Justice

Procès de Laurent Gbagbo : Fatou Bensouda, l’insaisissable procureure de la CPI

Fatou Bensouda à la Cour pénale internationale (CPI), le 28 août 2018.

Fatou Bensouda à la Cour pénale internationale (CPI), le 28 août 2018. © Bas Czerwinski/AP/SIPA

La procureure générale de la Cour pénale internationale (CPI), l’une des femmes les plus influentes du monde, a créé à nouveau la polémique en faisant appel de l’acquittement de l’Ivoirien Laurent Gbagbo, le 16 septembre dernier. La Gambienne – dont le mandat touche à sa fin – joue là son crédit.

Fatou Bensouda est injoignable. Il ne lui reste plus que quelques heures pour faire appel de l’acquittement de Laurent Gbagbo, et il est impossible de l’avoir au téléphone. Des interlocuteurs réguliers insistent, des contacts importants s’obstinent, en vain. Le moment est pourtant capital. En janvier, l’accusation a essuyé un véritable camouflet avec la relaxe de l’ancien président ivoirien avant même la fin des audiences.

Il y va de l’avenir du procès le plus emblématique de la Cour pénale internationale (CPI). À Bruxelles, Laurent Gbagbo est en alerte ; à Abidjan, ses partisans sont pleins d’espoir, et les victimes, remplies d’appréhension. Mais à La Haye, Fatou Bensouda est introuvable. Où est donc passée Mme la procureure générale ? « Elle est partie en retraite », répond l’un de ses collaborateurs. Simple esquive ou vrai besoin de solitude ? Il n’est pas aisé d’être l’une des femmes les plus influentes du monde.

Influente et observée

Finalement, à la toute dernière minute le 16 septembre, Fatou Bensouda a annoncé qu’elle ne rendait pas les armes, et la candidature de Laurent Gbagbo à l’élection présidentielle ivoirienne, prévue dans treize mois, semble désormais improbable. « Cette décision ne nous surprend pas. Nous aurions espéré qu’enfin cette dame fasse du droit et non de la politique. Mais décidément, elle est le bras armé des grandes puissances qui s’acharnent contre Laurent Gbagbo », réagit un des plus proches camarades de l’accusé. Témoins incohérents, preuves faibles, dossier léger… Les reproches concernant cette interminable saga judiciaire sont légion.

Je remplis mon mandat en toute indépendance et impartialité

« Je remplis mon mandat en toute indépendance et impartialité », répond simplement Fatou Bensouda. Aux tonitruantes déclarations médiatiques, elle préfère les ardus communiqués juridiques. Elle qui compte parmi les femmes africaines les plus observées reste insaisissable – invisible, lui reprochent certains. Retranchée derrière les murs vitrés de son bureau de La Haye, elle frise parfois la paranoïa.

« Du menu fretin »

Elle le sait : ces dernières années, le nombre de ses ennemis n’a cessé de croître. Il y a les criminels présumés dont elle est une féroce adversaire, mais aussi désormais certains militants des droits de l’homme déçus de ses huit années à la tête du bureau de la CPI.

Jean-Pierre Bemba ? Acquitté définitivement. Les Kényans Uhuru Kenyatta et William Ruto ? Non-lieu. Aucun des plus célèbres prisonniers de la juridiction internationale n’a été confondu. Un bilan bien maigre que les condamnations des Congolais Thomas Lubanga et Germain Katanga ou du Malien Ahmad al-Faqi Al-Mahdi pour crimes de guerre ont du mal à redorer. « C’est du menu fretin », juge un avocat pénaliste habitué des couloirs de la Cour.

Espoirs

C’est qu’en 2011, lors de son élection, cette femme de 50 ans suscite des attentes immenses. L’ancienne ministre de la Justice du président Yahya Jammeh succède au controversé Luis Moreno Ocampo, dont elle a été l’adjointe. À l’époque, le premier procureur général de la Cour est accusé d’être plus shérif que juriste, plus politique qu’indépendant. De plus en plus de pays africains s’inquiètent que seuls de hauts responsables du continent soient visés par une institution dont ne sont membres ni les États-Unis, ni la Russie, ni la Chine.

Tant que je serai procureure je me dévouerai corps et âme pour obtenir justice pour les victimes d’atrocités. C’est mon devoir

Aujourd’hui, la Gambienne se targue d’avoir ouvert une enquête préliminaire sur les crimes commis en Géorgie en 2008 et d’avoir déclenché des examens préliminaires en Palestine, en Ukraine et en Birmanie.

Tributaire des États parties

« C’est une femme à l’écoute des victimes, chaleureuse et empathique », estime le responsable d’une organisation de défense des droits de l’homme. « Tant que je serai procureure je me dévouerai corps et âme pour obtenir justice pour les victimes d’atrocités. C’est mon devoir », explique-t-elle.

Mais Fatou Bensouda rappelle régulièrement le manque de moyens auquel elle fait face. Sans force de police propre, elle est entièrement tributaire du bon vouloir des États parties. À la tête d’une équipe d’une quinzaine de personnes traversée par des luttes d’influences, elle est aussi victime de la lourdeur de la machine CPI. « Elle n’est pas parfaite, mais sans elle ce serait l’impunité », rappelle un avocat à la Cour.

La tâche serait-elle simplement trop lourde ? Avec le procès Gbagbo, la CPI joue plus que sa réputation : c’est sa survie en l’état qui est en question. Peu de chance néanmoins que Fatou Bensouda en voie l’issue.

La chambre d’appel ne devrait pas trancher avant de longs mois, et son successeur sera élu en juin prochain. Après, que fera la procureure ? D’aucuns lui prêtent des ambitions politiques sur le continent. Lorsqu’on lui pose la question, son regard ne se dérobe pas, mais elle reste muette. Tenace et insaisissable.

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