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Léonora Miano : « Il faut sortir du piège de la race »

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h26
Léonora Miano à Paris, le 3 septembre 2019.

Léonora Miano à Paris, le 3 septembre 2019. © Damien Grenon pour JA

Avec « Rouge Impératrice », histoire d’amour, peinture du monde actuel et vision d’hypothétiques États-Unis d’Afrique, la romancière montre une nouvelle fois sa capacité à raconter des histoires intimes fortes et à questionner son époque. Rencontre avec une écrivaine rayonnante, habitée par son œuvre, alors que son roman est sélectionné pour le prix Goncourt 2019.

Parler de l’œuvre de Léonora Miano, c’est convoquer la liste des prix littéraires les plus prestigieux. Parmi ses distinctions, le prix Goncourt des lycéens 2006 pour Contours du jour qui vient et le prix Femina 2013 pour La Saison de l’ombre. L’écrivaine franco-­camerounaise ou « afropéenne », selon l’expression qu’elle a contribué à populariser, est une nouvelle fois dans la première sélection du Goncourt. Révélée dès son premier roman, L’Intérieur de la nuit, elle y mettait déjà en scène un pays africain imaginaire, le Mboasu, qui reviendra dans son œuvre. Les frontières, géographiques, temporelles, de l’imaginaire, Rouge Impératrice les bouscule : Miano invente le Katiopa unifié, une fédération africaine en 2124. C’est à la fois un roman-somme qui revisite certains thèmes chers à l’auteure et un livre à part ­résolument tourné vers l’avenir.

Jeune Afrique : Rouge Impératrice est une histoire d’amour entre Ilunga et Boya, des êtres accomplis et sûrs d’eux. Pouvez-vous expliquer leur connexion ?

Léonora Miano : On peut parler d’évidence. Ilunga et Boya ont atteint une certaine maturité. Ils ont passé 40 ans, c’est un âge où l’on connaît ses besoins et ce que l’on peut apporter. Ils ont aussi la particularité de s’être interrogés sur par mal de sujets. Alors oui, ce sont des êtres accomplis, et je pense qu’il le faut pour faire une belle rencontre.

Il faut toujours qu’il y ait du féminin là où il y a du masculin, sinon on n’est pas complet

Vous écrivez sur la part féminine et masculine, en chacun et dans l’exercice du pouvoir. Est-ce qu’un couple est mieux à même d’habiter le pouvoir ?

En tout cas, c’est la pensée subsaharienne traditionnelle. Il faut toujours qu’il y ait du féminin là où il y a du masculin, sinon on n’est pas complet. La plupart des populations subsahariennes conçoivent la divinité comme à la fois masculine et féminine, et les êtres humains sont censés reproduire ce modèle. Pour les questions importantes, les deux s’expriment. Je trouve cela très beau à réactualiser, surtout à notre époque. J’ai l’impression qu’on va passer d’une domination masculine à une domination féminine sans connaître l’étape de l’harmonie, de la conjonction, de l’union des forces apaisées où personne n’a envie d’écraser son compagnon.

En amour comme en politique, on trouve un mélange entre spiritualité et rationalité, c’est même un fondement du gouvernement du Katiopa unifié. Est-ce une vision d’écrivaine ou une aspiration réelle ?

Les deux. Je pense que la spiritualité est quelque chose d’important. Je sais qu’en France, quand on dit ça, on est très vite frappé d’indigence. Je n’ai pas choisi par hasard le nom d’Ilunga, qui dirige le Katiopa. Cela signifie « l’initié » en tshiluba. Pour moi, celui qui a le droit d’exercer le pouvoir sur les autres doit être quelqu’un de très éclairé. Il ne peut pas être seulement un stratège ou un politique, même très fin. Une connaissance des choses essentielles est absolument fondamentale. Il y a des vérités qu’on ne peut pas contester, comme le fait qu’il n’y a qu’une seule humanité. Elle se donne des codes différents selon les régions, mais, dans le fond, c’est toujours le même humain. Fondamentalement, on est un même grand peuple avec plein de couleurs.

À la différence de la spiritualité, la religion est plutôt vue avec méfiance dans le roman. Pourquoi ?

Le Katiopa unifié n’a que quelques années, ce ne sont pas des réponses définitives sur la question de la religion. Ce sont des réflexions qui viennent du fait que, sur ce continent où l’on avait de nombreuses formes d’expression de la spiritualité, on s’est entre-tués pour des religions qui venaient de l’extérieur et qu’on n’a pas toujours bien habitées. Dans l’Afrique contemporaine, qui n’est pas celle du roman, il y a des fanatismes qui font perdre de vue des fraternités ancestrales. Ils se déchirent avec une violence incroyable alors qu’ils viennent d’une même matrice.

C’est facile d’amener des masses démunies, parfois proches du désespoir, à faire n’importe quoi

C’est incompréhensible et tragique. Je pense d’ailleurs que ce n’est pas la dimension spirituelle de ces cultes qui produit ce résultat, mais qu’ils sont instrumentalisés pour créer ces conflits. C’est facile d’amener des masses démunies, parfois proches du désespoir, à faire n’importe quoi. C’est destructeur, et je pense que ce qu’on voit aujourd’hui va laisser des empreintes fortes qu’il faudra apaiser.

Avez-vous conçu Rouge Impératrice comme une peinture du monde d’aujourd’hui ou une vision de l’Afrique de demain ?

Les deux, parce qu’on imagine les choses à partir de ce que l’on vit. Les questions qui agitent le roman sont celles qui travaillent la société française, dans laquelle j’ai longtemps vécu. J’ai des liens forts avec la France [Léonora Miano vit au Togo], ma fille y est née, elle est française et ne deviendra pas togolaise. À travers elle, ce sera toujours mon pays. Je suis préoccupée par toutes les formes de rejet de l’autre qui existent dans la société française. J’ai voulu aborder les nouvelles mouvances nationalistes françaises, qui sont pour moi des sujets de perplexité absolue. Je n’attendais pas qu’on défende la suprématie blanche ou qu’on prône le communautarisme blanc dans ce pays. Ce ne sont pas des anciens du FN, il y a des gens de 30 ans qui n’ont jamais vécu dans les sociétés qu’ils voudraient voir. Ils ont toujours connu un monde mélangé. Je me demande ce qui n’a pas fonctionné et, même si on se sent un peu laissé-pour-compte, pourquoi la solution est de piétiner les autres, pourquoi on dit, quand on voit des bateaux de migrants, « On a la technologie qu’il faut, on n’a qu’à zigouiller tous ces gens » ?

Quand vous êtes caribéen, de la Réunion ou de Mayotte, vous n’êtes pas occidental. Mais ces gens sont français, incontestablement, car la France l’a voulu

En plus, la France est le dernier pays au monde qui pourrait se permettre de laisser prospérer ce genre de pensées parce qu’elle se déploie sur plusieurs océans. Même s’il n’y avait pas d’immigration subsaharienne et maghrébine, il y aurait quand même toute une partie de la population française qui ne serait ni blanche ni occidentale européenne. Quand vous êtes caribéen, de la Réunion ou de Mayotte, vous n’êtes pas occidental. Mais ces gens sont français, incontestablement, car la France l’a voulu. Si on prend un territoire extraordinaire comme la Guyane française, qui est vraiment riche de sa diversité, les Amérindiens sont français mais ils ne sont jamais venus en France. Elle leur est tombée sur la figure. On a tendance à oublier que la France s’est construite par toutes ses conquêtes coloniales.

Est-ce que le Katiopa unifié est une utopie ou un programme politique ?

C’est un outil de travail. Je ne prétends pas savoir, à moi toute seule, comment il faudrait bâtir l’éventuel État fédéral qu’on aurait sur le continent. C’est un support pour que l’on puisse discuter de ce qui est faisable, et j’attends impatiemment les conversations qu’on pourra avoir sur le sujet. Je ne suis pas sûre de croire à un fédéralisme total sur un si grand continent. Je suis plus encline à imaginer des formations panafricaines par région. Ça aurait du sens et ce serait plus aisé à mettre en place. Le panafricanisme est un sujet pour la jeunesse, les gens sont habités par ce rêve mais je ne sais pas s’ils s’en donnent une représentation exacte, s’ils envisagent vraiment ce que cela implique en matière d’abandon de souveraineté, ce que ça voudrait dire aussi au niveau culturel. Parce que, quoi qu’on dise, en dépit des grandes proximités, les populations de ce continent sont différentes, et personne n’a envie de renoncer à soi. Les gens ne vont jamais adhérer à quelque chose qui ressemble à la dissolution d’eux-mêmes, ce n’est pas possible.

La première phase de l’avènement du Katiopa a été la Chimurenga (« lutte de libération ») de l’imaginaire, que l’on peut résumer par la phrase de Toni Morrison en exergue : « Quand vous accédez à une position de confiance et de pouvoir, rêvez un peu avant de penser. » Est-ce ce que vous le faites avec ce roman ?

