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Présidentielle en Tunisie : le mystère Kaïs Saïed

Kaïs Saïed dans son bureau privé - un ancien cellier - , où il a reçu JA en exclusivité, le 18 septembre.

Kaïs Saïed dans son bureau privé - un ancien cellier - , où il a reçu JA en exclusivité, le 18 septembre. © Ons Abid pour JA

Arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, ce professeur de droit constitutionnel au profil monacal intrigue par son orientation à la fois conservatrice et progressiste. JA est allé à la rencontre de cet ovni politique qui inquiète les uns et rassure les autres.

« On n’a pas encore accroché les rideaux », constate perplexe une militante de l’équipe de Kaïs Saïed en posant un paquet encore emballé sur une table de plastique blanc. Le quartier général du candidat n’a rien des locaux d’un présidentiable. Immeuble ancien au carrelage délavé, presque sépia, en plein centre de Tunis.

Trois étages à grimper – il n’y a pas d’ascenseur – avant d’arriver au bureau du candidat. Qui embrasse le drapeau national rouge et blanc sous un néon. Il est 18 heures, les premières estimations le donnent en tête du scrutin de ce 15 septembre. Pourtant, dans ses locaux, photographes et journalistes se comptent sur les doigts d’une main. À croire que la qualification pour le second tour de cet outsider suscite encore l’incrédulité.

Le candidat indépendant Kaïs Saïed embrassant le drapeau tunisien à son QG de campagne, dimanche 15 septembre 2019 à Tunis. © Camille Lafrance pour JA.

Des proches fondent en larmes dans ses bras. Il accueille les accolades un peu gêné, avant de poser pour les rares objectifs et d’évoquer « le sens des responsabilités ». Prudence ou pudeur ? Peut-être est-il lui même sous le choc, car c’est la première fois qu’il est candidat à la magistrature suprême. Tout comme son concurrent – le seul désormais – , Nabil Karoui, derrière les barreaux pour des soupçons de blanchiment d’argent. Un scénario doublement surprenant qui donne le sentiment d’un « film de science-fiction », selon le mot d’un chroniqueur radio tunisien.

« Makrouna » vs « poste de radio »

Les réseaux sociaux se sont chargés de résumer le duel par une blague : « Allez-vous voter pour la “makrouna” [“les pâtes”, en arabe] – allusion à Nabil Karoui, qui a allègrement distribué des denrées alimentaires, ou pour le “poste de radio” ? » Ce dernier surnom, ainsi que celui de « Robocop », Kaïs Saïed, 61 ans, les doit à son arabe classique châtié et à son articulation presque mécanique, deux traits raillés par ses adversaires.

Car le « professeur », comme tout le monde le désigne plus sobrement – bien qu’il n’ait jamais été qu’assistant à l’université, où il a fait carrière comme constitutionnaliste – , n’a rien d’une bête politique. Malgré son habitude des prises de parole en public, le candidat a un train de retard sur son adversaire, constamment exposé sur sa propre chaîne, Nessma TV.

Rhéteur, Kaïs Saïed impressionne par sa culture, mais se perd parfois dans des circonvolutions historiques ou juridiques. « Il fait de grands discours solennels avec un air tellement savant que cela produit son effet, alors que parfois ses idées sont très communes », relativise un ex-collègue. Tout en lui respire le droit, qu’il chérit. Jusqu’à son maintien physique, confinant à la rigidité. Il peut paraître emprunté et manquer de légèreté. Son frère, lui, loue son humour pince-sans-rire, sa capacité d’écoute et son honnêteté intellectuelle. « Je suis peut-être un peu dur avec moi-même », concède le candidat. Impassible, il semble se tenir dans le contrôle permanent.

Au fil des jours, son QG, investi seulement quelques semaines plus tôt, se remplit peu à peu, jusqu’à la confirmation préliminaire de sa confortable avance (18,4 %, contre 15,58 % pour Karoui). Là encore, le plan de communication reste amateur. Les cameramen se disputent des centimètres pour installer leurs trépieds. Aux cris de victoire succède le brouhaha de leurs querelles, retardant le premier discours officiel. C’est sans micro qu’il annonce « l’élimination d’un système vieux de soixante ans » et « une nouvelle histoire pour la Tunisie ».

Mobilisation spontanée

Comment en est-il arrivé là ? La question brûle les lèvres de tous. Celui que ses confrères décrivent comme ayant été excessivement frileux sous Ben Ali s’est trouvé un destin à la chute du dictateur. Il se prononce sur l’élaboration de la nouvelle Constitution, enchaîne plateaux et conférences.

