Politique

[Tribune] Tunisie : Nabil Karoui, un choix contre le pire

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Samia Maktouf est avocate, inscrite aux barreaux de Paris et de Tunis, et conseil près la Cour pénale internationale.

Une affiche du candidat à l'élection présidentielle tunisienne Nabil Karoui.

Une affiche du candidat à l'élection présidentielle tunisienne Nabil Karoui. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Je suis triplement tunisienne. Femme, avocate et citoyenne, je parle à cœur ouvert. Le second tour de la présidentielle en Tunisie met le pays face à un risque aussi grave qu’inédit.

L’un des deux qualifiés souhaite instaurer la primauté juridique de la charia, renforcer la peine de mort, criminaliser l’homosexualité et révoquer les élus au profit d’une démocratie directe façon « gilets jaunes ». C’est une remise en question profonde des acquis de la République, renforcés et rehaussés par les idéaux de 2011. Avec cet ultraconservateur ouvertement opposé à la réforme pour l’égalité dans l’héritage, c’est aussi notre héritage collectif, celui de Bourguiba, qui est en danger.

Face à lui, un homme certes emprisonné et décrié comme une incarnation du système. Mais il est présumé innocent et, quand bien même : l’alternative promet-elle mieux ? Le moment de son arrestation, à la sortie d’un meeting, pose en soi question. Accusé de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale, peut-il constituer un tel danger pour l’ordre public qu’il faille l’interpeller et l’emprisonner avec tant de hâte ? L’État de droit voudrait-il que les échéances électorales ne puissent jamais mettre à l’heure l’horloge judiciaire ?

Non, la justice n’est pas aveugle, en tout cas pas à la politique

Pourtant, l’exemple de la récente présidentielle au Brésil offre un précédent, celui d’un candidat, ancien chef de l’État, incarcéré et invalidé d’office malgré l’avis du Comité des droits de l’homme de l’ONU, et celui d’un procureur qui se disait indépendant mais qu’un Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite victorieux, a depuis nommé ministre de la Justice. Non, la justice n’est pas aveugle, en tout cas pas à la politique.

Je fais confiance à la justice pour appliquer à Nabil Karoui les mêmes procédures qu’à un autre si des faits précis étayent les accusations portées contre lui. En attendant, comme le confirme l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), la loi électorale tunisienne prévoit les cas où l’élection peut être perturbée ou interrompue, notamment par la maladie ou la mort d’un candidat. À ce jour, la détention provisoire, sans condamnation, n’en fait pas partie.

Et puisqu’il ne doit exister aucune peine sans loi, rien n’interdit à Nabil Karoui de faire campagne, ce dont s’est chargée avec bravoure son épouse, Salwa Smaoui. Que pouvait-on attendre de moins d’une « fille de Bourguiba » ? Quiconque ignore les acquis précieux de la République et les droits fondamentaux arrachés depuis l’indépendance ne peut évidemment le concevoir…

Les risques de l’éparpillement

Une présidentielle où le camp progressiste s’éparpille au profit des ultraconservateurs, l’histoire en a vu d’autres. En 2002, en France, l’effritement de la « gauche plurielle » face au sortant Jacques Chirac avait vu le Premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin, éliminé au profit du Front national. Le « dégagisme » qui profite à des candidats dits anti-système, Donald Trump en a bénéficié en 2016 face à Hillary Clinton, pourtant favorite des sondages.

La menace est autrement plus forte en Tunisie. Car les « revenants » de Daesh, chassés par les armes mais qui y croient encore, n’aiment rien tant que le discours d’ultrarigorisme religieux, nationaliste et xénophobe. Ils y entendent une licence pour créer en Tunisie un « califat » de remplacement, une terre d’asile pour leur idéologie mortifère expulsée du Moyen-Orient. Avocate de nombreuses familles de victimes du terrorisme, j’ai assez vu et entendu dans mon cabinet leur douleur face aux attentats en Tunisie, en France et ailleurs. Je ne sais que trop la réalité et l’ampleur du danger fondamentaliste. Garder le silence aurait été de ma part une faute impardonnable.

Jusqu’au second tour, chacun des deux candidats bénéficie, selon la Constitution, de la protection de la garde présidentielle, et c’est donc le cas de Nabil Karoui, même emprisonné. S’il est élu le 13 octobre, sa victoire sera pleinement légitime et légale. Elle marquera un choix, sinon de cœur, du moins « de raison et de conscience », comme le dit la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Un choix pour le meilleur, en tout cas un choix contre le pire. Il jouira, en tant que chef de l’État, de l’immunité judiciaire prévue par l’article 87 de la Constitution. Certes, cela posera un casse-tête juridique, mais l’enjeu va bien au-delà. Car l’alternative est de voir tout notre État de droit remis en question. Je le sais bien, l’espoir nous manque. Mais il ne reviendra qu’en renforçant les acquis d’une démocratie et non en sapant ses fondations mêmes.

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