Diplomatie

[Tribune] Et si les dirigeants africains avaient tout faux ?

Par

Économiste, ancien ministre de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques du Togo et ancien directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF.

Selon les auteurs de la tribune, seule une Politique africaine commune permettra de parler d'une voix forte afin d'engager un dialogue entre les Africains et les riverains de la Méditerranée (photo d'illustration).

Selon les auteurs de la tribune, seule une Politique africaine commune permettra de parler d'une voix forte afin d'engager un dialogue entre les Africains et les riverains de la Méditerranée (photo d'illustration). © © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

L’Afrique doit entièrement revoir son modèle de croissance pour cesser d’être une bombe à retardement du fait de sa démographie. Voilà ce que suggère en substance l’économiste togolais Kako Nubukpo dans un nouvel essai publié aux éditions Odile Jacob.

Connu pour ses positions tranchées sur le franc CFA, l’intellectuel togolais tire la sonnette d’alarme sur la réalité d’un continent à la dérive alors que prospère le discours sur l’émergence, qu’il considère comme « une sorte d’illusion ».

Perçu par ses détracteurs comme un populiste, Nubukpo fustige aussi les gouvernants africains, dont la politique économique est déconnectée des réalités locales. Extraits.

Doxa internationale

Comment expliquer que le logiciel des hommes politiques africains soit inadapté aux exigences de la situation et à la réalité nouvelle en Afrique ? Comment se fait-il qu’on reproduise en permanence les mêmes erreurs du passé ?

À cette question, je réponds que c’est parce que l’Afrique subsaharienne ne produit pas encore elle-même ses dirigeants. Il y a une extraversion qui fait que l’Afrique montre au reste du monde les dirigeants que le reste du monde veut voir. Des dirigeants qui ont le discours de la doxa internationale ; des dirigeants qui peuvent être dans toutes les grandes conférences. On en a connu des dirigeants de ce type, dès l’époque des conférences nationales, au début des années 1990 : Nicéphore Soglo au Bénin, André Milongo au Congo, Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire…

Les dirigeants africains sont passés maîtres dans l’art de superposer les discours pour plaire aux donneurs d’ordre, qu’ils soient occidentaux ou orientaux

De purs produits des organismes internationaux : Banque mondiale, FMI, système des Nations unies. Tout cela a perduré et on peut affirmer sans peur de se tromper que nous avons à l’heure actuelle une classe de dirigeants offshore. Ils sont adoubés par l’extérieur. Ils ne sont pas forcément de mauvaise foi, mais ils n’ont pas de prise sur le réel. […]

Discours contradictoires

[Ils] sont passés maîtres dans l’art de superposer les discours pour plaire aux donneurs d’ordre, qu’ils soient occidentaux ou orientaux. Lors de leurs rencontres annuelles avec le FMI et la Banque mondiale, ils réaffirment rituellement leur volonté de se conformer au néolibéralisme du Consensus de Washington, à savoir équilibrer leurs finances publiques, assurer la stabilité des prix et ouvrir toutes grandes leurs frontières conformément aux principes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Dans le même temps, à l’occasion des multiples sommets Chine-Afrique, Inde-Afrique, Turquie-Afrique et des BRICS (regroupant les principaux pays émergents du globe, Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), leur discours se mue par magie, devenant très volontariste, vantant les mérites du néomercantilisme asiatique, illustré par une forte protection à l’entrée des importations et des politiques agressives à l’export afin de gagner des parts de marché à l’international.

Enfin, quand ils se rendent au siège de l’Organisation des Nations unies (ONU), à New York, ils n’ont plus qu’un seul leitmotiv : atteindre les Objectifs du développement durable (ODD) à l’horizon 2030. […]

Chose préoccupante, tous ces discours tenus par les dirigeants africains sont contradictoires : le discours macroéconomique renvoie au paradigme néoclassique en totale opposition au discours sectoriel, fondé sur le néomercantilisme des pays émergents.

Enfin, le discours micro­économique, inspiré par les principes d’Amartya Sen (travail décent, accès aux services sociaux de base), ne se préoccupe absolument pas de la compatibilité entre la transformation des matières premières sur le modèle asiatique (peu regardant sur les droits des travailleurs, polluant les éco­systèmes naturels) et l’atteinte des ODD. Cette incohérence dynamique des discours et, partant, des politiques publiques, n’est pas souvent relevée, le tout étant englobé dans le concept commode d’émergence, tant prisé par les dirigeants africains.

A bord d'un navire de l'ONG Open Arms ayant secouru des migrants au large de la Libye, en août 2018.

A bord d'un navire de l'ONG Open Arms ayant secouru des migrants au large de la Libye, en août 2018. © Valerio Nicolosi/AP/SIPA

Et pour cause, car le discours sur l’émergence africaine est pour l’essentiel un mythe pour des dirigeants qui veulent éviter les réformes nécessaires, en reportant sur des horizons lointains un certain nombre de mesures qu’il faudrait prendre aujourd’hui.

En outre, les plans d’émergence, pour l’essentiel confectionnés par les grands cabinets internationaux, sont des prêts-à-penser qui favorisent la formulation d’objectifs et de programmes irréalistes, et on est en droit d’être dubitatif sur cette façon de fonctionner qui renvoie à l’« émergence comme alibi ». […]

Réalité du terrain

Il est utile de partir d’exemples concrets. Dans certaines régions du Togo, il y a un potentiel agricole manifeste, mais sous-utilisé : dans la plaine de l’Oti, au nord du pays, les populations Moba de Dapaong et Tchokossi de Mango sont dans des logiques d’antagonisme quasiment séculaire, et il est presque impossible de les faire travailler ensemble.

Les grandes firmes de consultance internationale comme McKinsey, qui se targuent de formuler des stratégies pour les gouvernements du continent, n’arrivent pas à le percevoir car elles n’ont pas de présence effective sur le terrain et elles minorent nécessairement ces aspects anthropologiques, culturels et historiques. Étant Togolais, il est aisé pour moi de comprendre que ce potentiel productif ne peut être utilisé car la contrainte culturelle domine la contrainte économique. […]

[Alors que] la planification a retrouvé une place au sein des États africains, de telles considérations pourront beaucoup plus jouer. Si l’économicisme porté par les institutions et les modes de pensée internationaux est battu en brèche dès qu’il est confronté aux réalités du terrain, en intégrant des éléments endogènes comme la culture, l’histoire, les modalités du vivre-ensemble des différents groupes ethniques, les plans peuvent aider à confectionner un récit national plus cohérent et à constituer un outil de mobilisation et de création de coalitions.

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