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[Tribune] Présidentielle en Tunisie : Kaïs Saïed tel que je l’ai connu

Par

Journaliste spécialisé en droit public.

Kaïs Saïed dans son bureau du quartier Ennasr à Tunis, mercredi 18 septembre 2019.

Kaïs Saïed dans son bureau du quartier Ennasr à Tunis, mercredi 18 septembre 2019. © Ons Abid pour JA

Comme chaque lundi de cette année universitaire 2011-2012, l’amphithéâtre 14 de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis fait salle comble. Sur les bancs, des étudiants venus assister au cours de Kaïs Saïed. J’en faisais partie.

La voix est grave, le rythme maîtrisé. La prestance et la posture de l’homme imposaient le respect. Dans un arabe littéraire soutenu, il déroulait son cours sans fausse note. Calme, pédagogue et à l’écoute, Saïed n’hésitait pas à interrompre son argumentaire pour répondre à une question posée par l’un de ses élèves.

Profitant de la séquence charnière que vivait la Tunisie, l’enseignant alimentait régulièrement son cours d’exemples et d’illustrations tirés de l’actualité. La période s’y prêtait : dans la foulée de la chute de Ben Ali, la Tunisie entamait la rédaction de sa nouvelle Constitution. Le sujet était abondamment traité dans les médias et s’invitait dans les conversations des Tunisiens, au café, au travail, à la maison. Du pain bénit pour le féru de droit constitutionnel qu’est Kaïs Saïed.

Casser les codes universitaires

Au détour d’une leçon sur le mode de scrutin, le futur candidat – nous n’avions pas décelé à l’époque cette volonté de briguer la magistrature suprême – s’autorisait de temps à autre des tribunes pour expliquer sa préférence pour le vote uninominal, qui favorise les indépendants, en lieu et place du vote sur les listes, plutôt à l’avantage des partis politiques.

En l’absence, selon lui, d’un mode de scrutin juste et démocratique, l’universitaire boycotte les élections de 2011, puis celles de 2014, qui représentent pourtant les premiers scrutins libres et impartiaux pour la Tunisie en soixante ans d’indépendance.

Quand les événements lui semblaient importants, il n’hésitait pas à annuler son cours pour transformer l’amphithéâtre en une gigantesque agora

À l’époque, déjà, l’homme accordait une importance particulière à la décentralisation et à la place des régions dans la construction de la Tunisie de demain. Près de huit ans après ce cours, Kaïs Saïed, professeur à la retraite, candidat qualifié au second tour de la présidentielle, martèle encore ces idées. Il est permis de lui reconnaître une cohérence idéologique.

Quand les événements lui semblaient importants, Kaïs Saïed n’hésitait pas à annuler son cours pour transformer l’amphithéâtre en une gigantesque agora où les 200 étudiants présents débattaient librement. J’ai assisté à une dizaine de ces réunions au cours de l’année 2011-2012.

Tour à tour, étudiants de gauche, islamistes ou libéraux intervenaient pour exprimer leur ­opinion et exposer leurs arguments. L’enseignant se contentait de modérer le débat, avant de le clôturer, en fin de séance, par une longue synthèse. Dans un milieu où la majorité des professeurs a le goût des cours magistraux, privilégiant la ­verticalité, Kaïs Saïed aura eu le mérite de faire bouger les codes.

Positionnement énigmatique

Reste que l’homme a toujours alimenté les spéculations et les zones d’ombre concernant son positionnement ­politique et les valeurs qu’il défend. Contrairement à ses ­collègues, qui affichent clairement leurs préférences sociétales, le positionnement de Kaïs Saïed reste énigmatique, même pour ses étudiants. Islamiste ou proche de la mouvance gauchiste ? Parmi mes condisciples, chacun aura fixé sa propre interprétation.

Est-il conservateur ? Sans doute. Commentant la violence et la ­réaction disproportionnée des salafistes tunisiens après la projection du film Persepolis en 2011, il avait condamné à la fois l’« extrémisme religieux » et l’« extrémisme laïc », incarné selon lui par des « appels au mariage homosexuel ». Interpellé en outre sur sa position concernant l’égalité dans l’héritage ou sur le caractère séculier de l’État, l’enseignant préférait déjà botter en touche, affirmant qu’il s’agissait de débats parachutés et déconnectés de la réalité tunisienne.

Ce qui est frappant chez le candidat, c’est qu’il demeure habité par des idées – des dogmes ? – inlassablement défendues depuis 2011, comme le besoin d’une nouvelle Constitution, d’une décentralisation poussée à l’extrême et l’instauration de la révocabilité des élus. Tel un remède miracle contre tous les maux, sa « nouvelle conception » de l’État tunisien est censée apporter toutes les réponses aux problèmes ­économiques et sociaux… ce qui lui vaut, à son tour, de recevoir des critiques sur sa déconnexion avec la réalité du pays.

À bien des égards, un État ne se gère pas comme un ­amphithéâtre. De ce point de vue, Saïed a tout intérêt à proposer des solutions concrètes pour mener à bien sa campagne. Le jeu en vaut la chandelle.

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