Présent lors des ­manifestations dites des Kasbah I et II, qui contestaient l’intérim postrévolution, il va depuis au contact de ses concitoyens. Ceux que sa rhétorique envoûtent constituent aujourd’hui le socle de ses soutiens. Lui affirme à qui veut ­l’entendre que c’est un inconnu en larmes qui, en 2017, l’aurait convaincu de se lancer dans la course. Mais un collègue assure que l’outsider se préparait en fait ­discrètement depuis huit ans.

Des citoyens auraient imprimé eux-mêmes ses flyers. La mobilisation sur Facebook a fait le reste

Kaïs Saïed répète à l’envi ne devoir sa victoire qu’à ses soutiens bénévoles, sans être en mesure d’en estimer le nombre. Tous parlent d’un « effet boule de neige ». Candidat sans parti, il a pu compter sur un noyau d’une vingtaine de partisans, qui l’ont régulièrement accompagné sur le terrain, cotisant pour partager frais d’essence et autres dépenses. Aux estrades et aux discours publics il a préféré les rencontres dans des cafés ou dans la rue. « C’est incroyable mais vrai. Ses soutiens se sont mobilisés tout seuls ! » s’enthousiasme un intime.

Refusant subventions publiques et affiches de campagne, il s’est appuyé sur la collecte de petites sommes – allant de quelques centaines de millimes à quelques dinars – auprès de ses sympathisants. « C’est très important dans un pays ruiné comme la Tunisie », explique un soutien. Des citoyens auraient imprimé eux-mêmes ses flyers. La mobilisation sur Facebook a fait le reste. Dans ses bureaux, on se souvient de ce jeune homme qui a pris la généreuse initiative de faire fabriquer cent porte-clés à son effigie. Un anonyme parmi tant d’autres.

Des femmes balaient de leur éventail l’air surchauffé du QG. « Espérons qu’il réussira à en finir avec la corruption », lance l’une d’elles. « On est pour un changement radical ! » renchérit une autre. Partout, on entend dire de lui qu’il est « ndhif », (« propre », en arabe tunisien).

Kaïs Saïed saluant ses supporteurs à son quartier général à Tunis, mardi 17 septembre 2019 après la proclamation officielle des résultats le donnant en tête du premier tour de l'élection présidentielle. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Le candidat de la génération révolution ?

Force et faiblesse de la candidature Saïed ? Toute la « machine » électorale repose sur sa seule figure. Au risque de rappeler une personnalisation du pouvoir familière aux Tunisiens. « Il est honnête, ne cherche pas à sortir du collectif, j’ai une confiance absolue en sa constance », plaide Sonia Charbti, 54 ans, l’une de ses plus fidèles collaboratrices.

Beaucoup décrivent Saïed comme le candidat de la génération révolution. Ceux qui avaient entre 10 et 30 ans en 2011 et pour qui le ciel est resté bas et l’horizon masqué. Il est aussi celui de la génération réseaux sociaux, où les vidéos de ses interventions ont largement circulé. Évoquant sa disponibilité, un ex-étudiant le qualifie de « deuxième père ». Sur les milliers d’étudiants à avoir suivi ses cours, ils sont nombreux à avoir nourri sa renommée et gonflé son vivier de « volontaires ». Parmi eux, Khouloud Hichri, 22 ans, qui s’est vue propulsée sur le plateau d’une grande chaîne internationale pour un débat. Elle s’en est tenue tant bien que mal à ses éléments de langage, griffonnés le jour même sur un coin de table du QG.

L’analyse du scrutin le confirme : la jeunesse a massivement porté son choix sur Kaïs Saïed. 57 % de ses électeurs auraient moins de 39 ans, 35 % entre 18 et 29 ans. Nombre d’entre eux seraient éduqués. La candidature de Saïed semble, selon les premiers élements, avoir capté tout à la fois l’électorat d’Ennahdha et celui d’une gauche divisée. Dans un restaurant, Nacer, bière Celtia à la main, sympathisant du Front populaire, se dit rassuré par la présence d’amis de gauche dans ses rangs : il le soutiendra, malgré leurs nombreux désaccords.

Iconoclaste, Kaïs Saïed n’a pas distribué, comme l’ont fait d’autres candidats, de programme électoral. Ses idées sont résumées en un logo : une carte de la Tunisie surplombée de bras brandissant la balance de Thémis. Priorité à la justice pour l’ensemble du territoire, en réponse aux revendications dont l’écho se perd depuis la révolution. S’il est élu, il veut faire en sorte que les pouvoirs publics reprennent leur rôle social. Il promet aussi que « personne ne perdra ses droits ».

