Cinéma

« Atlantique », plongée dans les rêves et les traumas des migrants africains

Rencontre avec Mati Diop, réalisatrice du film Atlantique, Grand Prix du Festival de Cannes en 2019. Dakar le 8 aout 2019.

Rencontre avec Mati Diop, réalisatrice du film Atlantique, Grand Prix du Festival de Cannes en 2019. Dakar le 8 aout 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

« Atlantique », de Mati Diop, a été sélectionné pour représenter le Sénégal aux Oscars. Avec son premier long-métrage, la réalisatrice franco-sénégalaise livre une œuvre puissante, enracinée dans les paysages et les traumas africains. Le film sort dans les salles le mercredi 2 octobre.

Atlantique représentera le Sénégal aux Oscars, dont la compétition démarre la semaine prochaine, a confirmé ce mardi à Jeune Afrique la société de production des Films du Bal. Les cinq films nommés seront connus le 13 janvier prochain.* 

Atlantique, c’était le film de tous les dangers. Jusque-là, Mati Diop, fille du célèbre musicien Wasis Diop, n’avait retenu l’attention, s’attirant des louanges il est vrai, qu’avec deux petits films, un court-métrage et un moyen-métrage.

Le premier, Atlantiques – avec un s –, évoquait en 2010 l’histoire d’un jeune Sénégalais, Serigne, qui avait participé à une traversée clandestine vers les îles espagnoles des Canaries à partir de Dakar et avait survécu miraculeusement à un naufrage.

Le deuxième, en 2013, Mille Soleils, était un documentaire très original revenant sur la destinée de l’acteur principal de Touki Bouki, l’œuvre culte de l’oncle de la réalisatrice, Djibril Diop Mambéty, cinéaste-poète qui a marqué à jamais l’histoire du cinéma africain avant de mourir, bien trop tôt, à l’âge de 53 ans.

Première réalisatrice noire à Cannes

Avec son nom et son œuvre cinématographique remarquée mais encore bien mince, Mati Diop pouvait craindre le pire, comme tous les auteurs trop attendus, lorsqu’elle a présenté son premier long-métrage à Cannes, en mai. D’autant qu’elle avait été sélectionnée directement en compétition pour la Palme d’or.

Un cas rare pour une novice, quasi autodidacte, plus formée à l’art contemporain qu’au septième art après ses études à l’école Le Fresnoy, dans le nord de la France. Mieux encore, il s’agissait alors de la toute première réalisatrice noire à être invitée en compétition à Cannes. Quant au dernier Sénégalais qui avait eu droit à cet honneur, avec son film Hyènes, son deuxième et dernier long-métrage, c’était justement… son oncle Djibril.

Jeune femme frêle, belle et déterminée de 36 ans, n’avait-elle pas tous les atouts pour bénéficier dans les circonstances actuelles d’une sorte de « discrimination positive » en faveur du cinéma africain et des femmes réalisatrices, s’étaient demandé bien des commentateurs après sa sélection ?

Une suspicion qui pouvait d’ailleurs d’autant plus la desservir que, si le film, une co­­pro­duction, était attribué au Sénégal par les sélectionneurs cannois, l’africanité de la métisse Mati Diop, dont la mère est une Française et dont l’essentiel de la vie s’est longtemps déroulé dans l’Hexagone, était mise en question par quelques grincheux.

Coup de maître

Toutes ces préventions ont de toute façon volé en éclats grâce à une décision du jury de Cannes venant confirmer le bel accueil qu’avait reçu Atlantique lors de sa projection sur la Croisette. Mati Diop a en effet obtenu le Grand Prix – soit la deuxième récompense, juste après la Palme d’or –, décerné l’an dernier à l’Américain Spike Lee et, en 1990, au Burkinabè Idrissa Ouedraogo. Coup d’essai, coup de maître.

Atlantique, au singulier, est, d’une certaine façon, une déclinaison du court-métrage de 2010, voire son contrechamp. Sous forme de fiction, avec une tout autre ambition et un scénario peu banal. Pourquoi être revenue sur le sujet des migrants ?

« Après n’y être pas allée pendant dix ans, j’étais revenue sur la trace de mes origines, à Dakar, en 2008, raconte Mati Diop. Là, grâce à un cousin, j’avais rencontré Serigne, un jeune, la vingtaine, dont l’histoire m’avait beaucoup touchée, car, loin de la vision européenne du sujet, il était question du sort des migrants – qu’on résume trop souvent à des statistiques – à travers un vécu. Il m’avait raconté en une nuit son voyage en mer, une tentative de traversée qui avait eu à mes yeux une véritable dimension mythologique.

Après sa mort prématurée, lors de son enterrement, que j’avais décidé de filmer, j’avais été scotchée par sa sœur, qui me fixait du regard, et qui semblait me demander qu’on raconte l’histoire des jeunes hommes qui partent affronter l’Atlantique d’un autre point de vue, celui des femmes. Celui, pour reprendre le titre d’un article que j’ai lu alors, des “veuves de la mer”. »

Le destin d’Ada

En résulte une histoire qu’on peut (trop) brièvement résumer ainsi. Un groupe de jeunes ouvriers du bâtiment, lassés de ne pouvoir obtenir leur paie, décident un jour de partir en mer pour rejoindre une terre européenne. Ces enfants du quartier populaire de Thiaroye ne reviendront pas. L’un d’eux, Souleiman, était amoureux de la belle Ada, condamnée par sa famille à un mariage arrangé.

