Justice

Condamnation pour « complot » en Algérie : black-out sur un procès hors normes

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h24
Croquis d’audience. Sur les sept prévenus, trois seulement étaient présents.

Croquis d’audience. Sur les sept prévenus, trois seulement étaient présents. © Saad pour JA

Interdit de couverture médiatique, le jugement par un tribunal militaire de plusieurs anciens hauts responsables, dont Saïd Bouteflika et « Toufik », aura été pour le moins expéditif…

Quinze ans de prison ferme pour « atteinte à l’autorité de l’armée » et « complot contre l’autorité de l’État ». Les prévenus n’ont pas bronché à l’énoncé de leur condamnation par le tribunal militaire de Blida, à 50 km à l’ouest d’Alger, au terme de 48 heures d’audience.

Saïd Bouteflika, frère cadet et conseiller du président déchu, l’ex-général de corps d’armée Mohamed Mediène, dit « Toufik », patron des services de renseignements de 1990 à 2015, son successeur, le général Athmane Tartag, dit « Bachir », ainsi que Louisa Hanoune, dirigeante du Parti des travailleurs (PT), savaient sans doute déjà à quoi s’en tenir après leur incarcération spectaculaire en mai.

Huis clos

En fuite à l’étranger, l’ancien ministre de la Défense, Khaled Nezzar, son fils Lotfi, ainsi que l’homme d’affaires Belhamdine Farid ont écopé de vingt ans de prison par contumace. « C’est plus que les leaders du Front islamique du salut (FIS), Abassi Madani et Ali Belhadj, qui avaient pris douze ans et qui avaient du sang sur les mains », note, amer, un familier du sérail.

Tout était donc hors normes dans ce procès de l’ère post-Bouteflika. Le manque de transparence, d’abord. Contrairement aux souhaits des avocats de la défense, le président du tribunal a imposé le huis clos. Aucun journaliste, pas même la télévision d’État, n’a été autorisé à s’approcher du périmètre du tribunal, transformé en Fort Knox. À l’intérieur, Saïd Bouteflika et Athmane Tartag se sont murés dans le silence, refusant pour le premier de répondre aux questions des juges et pour le second de quitter sa cellule.

La presse interdite, deux des accusés demeurant muets, l’opinion s’est contentée de bribes d’informations distillées par les avocats de « Toufik » et de Louisa Hanoune. D’où un sentiment de malaise et de frustration.

Piliers de la gouvernance Bouteflika

Depuis l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en avril 1999, c’est la première fois que des piliers de sa gouvernance sont traînés en justice, en l’espèce pour la gestion de la période révolutionnaire qui a précipité sa chute et celle de son clan.

Les chefs d’inculpation retenus invitent à remonter aux derniers jours du raïs pour comprendre de quoi il retourne

Si le black-out imposé sur le déroulé des audiences empêche d’appréhender objectivement et sereinement le fond de l’affaire, les chefs d’inculpation retenus invitent à remonter aux derniers jours du raïs pour comprendre de quoi il retourne. Car la thèse de « complot contre l’autorité de l’État » et d’« atteinte à l’autorité de l’armée » prend forme le 22 mars, un mois après le début des manifestations contre le cinquième mandat que s’apprêtait à briguer Bouteflika.

Ce jour-là, à la résidence de Zéralda, Ahmed Gaïd Salah (AGS), vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, rencontre le président en compagnie de ses frères Saïd et Nacer, et de leur sœur Zhor. AGS explique que la partie est finie et qu’il est temps pour le chef de l’État de remettre sa démission en échange de garanties pour leur sécurité, leurs biens et leur avenir respectif. À l’issue de ce conclave, la famille s’engage à rendre public le texte de la démission dans les 48 heures.

Ahmed Gaïd Salah aux côtés d'Abdelaziz Bouteflika, en 2005 à Hassi Bahbah (archives).

Ahmed Gaïd Salah aux côtés d'Abdelaziz Bouteflika, en 2005 à Hassi Bahbah (archives). © Ouahab Hebbat/AP/SIPA

Entre-temps, le clan présidentiel enlenche un plan B, qui verrait l’ancien président Liamine Zeroual revenir aux affaires pour diriger une période de transition. Saïd Bouteflika et « Toufik » sont à la manœuvre, Louisa Hanoune est dans le secret. Au cas où Zeroual accepterait la proposition, il est convenu de démettre Gaïd Salah.

Le nom de son remplaçant est avancé lors de rencontres à la résidence Dar Al Afia, truffée de micros et de caméras, et dépendante du Département de surveillance et de sécurité (DSS), dirigé par le général Tartag. « Saïd Bouteflika a proposé que le général Tartag se joigne à nous, mais j’ai refusé », précisera « Toufik » lors du procès.

Absence de témoins clés

Mais qu’importe. Le chef d’état-major, qui n’ignore rien des échanges, se sent trahi. Pour Gaïd Salah, les éléments constitutifs d’un complot sont réunis. Le 30 mars, à 17 heures, à l’issue de la rencontre entre Zeroual et « Toufik », AGS apprend, de surcroît grâce à l’interception d’un appel donné par Saïd, que le décret portant sur sa mise à la retraite doit être lu le soir même au journal de 20 heures de la télévision d’État.

Une équipe est dépêchée au siège de la télé pour l’intercepter. Entendu comme témoin par le tribunal de Blida, Mohamed Boughazi, conseiller à la présidence au moment des faits, a confié depuis que le document était « un faux » et qu’il n’avait pas été signé « par le président de la République ».

Abdelaziz Bouteflika en mai 2017.

Abdelaziz Bouteflika en mai 2017. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Le 2 avril, Abdelaziz Bouteflika est sommé de démissionner. Le tribunal de Blida n’a pas jugé utile de l’appeler à la barre pour témoigner. C’est l’une des voix qui a manqué à ce procès, avec celle de Zeroual. La lettre que ce dernier a rendue publique en avril pour évoquer sa rencontre avec « Toufik » ne permet pas de restituer avec exactitude ce qui s’est passé avant, pendant et après cette entrevue. Le tribunal militaire ne l’ayant pas convoqué comme témoin, son absence renforce l’idée d’un procès expédié.

Quant à Abdelaziz Bouteflika, sa version des faits était essentielle. Si ce complot s’était tramé à son insu, si le limogeage de Gaïd Salah s’est décidé sans qu’il en soit informé, alors cela ouvre la voie à un second volet judiciaire, celui d’une usurpation de fonction, d’autorité et de signature par son frère Saïd, qui aurait agi comme président par procuration. Soupçon largement répandu mais jamais formellement prouvé.

Dans le cas où le scénario de transition aurait obtenu le consentement de l’ancien raïs, alors nul complot à l’horizon, puisque la Constitution lui confère, dans son article 91, les prérogatives de « chef suprême des forces armées de la République » et de « responsable de la Défense nationale ». Auquel cas le départ d’AGS aurait été, tout au plus, le témoignage du lâchage par le sommet d’un allié loyal et fidèle depuis sa nomination à la tête de l’état-­major en 2004.

Au-delà de la conspiration présumée, ce procès exceptionnel aurait pu avoir une valeur pédagogique en jetant la lumière sur l’exercice du pouvoir dans la résidence de Zéralda et sur les décisions qui ont changé le cours de l’histoire en Algérie. Rendez-vous manqué, donc.

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