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Littérature : « Un mariage américain », best-seller sur la condition des Noirs aux États-Unis

Tayari Jones

Tayari Jones © Nina Subin

« Un mariage américain », best-seller de l’Américaine Tayari Jones, évoque avec subtilité la condition des Noirs aux États-Unis à travers l’épreuve d’un couple que la prison va séparer.

Être noir aux États-Unis, ce n’est pas qu’une couleur de peau, c’est un critère de jugement. Alors que Roy rend visite à sa famille en Louisiane, il est accusé de viol dans un motel où il passe la nuit avec sa femme, Celestial. En dépit de l’absence de preuves – et pour cause, il est innocent –, Roy est envoyé en prison. Une peine de douze ans, loin de son épouse. Ce sont tous les espoirs que ce couple de trentenaires de « la classe moyenne chez les Blancs et de la classe moyenne supérieure chez les Noirs » avait fondés en à peine plus d’un an de mariage qui s’écroulent.

Un mariage américain contient dans son titre toute son ambition : à la fois peinture de la face raciste de l’Amérique et drame intime. Il serait réducteur de ne considérer ce roman ample qu’à l’aune de son ambition politique. C’est un livre dans lequel n’importe quel lecteur ou lectrice pourra se reconnaître car il invoque un éventail de sentiments universels. La problématique du quatrième roman de Tayari Jones, le premier traduit en français, est autant de mettre en scène un fait social qu’un dilemme personnel.

Qu’est-ce que doit Celestial à ce mari avec qui tout restait à construire ? Quid de sa vie de femme ? Le mariage est-il vraiment un devoir « pour le meilleur et pour le pire » ? Il n’est pas question de figurer des héros chevillés à leur morale d’airain, mais de les montrer avec leur fragilité. Toutes leurs croyances et leurs comportements sont bouleversés par les événements. Ce sont des êtres humains qui doivent composer comme ils peuvent avec une situation qui les dépasse.

Une réflexion sur la famille

L’ambition de l’auteure est romanesque. Dès le départ, Jones ne met pas en scène le couple parfait. Le jour de leur premier anniversaire de mariage, le couple s’était disputé car Roy avait laissé traîner sur sa carte de visite le numéro de téléphone d’une autre femme. Celestial entretient des relations froides avec sa belle-famille et rechigne à faire ce voyage jusqu’en Louisiane. Nous ne sommes pas dans le conte de fées ou dans le symbole, mais dans la vraie vie.

Les personnages ont des failles, des tentations, ils commettent des erreurs, ils peuvent tromper ou être trompés. Les trois voix de l’histoire, celles de Roy, de Celestial et d’Andre, son meilleur ami, entrecoupées par la correspondance des époux, portent leurs doutes, leurs incertitudes, leurs remords… Et aussi leurs secrets : le jour où tout a basculé, Roy révélait à sa femme qu’il n’était pas le fils naturel de son père. Un mariage américain est aussi une réflexion sur ce qu’est la famille au sens large, recomposée, décomposée, biologique ou adoptive.

Procès bâclé

Il est délicat d’écrire la chronique de ce roman, dont une part de la vérité se révèle dans des rebondissements que l’on évitera de déflorer. On se contentera d’affirmer que Tayari Jones est une storyteller redoutable. Les tiraillements des personnages donnent leur souffle au récit et épaississent leurs questionnements. On n’occultera pas la dimension politique du texte. Ce n’est pas que cela mais c’est aussi cela. La condition des Noirs aux États-Unis, en particulier dans le Sud, est abordée subtilement. Il n’aurait rien dû arriver à Roy, incarnation d’un certain rêve américain. Si ce n’est qu’il était au mauvais endroit au mauvais moment, et de la mauvaise couleur.

Le déroulé de sa vie et de celle de Celestial montre par petites touches la ligne de démarcation tracée par la couleur de peau, jusqu’au point culminant d’un procès bâclé et d’une détention où il n’est plus question de vivre mais de survivre. C’est le racisme structurel d’une certaine Amérique qui est mis au jour. Celui qui n’a pas été éradiqué depuis la lutte pour les droits civiques et dont Donald Trump n’est que la partie émergée. Un mariage américain, best-seller, a traversé l’Atlantique auréolé du Woman’s Prize 2019 et de critiques dithyrambiques de la presse et de personnalités comme Barack Obama et Oprah Winfrey. Il mérite amplement toutes ces louanges.


Extrait

« Alors que Roy dormait, confiant, je fermai les yeux avec appréhension. Et j’étais encore éveillée quand ils firent irruption dans la chambre. Ils enfoncèrent la porte, même si le rapport prétendrait plus tard qu’un réceptionniste leur avait donné la clé et qu’ils avaient ouvert de manière civilisée. Mais qui sait où est la vérité ? J’étais sûre que mon mari était endormi à côté de moi, tandis qu’une Blanche qui avait six ans de plus qu’Olive était persuadée qu’il se trouvait dans sa propre chambre. »

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