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Cet article est issu du dossier «RDC : Félix Tshisekedi est-il l'artisan d'un vrai « New Deal » ?»

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Politique

RDC : entre raison et sentiments, le difficile exercice d’équilibriste de Félix Tshisekedi

Le chef de l’État congolais accueilli au Palais d’Egmont, à Bruxelles, 
par le Premier ministre belge, 
Charles Michel, le 17 septembre.

Le chef de l’État congolais accueilli au Palais d’Egmont, à Bruxelles, par le Premier ministre belge, Charles Michel, le 17 septembre. © BENOIT DOPPAGNE/BELGA/AFP

Huit mois après son investiture, le président Félix Tshisekedi prend ses marques dans une cohabitation inédite avec son prédécesseur, Joseph Kabila. Et se sait attendu au tournant, alors que les turbulences s’intensifient dans son entourage.

La fumée blanche a tardé à s’élever à Kinshasa. Mais le gouvernement, nommé le 26 août, soit sept mois après l’investiture de Félix Tshisekedi, et « adoubé » par l’Assemblée nationale le 6 septembre, est désormais opérationnel. À l’heure de dresser le bilan de ces longs mois de négociations, un conseiller du chef de l’État a évoqué, sans masquer une certaine surprise, « les rapports très cordiaux » qu’entretiennent le nouveau président et son prédécesseur, comme le suggèrent leurs nombreuses rencontres devant les caméras et en off, depuis le mois de janvier. « Joseph Kabila a compris que si Félix Tshisekedi échouait, cela lui coûterait aussi », poursuit cet intime du chef de l’État.

Cette bonne entente ne saurait pourtant éclipser le bras de fer qui s’est disputé en coulisse pour former un gouvernement de compromis dont l’efficacité sera scrutée de près. Pendant sept mois, par le biais de leurs équipes respectives, Joseph Kabila et Félix Tshisekedi ont patiemment tenté d’aplanir les divergences.

« Chacun a posé ses garde-fous », résume un membre du Front commun pour le Congo (FCC), la coalition formée autour du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), de Joseph Kabila. Le rejet de la candidature à la primature du patron de la Gécamines, Albert Yuma, les ordonnances prises sur la Gécamines et sur la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) sans consulter le clan Kabila (lequel, depuis, bloque leur application), ainsi que les propos de Félix Tshisekedi qui, en visite à Washington au début d’avril, a souligné être « là pour déboulonner le système dictatorial qui était en place », ont été vus comme autant de moyens d’affirmer l’autorité du nouveau président. Qui ont inévitablement mené à des blocages, preuve que le FCC et le Cap pour le changement (Cach, la coalition de Félix Tshisekedi) continuent de s’apprivoiser et de se tester.

Omniprésent Kamerhe

En attendant la composition du gouvernement, et pour combler le vide, Félix Tshisekedi s’est attaché à structurer un cabinet puissant : 110 membres, dont 80 conseillers, répartis dans 16 collèges, 5 par secteur. Parmi les personnages les plus centraux de cette présidence pléthorique, impossible de ne pas citer François Beya, conseiller spécial sur les questions de sécurité.

De tous les déplacements, omniprésent en coulisse, c’est une des figures incontournables du système Tshisekedi, après le puissant et tout aussi omniprésent directeur de cabinet, Vital Kamerhe, qui dispose, lui, de quatre adjoints. À ses proches, ce dernier a toujours assuré être « bien à sa place » à cette fonction.

Une entrée au gouvernement n’a jamais été réellement d’actualité pour l’ancien président de l’Assemblée nationale. Et si le poste de Premier ministre a été attribué, le 20 mai, à Sylvestre Ilunga Ilunkamba, le bras droit de Félix Tshisekedi « se sait plus puissant à son poste que dans le gouvernement », explique un cadre de l’Union pour la nation congolaise (UNC, de Vital Kamerhe).

Là, dans ses bureaux du Palais de la nation, résidence officielle du président de la République que Félix Tshisekedi délaisse au profit de la Cité de l’Union africaine, Kamerhe s’est taillé un rôle à la mesure de son influence politique. À 60 ans, au sein du duo qu’il forme avec le nouveau chef de l’État, il a pour lui l’expérience de « la chose publique » et une maîtrise des rouages de la kabilie, dont il fut longtemps l’une des pièces maîtresses, notamment à la tête de la campagne victorieuse de 2006.

