Analyses

Législatives en Tunisie : les six enjeux d’un scrutin éclipsé mais capital

Les slogans des diverses listes pour les législatives s’affichent sur les murs de Tunis.

Les slogans des diverses listes pour les législatives s’affichent sur les murs de Tunis. © Nacer Talel/Anadolu Agency/AFP

Prises en étau entre les deux tours de la présidentielle anticipée, éclipsées par le duel Karoui-Saïed, les législatives du 6 octobre sont pourtant capitales.

C’est sur ce scrutin de listes à un tour que se jouent le rapport des forces, les équilibres politiques et la gouvernance du prochain quinquennat. Le mandat écoulé, marqué par l’absence de majorité claire dans l’Hémicycle et par des jeux d’appareils permanents, s’est soldé par l’impossibilité de réformer.

Les racines du mal ? Un régime semi-parlementaire consacré par la Constitution de 2014 que plusieurs partis dénoncent aujourd’hui, appelant à une clarification des rôles entre Carthage et le Bardo et la Kasbah.

• Nouveaux acteurs

« Le premier tour de la présidentielle fut une sorte d’insurrection dans le droit fil des mouvements protestataires qui ont scellé en 2011 la fin de l’ancien régime », décrypte le sociologue Mouldi Gassoumi. Le dégagisme exprimé à l’encontre des partis dits traditionnels ouvre la voie aux nouveaux venus, un peu comme lors des municipales de mai 2018 remportées par des listes indépendantes souvent inconnues.

Le mouvement Aïch Tounsi, sans donner dans le registre identitaire ou religieux, fonde son programme sur dix priorités identifiées après consultation de milliers de citoyens. Il est crédité de 7 %. Qalb Tounes, créé par Nabil Karoui, se propose d’éradiquer la pauvreté et pourrait rafler 17 % à 19 % des sièges, en dépit de l’incarcération du leader de la nouvelle formation, ce qui handicape lourdement sa campagne pour les législatives.

D’autres nouveaux venus, tels que l’Union populaire républicaine (UPR), la coalition El Karama et le parti El Mahaba, s’inscrivent dans une mouvance islamiste, conservatrice, nationaliste arabe, protectionniste et populiste avec, pour certains, une tendance anarchiste. Tous veulent refonder la Tunisie en réformant son régime et sa gouvernance. Intention louable vu les blocages du dernier mandat, mais dont le modus operandi reste flou.

• Recomposition politique

Passé la surprise du vote, des candidats malheureux à Carthage ont très vite apporté leur soutien à Kaïs Saïed, arrivé premier avec 18,4 % des suffrages, à l’instar de Lotfi Mraihi (UPR), Hachmi Hamdi (El Mahaba), Seifeddine Makhlouf (El Karama), Moncef Marzouki (El Harak), Mohamed Abbou (Courant démocrate) et des indépendants Hamadi Jebali, Safi Saïd et Omar Mansour.

Les soutiens de Saïed totalisent 25,9 % des suffrages, de quoi projeter une majorité parlementaire avec le concours d’Ennahdha et d’autres indépendants

Ensemble, ils totalisent 25,9 % des suffrages, de quoi projeter une majorité parlementaire avec le concours d’Ennahdha et d’autres indépendants pro-Saïed. À la clé, la possibilité de participer à l’exécutif ou de voir un chef du gouvernement issu de leurs rangs. Des partis hors course présidentielle, comme Al Joumhoury (centre), leur ont emboîté le pas.

• Ennahdha à quitte ou double

Ennahdha joue son va-tout. Associée au pouvoir depuis 2011, la formation à référentiel islamique a perdu 1,1 million de voix en huit ans et cinq scrutins. « Le parti va tenter de soutenir Saïed pour rester dans la course, prévoit le député indépendant sortant Mondher Belhaj Ali. Mais il lui sera difficile de remporter une victoire franche. Il est confronté à une rude concurrence par des partis et des listes au référentiel similaire. »

En 2014, Ennahdha avait remporté 69 sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Elle peut en espérer 50 cette fois… dans le meilleur des cas. De quoi contrarier les ambitions de son chef, Rached Ghannouchi, qui espère s’installer pour cinq ans au perchoir.

• Les modernistes divisés

La famille moderniste aussi veut rester dans la course malgré sa désunion. À la présidentielle, ses différents candidats ont cumulé 29 % des voix. Aucun d’entre eux n’a dépassé les 11 %. Une gifle. En état de sidération depuis l’annonce des résultats du premier tour, ces formations discutent encore de la possibilité de constituer des fronts ou de soutenir l’un des deux finalistes, leur dernière chance de glaner des voix.

Le comité politique de Tahya Tounes, le parti du chef du gouvernement Youssef Chahed, appelle à un rassemblement des forces démocratiques

Le comité politique de Tahya Tounes, le parti du chef du gouvernement Youssef Chahed, appelle à un rassemblement des forces démocratiques. Nidaa Tounes, créé par le président défunt Béji Caïd Essebsi, est menacé de disparition si les législatives tournent à la débâcle. Ce que lui prédisent les enquêtes d’opinion.

• Élections cherche électeurs

Le taux de participation a plafonné au-dessous des 49 % au premier tour de la présidentielle. Les législatives pourraient réserver des surprises si les électeurs se mobilisent fortement. Mais aucun parti « post-2011 », pas plus que les organisations nationales, n’appelle pour l’heure à une participation massive.

Les affiches électorales des candidats en Tunisie (image d'illustration).

Les affiches électorales des candidats en Tunisie (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

« Outre l’abstention, à laquelle il convient d’adjoindre pour l’analyse les votes blancs, le scrutin s’articule autour de deux dynamiques. L’une est induite par la victoire de Kaïs Saïed au premier tour de la présidentielle, qui profite aux extrêmes et aux radicaux, lesquels l’ont récupéré et en ont fait leur porte-voix.

L’autre tient à l’éparpillement des suffrages qui présage une chambre instable, très fragmentée, où les députés auront été élus avec de très faibles scores. Ces élections sont victimes de notre loi électorale », commente l’universitaire et analyste politique Rafaa Tabib.

• Dissolution inéluctable ?

Ainsi, le scrutin promet de rééditer le scénario de 2014 : morcellement de l’Hémicycle, impossibilité de stabiliser une majorité – c’est le Parlement qui doit adouber le chef du gouvernement – et incapacité de gouverner pour un exécutif qui pourra être démis à tout moment. L’autre risque est davantage inhérent au choix des Tunisiens : les représentants de l’antisystème, confirmés par les urnes, engageront-ils le pays dans une impasse politique ?

Kaïs Saied promet déjà de dissoudre l’ARP – après consultation du peuple par référendum – pour remplacer les députés par des représentants de conseils régionaux, eux-mêmes choisis par un collège d’élus locaux. Certains experts rappellent encore que, faute d’accorder sa confiance à un gouvernement dans les quatre mois suivant son installation, le Parlement risque la dissolution.

Dans l’état actuel des forces, c’est la création d’une coalition formée des soutiens conservateurs de Saïed qui se profile. L’éclatement de l’opposition qui s’annonce ne devrait pas permettre de voir émerger un contre-pouvoir à l’ARP. Mais tout laisse à penser que le séisme politique du 15 septembre n’était qu’une forte secousse. Et que les répliques pourraient se révéler encore plus brutales.


Le scrutin en trois chiffres

1 572 listes

15 737 candidats

33 circonscriptions

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte