Société

[Tribune] Maroc : Hajar, Amina et nous

Par

Politologue et sociologue marocain

« Libérez Hajar », est-il écrit sur ce t-shirt arboré par un journaliste lors d'une manifestation de soutien à sa consoeur Hajar Raïssouni, emprisonné depuis fin août au Maroc pour avortement illégal.

« Libérez Hajar », est-il écrit sur ce t-shirt arboré par un journaliste lors d'une manifestation de soutien à sa consoeur Hajar Raïssouni, emprisonné depuis fin août au Maroc pour avortement illégal. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

L’affaire de la jeune journaliste Hajar Raïssouni, emprisonnée au Maroc pour « avortement illégal », soulève une question de société aux multiples facettes, qui n’oppose pas seulement modernistes et conservateurs ou laïcs et religieux.

Après l’affaire Amina Mae El Ainine, cette jeune parlementaire marocaine du Parti de la justice et du développement (PJD) lynchée par les médias et par une partie de ses collègues islamistes pour s’être montrée en jeans et cheveux au vent lors de ses vacances en France, c’est l’affaire Hajar Raissouni qui s’impose comme l’événement judiciaire de la rentrée au Maroc. Interpellée à Rabat et mise en détention, Hajar Raissouni est accusée d’« avortement illégal », de « relations sexuelles hors mariage », d’« usurpation d’identité » et de « déclarations mensongères ».

Contradictions et hypocrisie

Hajar n’est pas une citoyenne lambda, elle est la nièce d’Ahmed Raissouni, une figure importante de l’islamisme marocain, président de l’Union mondiale des oulémas, qui comprend en son sein des milliers de membres originaires de 57 pays, africains, européens et d’Amérique du Nord, adoubée par le Qatar et qualifiée d’organisation terroriste par l’Arabie saoudite et ses alliés (les Émirats et l’Égypte).

Un autre des oncles de Hajar Raissouni, Soulaymane, est un éditorialiste vedette du journal Akhbar al-Youm, où elle travaille. Ce pedigree prestigieux laisse supposer que, au-delà de la jeune journaliste, les islamistes sont visés doublement : à travers l’oncle, l’idéologue en titre du Mouvement de l’unicité et de la réforme ; et à travers le journal, qui dérange par sa couverture du Hirak du Rif et surtout par sa ligne critique et sa contribution aussi efficace que discrète à la diffusion d’une culture frériste (Frères musulmans) rénovée.

Mais, au-delà de cette lutte non avouée contre les islamistes qui a tendance à déraper parfois pour toucher la sphère privée, il s’agit d’une question de société aux multiples facettes, qui n’oppose pas modernistes et conservateurs ou laïcs et religieux, qui englobe deux affaires qui n’ont pas la même intensité dramatique. D’abord la question de l’interruption volontaire de grossesse, qui mobilise une partie de la société civile choquée par le comportement d’un gouvernement de coalition, lequel tergiverse à faire sortir un projet de loi passé en conseil de gouvernement depuis 2016 ; puis la question de la liberté sexuelle entre adultes consentants.

Les débats en cours sont d’une ampleur jamais égalée. Ils vont au-delà du clivage islamistes/non islamistes. Ils ont relégué au second plan les réactions puériles et primaires – qui commandent de se saisir des contradictions et de l’hypocrisie des bigots – pour poser les questions en termes de violation des droits de la femme et d’atteinte à son intégrité. Ils mobilisent heureusement une bonne partie de la société, y compris des personnes et des institutions qui ne sont habituellement pas les défenseurs de cette cause.

Des Marocains se sont mobilisés pour soutenir Hajar Raïssouni, lundi 9 septembre 2019 à Rabat.

Des Marocains se sont mobilisés pour soutenir Hajar Raïssouni, lundi 9 septembre 2019 à Rabat. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

La société a développé des mécanismes hypocrites pour pallier ces supposés dysfonctionnements, comme l’omerta familiale et une morale bigote qui promeuvent la discrétion au détriment de la liberté assumée, la couverture par les secrets de familles de ce qui est considérée comme un péché pardonnable par la rédemption.

Morale d’un autre âge

Ils sont ainsi des milliers d’enfants issus de relations hors mariage qui deviennent les frères ou les sœurs de leurs mères, état civil à l’appui. Il y en a autant issus de relations adultères qui sont rattachés de par la loi ou, autrefois, par la grâce de la théorie malékite de « l’enfant endormi dans le ventre de sa mère » au lit du mari cocu. Mais cette morale d’un autre âge n’a plus cours dans une société qui use du test ADN et qui est désormais constituée d’individus qui s’assument comme tels.

Seul un État arriéré peut jeter en prison des adultes pour avoir eu une relation amoureuse ou sexuelle

Le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui ont pris position pour une libération de Hajar et une réforme du code pénal, ainsi que les déclarations d’Amina Mae El Ainine, montrent qu’il est temps d’ouvrir un débat serein sur les questions des libertés individuelles. S’il y a un vœu à faire, c’est que cette dynamique nous éloigne des propos de l’islamiste Ramid, qui, il y a deux ans, alors qu’il était ministre de la Justice, avait qualifié le secrétaire général du CNDH lors d’un débat sur l’adultère d’homme faible et sans honneur quand celui-ci avait soutenu que, s’il était trompé par sa femme, il irait voir le juge.

Il faut aussi que cette dynamique nous rapproche du cri de colère de Sanaa El Aji, sociologue, qui anime un journal avant-gardiste s’attachant à déconstruire le discours conservateur : « Seul un État arriéré peut jeter en prison des adultes pour avoir eu une relation amoureuse ou sexuelle ! Peu importe si Hajar Raissouni a avorté ou non… L’essentiel est qu’elle est poursuivie pour un motif que nous devrions avoir honte de voir ­figurer dans notre arsenal juridique. Nous ne pouvons pas vivre dans un pays qui contrôle les corps et la vie privée de ses citoyens majeurs. À moins qu’il y ait une atteinte aux droits d’autrui (exploitation sexuelle, abus sexuel d’enfants ou d’adultes, etc.), il est absurde de punir des individus pour le simple fait d’entretenir une relation amoureuse ou même pour une simple relation sans lendemain. Le code pénal marocain interdit l’avortement, c’est un fait ! Avec son éventuel avortement, Hajar, le médecin et ses assistants ont enfreint la loi, c’est aussi un fait ! Mais cette même loi ne peut faire partie que d’un système de lois venues d’un autre âge. Un arsenal de lois primitives qu’il est inconcevable de voir régir nos vies aujourd’hui ! »

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