Kamerhe lui a été utile pour comprendre un personnage que son parti a longtemps combattu. C’est l’homme clé, à la fois pour le président et pour Kabila

« Félix Tshisekedi est encore en apprentissage. Kamerhe lui a été utile pour comprendre un personnage que son parti a longtemps combattu. C’est l’homme clé, à la fois pour le président et pour Kabila », assure un cadre de Cach proche de Vital Kamerhe. Sauf que ce rouage menace aujourd’hui de se gripper. En effet, la présidence – que Félix Tshisekedi avait promise en rupture avec les débordements des précédentes administrations – se trouve depuis plusieurs semaines dans la tourmente.

En cause, un bras de fer avec l’Inspection générale des finances (IGF) qui éclabousse son entourage. Indexé, aux côtés de trois autres personnes, dans le rapport de l’IGF sur des soupçons de détournement de 15 millions de dollars dans le cadre de la gestion d’une somme destinée à compenser les sociétés pétrolières à la suite du gel des prix à la pompe en 2017, Kamerhe assume également avoir demandé la suspension de l’audit des finances des ministères et des contrôles menés sur plusieurs entreprises privées.

Vital Kamerhe, ancien président de l'Assemblée nationale de la République démocratique du Congo, devant la Citée de l'OUA à Kinshasa, le 17 septembre 2016.

Un climat de suspicion s’est installé depuis plusieurs mois à la présidence

Pressé par la société civile de faire la lumière sur cette affaire, Tshisekedi, qui par le biais de discours et de tables rondes a promis de mettre fin à la corruption, a dit qu’il laissait « les institutions judiciaires faire leur travail ». Ses récentes interventions laissent penser que l’heure de l’arbitrage n’est pas encore arrivée. Son message vidéo diffusé le 8 septembre ou son intervention au forum Makutano ont soigneusement évité le sujet, privilégiant les promesses et insistant sur l’urgence d’un « changement des mentalités ».

Un silence qui agace les associations de la société civile et que l’on justifie dans l’entourage du président par une volonté de « ne pas exposer les divisions ». Sur Twitter, Kasongo Mwema Yamba Y’amba, le porte-parole de la présidence, a déclaré que ce silence correspondait plutôt au « respect d’un principe démocratique ».

Car si tout porte à croire que les deux têtes d’affiche de Cach s’entendent bien, l’influence de Kamerhe, auquel le chef de l’État soumet beaucoup de ses conseillers, agace dans les rangs de la présidence, où l’on aimerait voir « le dircab » prendre du recul. « C’est un allié, mais ce n’est pas un ami, glisse un membre de l’entourage du président. Nous ne savons pas combien de temps il se contentera d’une telle position, nous avançons donc une main devant une main derrière. »

Quel avenir pour l’accord de Nairobi ?

Instructions liées aux rumeurs sur les dépenses publiques et aux correspondances qui fuitent sur les réseaux, budget annuel déjà dépassé depuis le mois de juin… Beaucoup ont vu dans les couacs qui ont émaillé les six premiers mois du quinquennat un manque de préparation de la coalition.

Dans l’entourage de Kamerhe, certains crient à la cabale, le directeur de cabinet étant, parmi les quatre personnes mises en cause dans l’affaire dite des « 15 millions », celui dont le nom revient le plus souvent.

Un climat de suspicion s’est installé depuis plusieurs mois à la présidence et d’aucuns, dans l’entourage du « dircab », n’hésitent pas à soupçonner ouvertement des proches du président d’être à la manœuvre derrière le scandale de l’IGF pour retrouver de l’influence auprès du chef de l’État. D’autres rappellent que ces inspecteurs de l’IGF ont été nommés par le prédécesseur de Tshisekedi et que le « dircab » n’a pas « gardé que des amis au FCC ».

La clause de l’accord qui prévoit que Tshisekedi soutienne Kamerhe en 2023 semble plus que jamais hypothétique

Dans ces conditions, il convient de s’interroger sur l’avenir de l’accord de Nairobi. Il a déjà souffert des négociations sur la formation du gouvernement qui ont mis en lumière les divergences entre UDPS et UNC avec des ministères arrachés à la dernière minute d’un camp à l’autre et une méfiance face à l’appétit de son partenaire.

