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Cet article est issu du dossier «France-Afrique : quel héritage pour Jacques Chirac ?»

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Politique

France : Jacques Chirac, une histoire africaine

Jacques Chirac lors d’une visite en Côte d’Ivoire, en 1995.

Jacques Chirac lors d’une visite en Côte d’Ivoire, en 1995. © Francis Apesteguy/Getty

L’ancien président s’est éteint le 26 septembre à l’âge de 86 ans. Son amitié avec Omar Bongo Ondimba ou Mohammed VI, ses liens parfois douteux avec les réseaux de la Françafrique, son refus de la guerre en Irak, qui lui valut une grande popularité dans le monde arabe… Que retenir de son héritage ?

Il a fait pas mal de « conneries », comme il l’avouait lui-même, mais parce qu’il a dit non à la guerre en Irak il lui sera beaucoup pardonné. Comme le Russe Boris Eltsine, Jacques Chirac fait partie de ces dirigeants de la fin de la guerre froide qui, au milieu d’un parcours erratique, ont pris, une fois dans leur vie, la bonne décision. Avec courage.

Il faut se souvenir de la violence de la presse anglo-saxonne contre le président français quand, le 14 février 2003, Dominique de Villepin, son ministre des Affaires étrangères, a fait comprendre à l’ONU que la France utiliserait son droit de veto contre la guerre en Irak. À Londres, le Sun a titré : « Jacques Chirac, la putain de Saddam Hussein ».

Aux États-Unis, le New York Times a proposé l’expulsion de la France du Conseil de sécurité de l’ONU au profit de l’Inde, un pays jugé plus « sérieux ». Jamais depuis 1956 la France n’avait annoncé son intention de mettre son veto à un projet de résolution de la Maison Blanche. Mais, ce jour de février 2003, les Américains sont tombés sur un mousquetaire biberonné au gaullisme.

Quête de financements en Afrique

Le Premier ministre Jacques Chirac (D) serre la main du Colonel Mouammar Kadhafi (G), lors de son voyage en Libye, le 21 mars 1976, avant leur entretien à Tobrouk. © AFP

Premier ministre, il sympathise entre autres avec trois figures du monde arabe, Hassan II, Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein

De Gaulle lui-même, Chirac ne le croise que pendant deux ans, d’avril 1967 à avril 1969, comme secrétaire d’État dans les deux derniers gouvernements du général. Mais ce sont deux piliers du pack gaulliste qui font l’éducation politique du jeune loup : Georges Pompidou, le Premier ministre, qui l’appelle à ses côtés dès juin 1962 et le surnomme « mon bulldozer », et Jacques Foccart, le tout-puissant « Monsieur Afrique » du général, qui convie le jeune conseiller de Matignon à plusieurs entretiens avec des chefs d’État africains.

À partir de mai 1974, Chirac, nouveau Premier ministre, parcourt la planète et sympathise entre autres avec trois figures du monde arabe, le roi Hassan II du Maroc, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et l’Irakien Saddam Hussein, alors vice-président. Il aide même l’Irak à construire un réacteur nucléaire, Osirak, qui sera détruit par l’aviation israélienne en juin 1981. En mai 1979, deux ans après son élection à la mairie de Paris, il a une idée de génie. Il crée l’Association internationale des maires francophones (AIMF). À Casablanca, à Dakar et à Brazzaville, les réseaux Chirac se mettent en place.

En 1980, quand le maire de Paris décide de se présenter à la présidentielle d’avril 1981 contre le sortant, Valéry Giscard d’Estaing, il cherche des financements et décide de mettre l’Afrique à contribution. Pour le Chirac de cette époque, un État africain se résume à son chef, qu’il faut donc séduire. Chaleureux et spontané, le candidat sait y faire, d’autant que Foccart se porte caution.

Le président français Jacques Chirac serrant la main de son homologue gabonais Omar Bongo Ondimba, en février 2007 à Cannes. © PATRICK KOVARIK/AP/SIPA

Avec Omar Bongo, tout de suite, le courant passe

En octobre 1980, dans son bureau de l’hôtel de ville, il rencontre pour la première fois Omar Bongo. Tout de suite, le courant passe. Vingt-huit ans plus tard, en juin 2009, Giscard affirmera sur la radio Europe 1 que les pétrodollars du Gabonais ont financé la campagne du leader du RPR en 1981. « J’ai alors téléphoné à Bongo pour obtenir des explications », précisera-t-il. Chirac démentira mollement en dénonçant « une médiocre polémique »…

Troisième à la présidentielle de 1981, deuxième à celle de 1988… Jusqu’à sa victoire de mai 1995, Jacques Chirac, l’opposant numéro un de François Mitterrand, voit le monde avec des œillères. Pour lui, le Palestinien Yasser Arafat n’est qu’un « voyou » et un « chef terroriste », du moins jusqu’aux accords d’Oslo, en septembre 1993.

À ses yeux, Nelson Mandela n’est guère plus fréquentable. Certes, dans le second tome de ses Mémoires, paru en juin 2011, il écrira qu’au début des années 1970 il avait participé au financement de l’ANC à la demande du roi du Maroc. « Hassan II avait constitué un réseau à cet effet, auquel j’apportais discrètement mon aide personnelle », précisera-t-il.

Mais en juin 1984, sous l’apartheid, quand le Premier ministre français Pierre Mauroy refuse de recevoir à Matignon son homologue sud-africain Peter W. Botha, il déclare ne pas comprendre cet ostracisme. Dans les années 1980 – la dernière décennie de la guerre froide –, le monde vu par Jacques Chirac est proche de celui de l’Américain Ronald Reagan.

Cynique

Jacques Chirac et Mobutu, en 1995. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

Pour Chirac, un bon président africain est un président ami de la France et de lui-même. La démocratie, les droits de l’homme… Il s’en moque

En Afrique subsaharienne, il est carrément rétrograde. En février 1990, en pleine conférence nationale au Bénin, il s’arrête à Abidjan et déclare à RFI, d’un ton paternaliste : « Le multipartisme est une sorte de luxe que les pays en voie de développement n’ont pas les moyens de s’offrir. »

En juin 1990, sous l’influence de ses deux maîtres à penser, Jacques Foccart et Félix Houphouët-Boigny, il s’oppose au discours de La Baule, où Mitterrand s’engage à soutenir les jeunes démocraties. L’alternance en Afrique, il n’y croit pas. En privé, il dit même en plaisantant : « Il faut laisser les présidents africains remporter les élections, sinon ils n’en organiseront plus. »

Pour Chirac le cynique, un bon président africain est un président ami de la France et de lui-même. La démocratie, les droits de l’homme… Il s’en moque et, au fond, il s’en moquera jusqu’à la fin.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika, à Alger en 2003. © Pascal Le Segretain/Getty

En décembre 2003, lors d’une visite dans la Tunisie ultraverrouillée de Zine el-Abidine Ben Ali, il a cette phrase d’anthologie : « Le premier des droits de l’homme, c’est manger et être soigné. » En février 2005, quand le Togolais Gnassingbé Eyadéma meurt après un règne de fer de trente-huit années, il récidive en rendant hommage à « un ami de la France » et à « un ami personnel ».

On note au passage que, comme de Gaulle, Chirac a tendance alors à confondre la France avec sa personne. Déjà, quand il était scout, son sobriquet était « bison égocentrique »… Avant la présidentielle d’avril 2002, le candidat Chirac se fait livrer des mallettes de dollars sans scrupule.

Si l’on en croit son conseiller Robert Bourgi, ce sont quelque 10 millions de dollars que cinq présidents africains font parvenir en liquide dans le bureau du secrétaire général de l’Élysée, Dominique de Villepin. L’un des cinq, l’Ivoirien Laurent Gbagbo, confirmera. Et, malgré ses menaces, Villepin ne portera jamais plainte contre Bourgi…

Coup de gueule

En fait, après son élection de mai 1995, c’est avant tout sur le terrain arabe que Chirac le gaulliste donne sa pleine mesure. En avril 1996, oubliant un peu vite que Mitterrand avait déjà dit quelques vérités aux Israéliens, il annonce à l’université du Caire qu’il veut donner « un élan nouveau » à la politique arabe de la France, « dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle ».

En octobre 1996, lors d’une visite de la ville arabe de Jérusalem, il refuse d’être accompagné par le maire israélien Ehoud Olmert et vocifère en franglais contre les gardes du corps israéliens qui l’empêchent de saluer les habitants palestiniens. C’est la diplomatie du coup de gueule. Aussitôt, la cote du président français monte en flèche dans le monde arabe et des nouveau-nés sont baptisés du nom de « Chirac ». En octobre 2004, c’est en France que Yasser Arafat, très malade, sera hospitalisé. À son décès, Chirac lui rendra un hommage de chef d’État à chef d’État.

Ce lien avec la rue arabe, Chirac va le soigner. En septembre 2004, avec le Premier ministre libanais Rafic Hariri – l’un de ses amis proches –, il fait passer à l’ONU une résolution obligeant l’armée syrienne à se retirer du pays du Cèdre.

Après l’assassinat de Hariri, en février 2005, il se bat comme un forcené pour la mise en place d’un Tribunal spécial pour le Liban (TSL). Puis, après son départ de l’Élysée en mai 2007, Chirac – toujours sans scrupule – vit dans un appartement que la famille Hariri lui prête gratuitement à Paris et dont la valeur locative est de 10 000 euros par mois, avant de déménager dans un appartement prêté par les Pinault, rue de Tournon, où il est mort le 26 septembre.

Grand écart entre Rabat et Alger

Jacques Chirac et Hassan II (archives). © LUDOVIC/REA

Au Maghreb, cette popularité lui permet de réussir un grand écart. À Rabat, il appartient presque au makhzen – le premier cercle autour du roi –, défend la marocanité du Sahara occidental, qu’il appelle les « provinces du Sud », et, à partir de juillet 1999, prend sous son aile le nouveau souverain Mohammed VI. À la fin de sa vie, il passe d’ailleurs ses étés dans un palais que le roi met à sa disposition, ainsi qu’une femme de ménage, une cuisinière et deux chauffeurs.

Mais à Alger, Abdelaziz Bouteflika ne lui en tient pas rigueur. En décembre 2001, trois semaines après la crue meurtrière à Bab el-Oued – près de 800 morts –, il est touché, comme tous les Algériens, par la visite de Chirac aux familles des victimes. Et en mars 2003, au plus fort du bras de fer sur l’Irak, Bouteflika lance : « Si Jacques Chirac évite la guerre, je voudrais, au nom des peuples arabes, des peuples africains et de tous les peuples, y compris le peuple américain, qu’il soit Prix Nobel de la paix. »

Nobel, Chirac ne le sera jamais. Mais il restera un homme qui avait le goût des autres, un avocat sincère des pays du Sud – à partir du sommet d’Evian de juin 2003, c’est lui qui impose la présence d’Africains au G8 ainsi que la taxe de solidarité sur les billets d’avion – et, bien entendu, le grand résistant à la guerre en Irak.

Visionnaire, il dit à l’époque : « Quelle que soit la durée de ce conflit, il sera lourd de conséquences pour l’avenir. » Le 14 février 2003, c’est un peu son 18 juin 1940. Où Chirac a-t-il puisé la force de dire non à Bush ? Dans « une certaine idée de la France », comme disait de Gaulle. Et dans sa propre nature.

Un jour de février 1988 à Bruxelles, lors d’un sommet européen où Margaret Thatcher l’exaspère, il croit le micro fermé et lance à l’adresse de son homologue britannique : « Mais qu’est-ce qu’elle veut, cette mégère ? Mes couilles sur un plateau ? » Tout est dit.


Jacques le gaffeur

En juillet 1995, lors de sa première visite présidentielle sur le continent, Jacques Chirac invite tous les chefs d’État d’Afrique de l’Ouest à le rejoindre à Dakar. Le Malien Alpha Oumar Konaré a le sentiment d’être convoqué par un ministre des Colonies en tournée d’inspection et décline l’invitation. Réaction inélégante de Chirac : « Konaré est issu d’une formation idéologique qui ne le rapproche pas de nous. »

En décembre 2001, pendant la trêve de Noël, Chirac « oublie » de se rendre aux obsèques de Léopold Sédar Senghor à Dakar. Au Sénégal et en France, de grandes voix se disent indignées. En juin 2011, pour rattraper sa grosse gaffe, Chirac écrit dans le second tome de ses Mémoires : « Grâce à quelques hommes d’exception comme Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf et Nelson Mandela, le continent africain a fourni au reste du monde des exemples admirables de courage, de sagesse et de dignité. »

En février 2005, Chirac laisse les députés voter une loi qui reconnaît le « rôle positif » de la colonisation française, « notamment en Afrique du Nord ». Abdelaziz Bouteflika dénonce « une cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme ». En privé, Chirac finit par convenir que cette loi est une « grosse connerie ». En janvier 2006, il la fait déclasser par le Conseil constitutionnel.

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