Complètement. Je pense qu’on est en plein dans ce travail de réhabilitation d’une conscience de soi-même. On en a besoin sur ce continent. Notre premier problème est d’avoir été très complexés et de ne nous voir souvent qu’à travers le regard des autres. Ou alors de fréquenter de manière un peu pathologique notre passé, c’est-à-dire d’imaginer que toutes les solutions s’y trouvent. On envisage une espèce d’âge d’or qu’on voudrait voir revenir. Quand on n’était pas colonisés, quand on était maîtres chez nous, tout-puissants. Même à cette époque-là, la vie n’était pas parfaite pour plein de gens, et il se trouve que nous avons été colonisés et que nous n’allons pas pouvoir l’effacer. Cela veut dire qu’il y a à l’intérieur de nous, que ça nous plaise ou non, une dimension qui nous vient de cette rencontre avec l’Europe. Je pense qu’une meilleure conscience de soi, c’est l’acceptation de ce fait, ce qui ne signifie pas se soumettre à l’Europe.

Quel équilibre peut-on trouver dans notre rapport à la mémoire ?

Je crois qu’il faut toujours examiner son histoire en la plaçant dans la globalité de l’histoire humaine. Et donc s’intéresser à l’histoire des autres aussi. On trouve toujours de grandes fraternités. Ça permet de mettre à distance sa douleur en se disant que même si elle est singulière, elle n’est pas unique. Souvent, ce qui va nous différencier, nous, Africains contemporains, c’est la question de la race, on est très enfermés là-dedans. Si on se rappelle que ce n’était pas notre vision de nous-mêmes au départ, il est aisé de se placer dans la trajectoire historique de l’humanité, d’y trouver une place à côté des autres et de se reconnaître dans les autres, y compris dans des gens qui sont très loin de nous géographiquement. On est piégés par cette question de race, il va falloir en sortir. Ce n’est pas facile, c’est quelque chose qui tue encore. Beaucoup de peuples ont vécu des choses tragiques.

Je fais partie des gens qui sont attirés par la différence et qui voient en celle-ci quelque chose d’eux-mêmes

J’imagine souvent les populations comme des individus, je pense que si un individu peut souffrir de névroses, une population aussi. Je n’imagine pas que les Cambodgiens n’aient pas été traumatisés par le génocide khmer, et qui l’imaginerait ? Pour que la race puisse être dépassée, il ne faut pas lui accorder une valeur qu’elle n’a pas et se rappeler que ça a été inventé à un moment historique très précis. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut le défaire. Peut-être pas si vite car, dans une société comme la nôtre, il suffit de s’intéresser à la question des brutalités policières pour constater que les gens sont habités par des représentations qu’il faut interroger et qu’il y a beaucoup de choses à réparer. Et chez tout le monde, car je crois que la violence abîme toujours les deux parties, la victime et l’auteur, cela les dégrade sur le plan humain. Ces sociétés qui ont été colonialistes ont beaucoup de choses à réparer à l’intérieur d’elles-mêmes, mais nous devons tous désirer ce moment où nous nous serons débarrassés de ce sujet de la race, qui nous empêche d’aller les uns vers les autres et de nous reconnaître. Moi je me reconnais toujours dans l’autre. Je fais partie des gens qui sont attirés par la différence et qui voient en celle-ci quelque chose d’eux-mêmes.


Toni Morrison, en 2013 à New York.

Toni Morrison, en 2013 à New York. © Bebeto Matthews/AP/SIPA

L’humanité selon Toni Morrison

« Toni Morrison n’a pas seulement compté comme auteure pour moi. Son imaginaire particulier est à l’image d’une femme qui transgresse les tabous de sa communauté, qui a d’abord été accusée, à ses débuts, de donner une mauvaise impression de sa communauté. Son premier roman, L’Œil le plus bleu, évoquait l’inceste dans une famille noire. Les minorités sont sensibles à ces questions, surtout quand c’est une femme qui écrit. On attend de vous que vous donniez une peinture du groupe que vous décrivez qui soit toujours valorisante.

Ce que fait Morrison, dont les textes ne sont jamais lisses, c’est de montrer la complexité. Il y a des gens bien et des gens pas bien dans toutes les communautés. Ce qu’elle fait et qui n’a pas de prix, c’est de restituer leur humanité profonde à des gens à qui on a voulu la retirer. L’humanité, c’est aussi le crime et l’abjection. Quand on veut se rêver des ancêtres purs et sans tache, c’est aussi qu’on veut s’extraire de l’humanité, et nous sommes très tentés par ça, tous les Noirs de la Terre, parce qu’on a été enfermés dans cette race noire et qu’on ne veut pas du noir de l’humanité. Mais on l’a aussi, comme tous les autres, et Morrison n’en avait pas peur. Elle le décrivait avec une langue qui ne vous permettait pas de fuir la réalité de ce qu’elle était en train de vous montrer. »

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