Surtout, la clause de l’accord qui prévoit que Tshisekedi soutienne Kamerhe en 2023 semble plus que jamais hypothétique en ces temps de turbulences. Pour un proche de la famille du président congolais, il ne fait aucun doute que les deux hommes se retrouveront « face à face et non plus côte à côte » en 2023. Et certains, à la présidence, poussent à une clarification de la position du chef de l’État en faveur des enquêtes, quitte à menacer la position de Vital Kamerhe.

Capital popularité

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019.

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019. © DR / présidence de la République, RDC

Tshisekedi et Kamerhe n’ont pas eu le temps de structurer leur coalition

Brouillonne, parfois cacophonique, cette organisation a néanmoins permis au président d’occuper le terrain dans les moments de flottement pendant les négociations. « Avec le soutien des partenaires internationaux, Félix Tshisekedi n’avait pas de raison de se presser pour former un gouvernement dans lequel il savait qu’il serait minoritaire, analyse un diplomate occidental. Il en a profité pour bâtir une présidence avec des conseillers chargés de portefeuilles similaires à ceux de ministres pour lancer plusieurs chantiers afin que le futur gouvernement lui emboîte le pas. C’est une manière de rééquilibrer les choses. »

Félix Tshisekedi a ainsi pu engager plusieurs chantiers d’infrastructures visibles (tels les travaux routiers lancés dans le cadre de son « programme des 100 jours », à Kinshasa et en province), dont l’ardoise s’élève à 304 millions de dollars (267,4 millions d’euros), et multiplier les déplacements, notamment chez ses voisins de l’Est, pour échanger sur les questions de sécurité.

À la mainmise de Joseph Kabila sur l’Assemblée nationale, le Sénat  et 22 des 26 provinces du pays – qui lui confèrent un poids incontestable, si ce n’est une certaine « capacité de nuisance » –, le nouveau président souhaite ainsi opposer son « capital popularité ».

Reste que, propulsés à la tête de l’État deux mois après la création du Cach, à Nairobi, Tshisekedi et Kamerhe n’ont pas eu le temps de structurer leur coalition. « Cela va venir, les négociations autour du gouvernement avaient accaparé la majorité du temps jusqu’à présent », assure Aime Boji, le secrétaire général adjoint de l’UNC.

Le président Félix Tshisekedi (à g.) et son prédécesseur, Joseph Kabila, à Kinshasa, le 24 janvier.

Le président Félix Tshisekedi (à g.) et son prédécesseur, Joseph Kabila, à Kinshasa, le 24 janvier. © Jérôme Delay/AP/SIPA

Tout n’a pas été simple lors des tractations. Les discussions sur le partage des 23 postes attribués au Cach (sur 65 postes ministériels) ont été fondées sur l’accord de Nairobi, acte de naissance de cette coalition, qui prévoyait que si Tshisekedi remportait la présidentielle, la primature et d’autres portefeuilles stratégiques reviendraient à l’UNC.

Après la nomination en mai d’un Premier ministre, Sylvestre Ilunga, issu du FCC de Joseph Kabila, Kamerhe a revendiqué la moitié des 23 portefeuilles alloués au Cach. Finalement, huit postes ont été attribués à l’UNC. Au terme d’échanges houleux, la vice-primature chargée du Budget, notamment, a échu au parti de Vital Kamerhe, qui n’a par ailleurs reçu aucun ministère régalien, ce qui en a étonné plus d’un à Kinshasa.

Stratégie d’encerclement

Avec le Sénat, l’Assemblée nationale et les assemblées provinciales aux mains du FCC, la stratégie d’encerclement pour laquelle Joseph Kabila semble avoir opté ­apparaît bien en place. Reste à savoir comment la présidence Tshisekedi arrivera à imposer sa marque, maintenant que le gouvernement est nommé et opérationnel. « C’est un mariage méfiance-confiance, résume un cadre du FCC. Progressivement, la confiance prendra le pas sur la méfiance. » Le chef de l’État devra donc batailler sur deux fronts : avec son allié FCC et au sein de la présidence, menacée par des règlements de comptes.

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