Politique

[Édito] Kaïs Saïed et Nabil Karoui, les deux visages de la Tunisie

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Jeune Afrique consacre une enquête en deux volets aux deux finalistes de la présidentielle, dans ses numéros 3063 et 3064. © DR / Jeune Afrique

Entre abstention record et « dégagisme », voici venu le temps des ovnis politiques. Vulgaires populistes pour les uns ; vrais révolutionnaires pour les autres, tout oppose Kaïs Saïed et Nabil Karoui, les deux candidats qui s'affronteront dans les urnes pour le second tour.

L’imagination la plus folle a moins de ressources que le destin. Étrange et fascinante séquence que celle que viennent de vivre les Tunisiens. Près de neuf ans après la « révolution » et cinq ans après les premières élections libres et transparentes de l’histoire de leur pays, ils participent à un nouveau marathon électoral, anticipé en ­raison du décès, le 25 juillet, du président Béji Caïd Essebsi. Quelques jours après les résultats du premier tour de la présidentielle, sorte d’acte II de leur printemps démocratique, voilà qu’ils apprennent la mort, le 19 septembre à Djeddah (Arabie saoudite), de Zine el-Abidine Ben Ali, qu’ils renversèrent en janvier 2011. Curieux clin d’œil de l’Histoire.

Le temps des hommes providentiels et des supposés « ténors » des grands partis politiques semble révolu. Ceux qui ont occupé le devant de la scène depuis 2011 sont désormais voués aux gémonies en raison de leur incompétence et du triste spectacle qu’ils ont offert ces dernières années. Ils ont été balayés par… ceux qui ont daigné aller voter, puisque près de 55 % du corps électoral a boudé les urnes – autre symptôme de la défiance sidérale des Tunisiens à l’égard de leur classe politique. La plupart obtiennent des scores ridicules et seraient bien inspirés de songer à leur reconversion.

Voici donc venu le temps des ovnis politiques : Kaïs Saïed, 61 ans ; et Nabil Karoui, 56 ans. Précisons que ce dernier est en prison… Ces électrons libres constituent les deux faces d’une même médaille : la rupture avec le « système », même si leurs personnalités et leurs méthodes sont radicalement opposées. Vulgaires populistes pour les uns ; vrais révolutionnaires pour les autres : Saïed et Karoui incarnent deux Tunisie qui, depuis des années, se regardent en chiens de faïence.

Abstention record

On l’a dit, tout les oppose. Il est d’ailleurs assez troublant d’analyser le choix des électeurs qui ont propulsé Saïed (18,4 % des suffrages) et Karoui (15,6 %) au second tour, avec seulement 95 000 voix d’écart entre les deux. Le premier est un universitaire, spécialiste en droit constitutionnel à la carrière sans grand relief ; un simple maître assistant qui n’a jamais soutenu sa thèse. Le second a suivi de modestes études de commerce à Marseille, a vendu des produits Colgate et Palmolive avant de devenir le numéro un de la communication, de la publicité et de la télévision dans son pays.

Saïed attire les jeunes, en particulier les diplômés ; Karoui séduit les classes populaires peu éduquées

Saïed est un taiseux, dans le contrôle permanent : il fuit les projecteurs. Volubile et charismatique, Karoui ne peut se passer des objectifs. L’universitaire jouit d’une solide réputation d’intégrité quand l’homme d’affaires peine à se débarrasser de la sulfureuse image qui lui colle à la peau.

Le premier constitue un curieux mélange de nationalisme arabe, de conservatisme et ­d’ultra-gauchisme, le second est un libéral convaincu qui a cependant axé l’essentiel de son offre politique sur le social et la défense des plus démunis.

Même fossé s’agissant de leurs électorats respectifs : Saïed attire les jeunes, en particulier les diplômés ; Karoui séduit les classes populaires peu éduquées. Ceux qui votent Ennahdha (islamistes) penchent plutôt vers le professeur ; les partisans de Tahya Tounes et de Nidaa (« modernistes »), a priori, vers le magnat des médias.

L’un et l’autre s’accordent, en revanche, sur un point : la nécessité de « casser » le système, au moins de le réformer en profondeur. Cela tombe bien, c’est pour ça qu’ils ont été choisis. Mais ne nous y trompons pas : l’abstention record et le « dégagisme » ambiant constituent les données essentielles du scrutin.

Il serait en revanche imprudent d’exagérer l’importance de nos duettistes. Parler à leur propos de « tsunami » n’est pas sérieux : à eux deux, ils ne représentent que 34 % des votants, qui eux-mêmes pèsent moins de la moitié de l’électorat. Et déjà un nouveau test démocratique, peut-être plus important, se profile : les législatives du 6 octobre. La Tunisie n’en finit décidément pas de nous étonner.

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