Politique

[Tribune] Afrique : dépassons le mythe de la malédiction des ressources

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Mis à jour le 25 septembre 2019 à 18:25
Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Par Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris

Un puits de pétrole appartenant au groupe français Perenco, près de Muanda, dans l’extrême ouest de la RDC, en 2016 (image d’illustration). © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

De nombreux observateurs évoquent une « malédiction des ressources » pour expliquer la persistance des conflits armés en Afrique. À les en croire, la simple présence de matières premières suffirait à provoquer des tensions susceptibles de déboucher sur des affrontements. Un pareil déterminisme ne résiste cependant pas à l’analyse.

Historiquement, force est de constater que, de l’Angola à la Somalie ou au Rwanda, les guerres ont affecté des pays aussi bien riches que dépourvus de ressources naturelles. Selon la façon dont on l’aborde, la question évoque plutôt celle du verre à moitié plein ou à moitié vide. D’un côté, c’est l’abondance de ressources qui provoquerait des violences ; de l’autre, la pénurie. Et dans tous les cas, il n’y a pas d’échappatoire.

Indéniablement, il n’y a pas besoin de la présence attestée de matière première pour que l’on assiste au développement de conflits. Au Darfour, dans le nord du Mali, chez les Warsangeli du nord-est de la Somalie et jusqu’à São Tomé-et-Príncipe, on s’est disputé – et parfois battu – à la simple idée que le sous-sol pouvait receler des gisements de pétrole. Autrement dit, avant même que des découvertes ne viennent confirmer leur existence, leur accessibilité et le potentiel commercial de leur extraction.

Guerre de ressources et ressources de la guerre

En réalité, les ressources deviennent surtout un objet de compétition et de conflit à partir du moment où on leur assigne une valeur sociale, économique, politique… et symbolique. Elles peuvent susciter toutes sortes de fantasmes, quelle que soit par ailleurs leur matérialité, tandis que leur exploitation est évidemment susceptible de financer les belligérants au cours des hostilités.

Il convient alors de ne pas confondre les « ressources de la guerre » et les « guerres de ressources ». La présence – ou non – de matières premières est un élément parmi d’autres de la conflictualité. Elle n’est pas forcément responsable des violences. Très à la mode, les discours malthusiens et catastrophistes sont peu convaincants lorsqu’ils envisagent un effondrement inéluctable de l’Afrique du fait, tout à la fois, de l’explosion de sa population, de la raréfaction de ses ressources et du réchauffement climatique.

Il n’y a pas besoin de croire en la possibilité d’un progrès infini pour opposer des arguments sérieux aux prophètes de l’apocalypse

D’abord, ils sont contredits par la diminution des conflits armés recensés sur le continent depuis la fin de la guerre froide. De plus, ils tendent à ignorer la capacité d’adaptation des Africains. En l’occurrence, il n’y a pas besoin de croire en la possibilité d’un progrès infini, comme le physicien David Deutsch (Le Commencement de l’infini, 2011), pour opposer des arguments sérieux aux prophètes de l’apocalypse.

Historiquement, l’homme a toujours su innover et trouver des produits de substitution pour compenser une moindre disponibilité des ressources, que l’on songe au charbon autrefois ou au pétrole à présent. L’observation vaut pour les sociétés ­paysannes d’Afrique, dont les traditions et les techniques agraires visaient aussi à diversifier les types de culture ou d’élevage pour éviter l’épuisement des sols.

Il serait bien réducteur d’imputer la violence des conflits autour du bétail à un simple problème de raréfaction des ressources

In fine, c’est d’abord la gouvernance des ressources et l’accaparement de leurs richesses qui produit du conflit. L’argument écologique ou démographique ne doit pas servir à masquer la dimension politique du problème. Du Mali au Nigeria, les tensions entre éleveurs et cultivateurs, qui font tant couler d’encre aujourd’hui, mettent surtout en évidence le rôle des autorités et la mauvaise gestion des zones de pâturage.

Dans l’État nigérian de Bénoué, le gouverneur Samuel Ortom a ainsi interdit la transhumance des troupeaux plutôt que de s’atteler à résoudre l’épineuse question de l’accès à la terre. Désireux de satisfaire son électorat et de détourner l’attention des mécontents qui se plaignaient de son incapacité à payer les salaires des fonctionnaires locaux, il a aussi monté en 2017 une milice qui a directement participé aux hostilités en barrant le passage aux éleveurs peuls. Dans un tel contexte, il serait bien réducteur d’imputer la violence des conflits autour du bétail à un simple problème de raréfaction des ressources.