Analyses

[Édito] Tunisie : an neuf de la démocratie

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

La une d'un journal tunisien, au lendemain du premier tour du scrutin présidentiel à l'issue duquel les résultats partiels donnaient Kaïs Saïed et Nabil Karoui en tête.

La une d'un journal tunisien, au lendemain du premier tour du scrutin présidentiel à l'issue duquel les résultats partiels donnaient Kaïs Saïed et Nabil Karoui en tête. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Les médias du monde entier s’intéressent en ce moment à ce qu'il se passe en Tunisie ; ils en parlent presque tous les jours, mais la situation y est si complexe que l'on s’y perd.

L’actualité chaude de cette fin septembre 2019 est si riche qu’on a l’embarras du choix !

Guerre ou paix ? L’Iran fait face aux États-Unis d’Amérique, chef d’une coalition qui comprend Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les escarmouches entre ces deux camps conduiront-elles à la guerre ? Je maintiens mon pronostic de juin dernier : il n’y aura pas de guerre. Mais pas de paix non plus.

Destitution ou manœuvre électorale ? Les dirigeants du Parti démocrate américain ont déclenché contre le président Donald Trump « la bataille de la destitution ». Mais visent-ils vraiment la destitution ? Ou bien entendent-ils seulement montrer aux électeurs que Trump n’est pas digne d’être le président des États-Unis et les inciter à ne pas le réélire ? Les semaines qui viennent nous diront où ils veulent en venir et où ils pourraient parvenir.

Incertitudes

La Tunisie. Les médias du monde entier s’intéressent en ce moment à ce pays arabo-africain (et méditerranéen) de 11,5 millions d’habitants ; ils en parlent presque tous les jours, mais la situation y est si complexe que l’on s’y perd. Au début de 2011, il y a donc près de neuf ans, la Tunisie est passée de l’autocratie à la démocratie, d’un pouvoir très personnel et très centralisé à une IIe République où le pouvoir est diffus, bicéphale, sans âme ni chef ni direction définie.

Les Tunisiens et ceux qui s’intéressent à la Tunisie ont eux-mêmes du mal à s’y retrouver : nul ne sait qui sera élu, en octobre, président du pays pour cinq ans. On sait seulement que le premier tour de l’élection présidentielle, qui s’est tenu le 15 septembre, a mobilisé moins de la moitié des électeurs inscrits et que ceux qui ont voté ont « dégagé » tous les candidats du système. Ils ont retenu deux hommes peu connus de « l’establishment » ; deux « outsiders » populistes, même s’ils s’en défendent, qui œuvraient auparavant à la lisière de la politique et affirment vouloir mettre fin à ce qui a existé jusqu’ici.

Le président élu devra-t-il cohabiter avec un Premier ministre qui détiendrait l’essentiel du pouvoir exécutif ?

L’un d’eux, président potentiel, arrêté pour « blanchiment d’argent » et diverses autres infractions financières, est en prison depuis le 23 août. Ses avocats ne sont pas parvenus, à ce jour, à obtenir sa libération pour qu’il puisse faire campagne. Le président élu disposera-t-il d’une majorité au Parlement et si oui, laquelle ? Ou bien devra-t-il cohabiter avec un Premier ministre qui détiendrait l’essentiel du pouvoir exécutif ?

L’économie du pays est en régression continue, l’endettement a doublé depuis 2010, l’inflation et la corruption se sont installées. Est-il étonnant, dans ces conditions, que le désenchantement ait poussé les électeurs tunisiens à se détourner de leur classe politique et à rechercher de nouveaux visages ? Il fallait, bien sûr, sanctionner cette classe politique et faire appel à des femmes et à des hommes neufs. C’était absolument nécessaire, mais ce n’est certainement pas suffisant.

Le problème islamiste

Pour guérir la Tunisie et faire en sorte qu’elle retrouve sa place dans le monde, il convient, à mon avis, de lui administrer une médication beaucoup plus forte. Il faut oser le dire : depuis son indépendance, en 1956, la Tunisie traîne un problème qu’elle n’a pas résolu et qui a un nom : l’islamisme.

Les deux premiers présidents du pays, Habib Bourguiba, père de l’indépendance et fondateur, en 1957, de la République, et son successeur en 1987, Zine el-Abidine Ben Ali, ont eu pour idée directrice de moderniser le pays. Estimant que les islamistes les empêcheraient de le faire, ils les ont bannis et persécutés, réduits à la clandestinité et à l’exil.

Rached Ghannouchi, le président d'Ennahdha (à droite), et le candidat du parti à l'élection présidentielle, Abdelfattah Mourou, vendredi 30 août 2019 à Tunis (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Pendant plus d’un demi-siècle, la Tunisie a été gouvernée par ces deux premiers présidents, qui étaient indiscutablement des autocrates. Chacun à sa manière et selon son style, Bourguiba et Ben Ali ont bâti un État moderne sur les décombres du régime colonial.

Ils ont doté cet État d’une administration et d’une économie dignes d’un pays émergent. Ils ont fermement tenu les islamistes à l’écart du pouvoir. Mais n’étant ni l’un ni l’autre des éradicateurs, ils ne les ont pas éliminés. L’auraient-ils voulu qu’ils n’y seraient pas parvenus, car ce courant politique était suivi par 15 % de la population environ.

Régime parlementaire imposé

À la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011, ces islamistes, qui n’étaient pour rien dans ce qu’on a appelé la « révolution du jasmin », se sont empressés de la revendiquer et l’ont même accaparée pendant trois longues années. Non préparés à la gouvernance, dirigés par un tacticien habile mais passéiste, unilingue et incompétent, ils ont plombé l’État, peuplé l’administration de deux cent mille fonctionnaires supplémentaires, déséquilibré les échanges et les comptes du pays.

Financés en partie par d’autres islamistes du Moyen-Orient, soutenus par la France du président Hollande, ils ont pu rester au pouvoir tout en faisant mine de le quitter et demeurer islamistes dans l’âme tout en déclarant ne plus l’être. Le premier président élu de la nouvelle Tunisie, Béji Caïd Essebsi, décédé le 25 juillet, n’a été président du pays que parce qu’ils l’ont voulu. Élu pour les contrer, il les a associés au pouvoir par commodité. Ils ont rompu avec lui à la fin de son mandat pour s’allier à plus jeune. Aujourd’hui même, ils s’efforcent de s’accrocher au train du successeur de M. Caïd Essebsi et de se maintenir à l’Assemblée comme composante nécessaire à toute majorité.

Les islamistes tunisiens et leur parti, Ennahdha, ont été réprimés par les deux premiers présidents de la Tunisie indépendante ; et l’État tunisien indépendant s’est construit et modernisé sans eux. Bourguiba et Ben Ali ont eu tort, à mon avis, d’imaginer qu’on pouvait exclure 15 % de la population et leurs représentants de la nation et de la politique.

Mais l’Histoire sera plus sévère encore avec ceux qui ont associé Ennahdha au pouvoir et contribué à la laisser usurper l’image d’un parti de gouvernement. Les islamistes tunisiens ont imposé le régime parlementaire, qui est inadapté à la Tunisie, « moyen-orientalisé » le pays, fait régresser son économie et le pouvoir d’achat des citoyens. Leur place est donc dans l’opposition, où ils devraient être cantonnés dix, vingt ou trente ans. Mais ils doivent être respectés, comme l’ont été les communistes en Italie ou comme l’est le Rassemblement national en France.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte