’aide ? Pourquoi un pays qui, sur le papier, dispose des moyens les plus sophistiqués pour se défendre est-il en constante recherche de protection ? Pourquoi, de l’avis général des experts, l’armée saoudienne n’aurait aucune chance de l’emporter face à sa rivale iranienne malgré un budget militaire cinq fois supérieur ?

La réponse, là aussi, renvoie au rapport singulier que les dirigeants saoudiens, en dépit de leur affection pour les sabres d’apparat et l’application de la peine de mort, entretiennent avec la notion de guerre. Ils achètent des armes mais ne les déploient pas, ou peu. En d’autres termes, l’armement acquis n’est pas destiné à faire la guerre mais à être stocké dans le cadre d’un « deal » diplomatico-commercial passé avec leurs fournisseurs, américains pour l’essentiel mais aussi français, britanniques, chinois ou autres.

En échange de contrats, le royaume s’achète à la fois une impunité quasi totale dans les domaines qu’il considère comme régaliens (droits de l’homme, loi islamique, statut de la femme, assassinats et kidnappings d’opposants) ainsi qu’une protection rapprochée permanente. « Nous sommes chargés et prêts à tirer, twittait Donald Trump au lendemain des attaques de drones sur les installations pétrolières d’Aramco, nous attendons simplement que le royaume nous dise qui, selon lui, est à l’origine de ces raids » : posture et paroles dignes d’un garde du corps.

Les armes saoudiennes récupérées

Le problème, bien sûr, comme le révèle une récente enquête de CNN, c’est qu’une partie des armes et matériels américains vendus à l’armée saoudienne finit par se perdre dans les tentacules du bazar yéménite. Livrée par Riyad à des milices salafistes alliées, puis récupérée comme prise de guerre par les Houthis, elle se retrouve régulièrement entre les mains des Iraniens, qui les décortiquent et parfois les copient.

Du piège afghan au suicide collectif de l’ancien royaume de Saba, les guerres se suivent et se ressemblent avec, en filigrane, un acteur majeur aussi belliqueux que craintif, aussi agressif que timoré dès que le danger se fait pressant : la dynastie des Saoud.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte