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Pétrole & Gaz

Nigeria : la relance ou le chaos

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h24
Construction de la ligne de chemin de fer entre Lagos et Ibadan par la China Railway Construction Corporation, en mars 2017.

Construction de la ligne de chemin de fer entre Lagos et Ibadan par la China Railway Construction Corporation, en mars 2017. © PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Abuja dispose d’une marge de manœuvre réduite avant que les bouleversements démographiques ne rendent plus périlleux le chemin vers le développement. Les réserves d’hydrocarbures constituent néanmoins un solide motif d’espoir pour sortir le pays du cycle de faible croissance auquel il est ferré.

Muhammadu Buhari n’est pas coutumier des mises en garde. Pourtant, à la fin d’août, le président nigérian n’a pas manqué d’alerter sa nouvelle équipe ministérielle : d’ici à 2050, la population du pays – qui compte aujourd’hui quelque 200 millions d’habitants – aura doublé.

« Si nous restons les bras croisés et attendons de ceux que nous appelons des partenaires de développement qu’ils règlent le problème, cette perspective peut sembler angoissante. Mais si nous agissons, nous trouverons les solutions », a-t-il indiqué.

Bien que contestée par le principal candidat de l’opposition, Atiku Abubakar, la réélection en mars de M. Buhari, avec 4 millions de voix d’avance, semble avoir été plus aisée que la tenue de ses promesses en matière de lutte contre la corruption, de diversification de l’économie et de renforcement de la sécurité. Au-delà des exhortations à l’autosuffisance nationale et du scepticisme face aux interventions extérieures, Buhari est bien conscient de la nécessité de s’attaquer à certaines priorités.

Mesures radicales

Parmi les maux qui entament la croissance, on peut citer la stagnation des recettes, la trop grande dépendance à l’égard des importations, la lenteur de l’industrialisation, la corruption, les dysfonctionnements politiques, l’insécurité nationale et régionale et enfin l’explosion démographique, en passe de faire du Nigeria, au mitan du siècle, le troisième pays le plus peuplé du monde.

« L’objectif ultime de tous les économistes est de promouvoir la croissance »

Économistes et chefs d’entreprise s’accordent à dire que la conjonction de tels défis est en passe de mener le Nigeria à un point de rupture. Bien que le pays soit techniquement sorti de la récession – définie par deux trimestres consécutifs de repli de la croissance – en pratique, il ne l’est pas. Avec une croissance attendue de 2 % au cours de l’an prochain, une croissance démographique de 2,6 % et une inflation d’environ 10 %, le Nigeria connaît une situation de stagflation.

Dans ce contexte, selon Bismarck Rewane – DG de Financial Derivatives Ltd. à Lagos et nommé en septembre parmi les nouveaux conseillers de Buhari –, des mesures radicales sont nécessaires pour relancer l’économie :

« L’objectif ultime de tous les économistes est de promouvoir la croissance. Il doit y avoir des signaux clairs allant dans ce sens. […] Vous ne pouvez pas concilier une économie dirigée sur le plan politique et une économie de marché dans la pratique. »

Toujours d’après Rewane, la concession des quatre plus grands aéroports internationaux ainsi qu’une nouvelle génération d’autoroutes inter-États pourraient constituer un début. « Nous avons besoin de plus d’actions et de moins de documents […] pour sortir de ce cercle vicieux de faible croissance », explique-t-il.

En guise de réponse, un conseiller économique du gouvernement insiste sur le fait que de nouveaux corridors de transport sont déjà en cours de réalisation. « Dans le cadre de notre stratégie touchant aux zones économiques spéciales, nous avons organisé le financement du chemin de fer reliant Lagos à Ibadan […], mais aussi celui de nouvelles lignes ferroviaires reliant l’une Lagos à Warri et Abuja, et l’autre Port Harcourt à Maiduguri, sur le flanc oriental. »

Le gouvernement tente de consolider la reprise économique consécutive à la chute du prix du pétrole en 2015 et en 2016 et, selon lui, le budget de cette année prévoirait la plus importante allocation de tous les temps pour les projets d’investissement public.

Projets en cours ou à venir avec Total, Eni, ExxonMobil et Chevron

Reste que dans le contexte d’accentuation des tensions géopolitiques, à l’aune de la guerre commerciale sino-américaine notamment, les économistes s’inquiètent de la potentielle chute du prix du baril de pétrole sous les 50 dollars. En effet, le budget de cette année se fonde, dans ses calculs, sur un baril à 60 dollars.

Si ce budget apparaissait quelque peu optimiste, la récente destruction d’une partie de l’appareil de production saoudien pourrait soutenir le cours dans les prochains mois. Mais c’est probablement l’augmentation de la production nationale d’hydrocarbures qui pourra offrir le plus de marges de manœuvre au gouvernement en matière économique.

Cette dernière pourrait atteindre, selon les prévisions de Mele Kyari, le nouveau directeur général de la compagnie pétrolière d’État, 2,5 millions de barils par jour – sur une période courant jusqu’à mi‑2020 –, à condition que soient réparés les oléoducs endommagés et que soit réglé le problème de leur sécurité.

À ce sujet, le groupe pointe plusieurs projets en cours ou à venir, et qui impliquent le français Total, l’italien Eni, et les américains ExxonMobil et Chevron, pour un coût d’environ 50 milliards de dollars. Ils doivent générer un autre million de barils par jour. Ainsi, le champ Egina de Total – qui doit en produire 200 000 par jour – a-t-il déjà démarré.

« Il n’y a maintenant plus de points de divergences fondamentales »

S’agissant de la société Bonga South West de Shell, une décision finale d’investissement doit être rendue l’an prochain. Elle concerne une production potentielle de 150 000 barils par jour. L’évolution des autres projets, tant au niveau de leur vitesse que de leur portée, dépendra de l’assemblée nationale et de sa décision d’accepter ou pas les réformes proposées dans le cadre du Petroleum Industry Bill (PIB), qui définit de nouvelles règles fiscales pour les compagnies pétrolières.

Un employé de Shell, au large du Nigeria, en décembre 2011 (photo d'illustration).

Un employé de Shell, au large du Nigeria, en décembre 2011 (photo d'illustration). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Les chances de voir la PIB adoptée se sont accrues après l’obtention en mars par le parti de Buhari de majorités substantielles dans les deux chambres de l’Assemblée nationale. « Il n’y a maintenant plus de points de divergences fondamentales », a déclaré le principal conseiller économique. « S’il reste des questions de formulation juridique à résoudre, il n’y a plus de problème idéologique en suspens ».

Dans le cas où ce pronostic se révélerait exact, l’industrie pétrolière et gazière du Nigeria pourrait y trouver l’impulsion dont elle a besoin. Avec des réserves de pétrole de 37,5 milliards de barils et la neuvième plus grande réserve de gaz du monde – plus de 200 milliards de pieds cubes –, le géant serait susceptible d’attirer des milliards de nouveaux investissements, selon David Cowan, économiste pour l’Afrique chez Citibank.

Avec l’aboutissement de ces réformes, « l’idée de voir le Nigeria produire 3 à 4 millions de barils par jour est tout à fait envisageable », ajoute-t-il.

Augmenter la production pétrolière doit stimuler la croissance mais aussi générer davantage de revenus. Cependant, les recettes publiques du Nigeria sont bien inférieures à celles du Kenya et de l’Afrique du Sud, qui, pourtant, ne comptent environ qu’un quart de sa population. En cause, de faibles taux d’imposition et une collecte inefficace dans de nombreuses régions du pays. Son ratio des recettes ramené au PIB ressort à 7 %, ce qui en fait l’un des plus bas au monde, à moins de la moitié de celui de l’Afrique du Sud.

Résultat : les dépenses budgétaires annuelles nigérianes, d’un montant de 8,92 milliards de nairas, et celles du Kenya, de 3,1 milliards de shillings kenyans, sont à peu près identiques (entre 23 et 26 milliards d’euros).

Changer la structure de l’impôt pour dissuader l’évasion fiscale

Nonso Obikili, économiste en chef du quotidien Business Day de Lagos, y voit là une énigme politique : « Si vous remontez dans les années 1970, le Nigeria était un État pétrolier. À présent, c’est davantage un État qui doit apprendre à mieux collecter l’impôt. » Selon lui, même si le gouvernement augmente les taux d’imposition, le changement de structure fiscal – qui vise à intégrer les Nigérians les plus riches dans le système et à dissuader les tactiques d’évasion fiscale de certaines entreprises – nécessitera une réforme constitutionnelle.

Par ailleurs, il y a de lourdes implications pour les dépenses publiques d’éducation et de santé. Une collecte inefficace équivaut à un « contrat social pervers », écrit Uzochukwu Uchechukwu Alutu, expert en fiscalité : « La notion selon laquelle les citoyens peuvent décider de ne pas payer d’impôts en échange du fait que l’État n’est pas tenu pour responsable de la fourniture des services doit changer. »

Pour Charles Robertson, économiste en chef chez Renaissance Capital, l’accent doit être mis sur une croissance plus rapide et sur les conditions minimales de l’industrialisation : « Ce qui signifie 70 % d’adultes alphabétisés, 300 kilowattheures d’électricité par personne et un taux d’investissement de 25 % du PIB domestique. Actuellement, il n’est que d’environ 13 % au Nigeria. »

Selon Robertson, l’industrialisation, avec les emplois et les services auxiliaires qu’elle génère, porterait la croissance à 4 ou 5 % par an. En ajoutant l’agriculture et l’exploitation des ressources naturelles, elle pourrait atteindre jusqu’à 7 à 8 % : « Si vous suivez cette voie pendant dix ans, vous commencez à ressembler à la Chine », poursuit-il.

Selon lui, les premières étapes devraient inclure une campagne d’alphabétisation des adultes et un changement de la politique d’incitations pour augmenter les investissements. Même s’il est vrai que les affrontements entre éleveurs, agriculteurs et les milices terroristes, respectivement dans la ceinture centrale et les États du Nord, perturbent les efforts de stimulation de la production agricole et la transformation des produits de base.

Malgré tout, certains États – principalement dans les régions côtières du sud telles que Lagos, Rivers et Akwa Ibom – combinent les conditions pour un développement industriel : « À Lagos, vous avez environ 16 millions de personnes, un taux d’alphabétisation chez les adultes de plus de 80 %, et c’est l’une des dix premières économies d’Afrique », reconnaît Robertson.

En dépit de l’intensification de la collecte des impôts au cours des vingt dernières années, la tâche reste néanmoins lourde pour reconstruire des lignes de production viables après trente années de désindustrialisation. À la suite des avertissements de Buhari sur le « boom démographique » du pays, l’un de ses proches nous a confié la tension grandissante qui pèse désormais sur le gouvernement et l’oblige à accélérer les efforts de restructuration de l’économie et de la politique du pays. « Le risque, si ces problèmes ne sont pas résolus maintenant, c’est de voir les fissures économiques et sociales se creuser, et le pays se diviser », prévient-il.


Une nouvelle équipe de conseillers économiques pour Buhari

À la mi-septembre, le président Buhari a nommé un nouveau comité pour le conseiller en matière économique, en remplacement de celui dirigé par le vice-président Yemi Osinbajo. Le chef de l’État a placé à sa tête le professeur Doyin Salami, auquel se joignent notamment l’ancien gouverneur de la Banque centrale Charles Chukwuma Soludo, l’économiste Bismarck Rewane, l’ex-directeur de la Commission de planification nationale Ode Ojowu et l’ancienne représentante du FMI en Sierra Leone Iyabo Masha.

Reste à voir si Buhari entend véritablement s’appuyer sur ces personnalités pour réformer l’économie nationale ou s’il s’agit d’une manœuvre pour affaiblir Yemi Osinbajo.

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