Kaïs Saïed félicité par ses anciens voisins du quartier Ennasr après le premier tour de la présidentielle. © Ons Abid pour JA

« Il se moque pas mal des mœurs, tant que ça ne nuit pas aux autres ; il ne juge pas », assure Mohamed Tijani, un voisin devenu proche. Ultra-conservateur mais pas donneur de leçons, le candidat brandit en étendard la différence entre musulman et islamiste, promettant que la Tunisie restera ouverte et que les libertés primeront. Il en veut pour preuve son lignage.

Famille tunisoise, classe moyenne ; un arrière-grand-père, Othman Bel Khouja, enseignant à la mosquée Zitouna, qui aurait pris sous son aile le célèbre Tahar Haddad, chantre de l’abolition de la polygamie ; et un grand-père, Hedi Belaga, qui était aussi un imam « très tolérant ». Sa mère et ses tantes, pratiquantes, n’ont pas plus été voilées que son épouse, juge de son état. « Ce n’est pas aujourd’hui que la femme tunisienne reviendra en arrière », conclut-il.

Ambiguïtés

Le candidat flatte pourtant la fibre nationaliste arabo-musulmane et inquiète les progressistes avec sa défense de l’actuelle législation sur l’héritage, qui fait de l’égalité femmes-hommes une exception là où Béji Caïd Essebsi, président défunt, souhaitait en faire la règle. Quant aux droits des personnes LGBT, la liberté primera dans la sphère privée, mais pas en public. « Si on cherche à diffuser ce genre de choix, il nous faudra préserver les valeurs de la société », explique Kaïs Saïed. Il envisage encore d’appliquer la peine de mort pour les condamnés pour terrorisme, tout en conservant le moratoire actuel dans d’autres cas.

Les libertés individuelles ne sont plus qu’un détail face aux préoccupations majeures que sont l’emploi et la démocratie

« Il raisonne comme le peuple, pour qui certaines avancées seraient choquantes », explique son beau-frère, Férid Koura, syndicaliste de la gauche « radicale ». Lui qui distribuait pourtant des tracts contre la peine capitale durant ses études conclut que leurs divergences sur les libertés individuelles ne sont plus qu’un détail « face aux préoccupations majeures que sont l’emploi et la démocratie ».

La polémique enfle pourtant autour de ses liens supposés avec les salafistes de Hizb ut-Tahrir, mais aussi avec Ennahdha. Les premiers ont nié tout lien avec le candidat à la présidentielle, estimant que le changement ne peut en aucun cas être amené par le scrutin. Quant au parti à référentiel islamique, arrivé troisième au premier tour, il a appelé à soutenir Kaïs Saïed au second, au nom « du choix du peuple » et des principes révolutionnaires. Cet appui d’un parti très connoté, et pour beaucoup associé au pouvoir, risque pourtant de diviser sa base partisane hétéroclite.

Saïed nie en tout cas toute proximité et réaffirme son indépendance. Cette année, il a voté pour la toute première fois. Il propose, dans le cadre de la loi, une refonte du système qui tient en trois mots-clés : un citoyen « décideur, contrôleur et révocateur ». Et ce au moyen d’un mécanisme de vote allant du local au national. Ses plus farouches opposants vont jusqu’à comparer son projet à celui de Kadhafi…

« Au jour le jour »

Habitué à sa vieille Peugeot 206, ce père de trois enfants se voit désormais flanqué de cinq gardes du corps et accompagné de sirènes de SUV lors de ses déplacements. Brusque changement de style. Il se décrit toujours comme un citoyen « comme les autres » en nous ouvrant la porte de son insolite « refuge ». « Mon endroit préféré, le seul où je me repose et me retrouve », nous confie-t-il. À savoir une cave carrelée de quelques mètres carrés, percée d’un soupirail, dans son ancien quartier d’Ennasr, loin de sa villa de Mnihla, en banlieue de Tunis.

Philosophie, droit, étymologie, sémantique : des étagères sur mesure renferment des livres en arabe et en français. Un tiroir contient ses plumes de calligraphe, autre studieuse passion. À l’entrée, trois objets soigneusement disposés devant un miroir résument ses valeurs : la balance de la Justice, un bateau symbole de Liberté et le Coran, preuve de son attachement à la religion. Les voisins viennent le saluer, il prend le temps de discuter. En attendant le second tour, il avance « au jour le jour » et ne compte rien changer à sa stratégie.

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