Je voulais que la dimension fantastique ne soit pas déconnectée de la réalité qu’on peut voir à Dakar

Le film, dès lors, prend un nouveau tour en se centrant sur le destin d’Ada, dont les noces sont troublées par des phénomènes inexpliqués : un incendie étrange, le comportement inexplicable des veuves, qui semblent possédées, les esprits des disparus venant réclamer vengeance envers ceux qui les ont condamnés à risquer la mort. Quant à Ada, elle va vivre un amour passionné avec un policier chargé de l’enquête sur l’incendie qui va se révéler possédé, pour sa part, par un revenant qui n’est autre que Souleiman.

Réalisme magique

Film à la fois politique et social, d’aventures, féministe, policier, fantastique, Atlantique s’attaque à tous les genres. « Absolument, nous confirme Mati Diop, mais c’est venu petit à petit. Le projet, à l’origine, consistait uniquement à consacrer un film fantastique à la question des disparus en mer. Mais je voulais que la dimension fantastique ne soit pas déconnectée de la réalité qu’on peut voir à Dakar. Où, comme j’ai pu l’observer, cette dimension fait toujours partie du réel. »

Quant au personnage du policier, il s’est imposé un peu par défaut. « Il fallait que Souleiman décide de posséder un corps. Ç’aurait pu être celui de ce personnage féminin qu’est Dior, l’amie d’Ada, dans le film. Mais alors, il aurait fallu que je montre deux filles faisant l’amour ensemble.

Atlantique est un film par lequel il faut se laisser prendre, même s’il est parfois imparfait, voire compliqué à suivre

Une option que je n’ai pas voulu retenir, car le Sénégal ne me paraît pas prêt à recevoir une telle scène. D’où l’invention du personnage du policier Issa. Un homme qui vient à la fois d’ici – il est Sénégalais – et d’ailleurs, d’outre-Atlantique, ce qui fait qu’il était a priori hermétique à ce côté mystique et surnaturel de l’Afrique dans lequel il va se trou quartier de Thiaroyever plongé. Un homme, en fait, dont je peux me sentir assez proche. »

Quartier de Thiaroye

Atlantique, on l’aura compris, est un film par lequel il faut se laisser prendre, même s’il est parfois imparfait, voire compliqué à suivre. Et qui saisit le spectateur autant par l’histoire qu’il raconte que par la façon dont est filmé le cadre dans lequel elle se déroule.

La beauté du film, c’est celle de l’océan, qui baigne la capitale sénégalaise et que Mati Diop a découvert « à la fois magnifique et menaçant ». C’est aussi celle de Dakar et de ce quartier de Thiaroye, si plein de vie et chargé d’histoire depuis le massacre, en 1944 par l’armée française, des tirailleurs qui réclamaient une prime promise.

Un site qui faisait sens bien sûr pour un film qui parle wolof en évoquant les thèmes de la vengeance et de la réparation. Nombre de spectateurs qui ont pu assister à la première du film au Sénégal au début d’août ne s’y sont pas trompés : ce film fait partie des très rares qui, aujourd’hui, réussissent, selon la formule de l’écrivain Felwine Sarr après la projection, à « inscrire l’imaginaire des Africains dans l’imaginaire du monde ».

(*) Cet article est paru initialement dans Jeune Afrique n°3064, en kiosque du 29 septembre au 5 octobre 2019. Il a été réactualisé pour prendre en compte la séléction du film pour représenter le Sénégal aux Oscars.


Casting sauvage

Mame Bineta Sane, l'une des actrices d'Atlantique, le film de Mati Diop.

Mame Bineta Sane, l'une des actrices d'Atlantique, le film de Mati Diop. © AD VITAM DISTRIBUTION

Même si elle a renoncé à filmer des scènes trop choquantes pour la majorité de la société sénégalaise, Mati Diop ne s’est pas autocensurée outre mesure en tournant Atlantique. Ne risquait-elle pas d’éprouver quelques difficultés à convaincre ses acteurs, tous amateurs, de dépasser leur pudeur ?

Ce ne fut pas le cas. Cependant, « la première fois que j’ai raconté le film à ma mère, j’ai sauté les scènes d’amour », avoue volontiers Amadou Mbow, qui joue le rôle du policier. C’est au hasard de ses déambulations à Dakar que la cinéaste l’a recruté, comme tous ceux qui apparaissent dans son film. Elle a proposé à Ibrahima Traoré, qui joue le rôle de Souleiman, de venir à un casting après l’avoir aperçu là où il travaillait comme vendeur.

Quant à Mama Sané, Ada dans le film, elle a été hélée par Mati Diop alors qu’elle sortait dans la rue pour se laver les mains. Elle qui ne parle que le wolof et n’avait jamais regardé jusque-là que des séries s’est ainsi retrouvée, après accord de sa famille, premier rôle d’un film d’envergure internationale.

À Cannes, tout émue et émerveillée de son aventure, elle nous disait prier Dieu pour qu’il l’aide à continuer dans le cinéma.

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