Politique

États-Unis – Palestine : l’intrépide Rashida Tlaib qui se bat pour destituer Donald Trump

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Mis à jour le 22 septembre 2019 à 16:51

Rashida Tlaib lors d’un discours, le 22 juillet 2019. © Carlos Osorio/AP/SIPA

Première membre d’origine palestinienne de la Chambre des représentants, élue avec 84% des voix, Rashida Tlaib a réussi à faire bouger les lignes sur la question palestinienne. Et se bat bec et ongles, avec trois autres élues démocrates, pour obtenir la destitution de Donald Trump.

C’est un État frontalier du Canada, surtout réputé pour son industrie automobile, autrefois florissante. L’élection en 2008 d’une musulmane d’origine palestinienne à la Chambre des représentants du Michigan a permis d’en dévoiler une autre facette : sa forte communauté arabo-américaine.

 « Miss First » élue avec 84% des voix

Fille aînée d’un couple de modestes ouvriers palestiniens, Rashida Tlaib est la seule d’une fratrie de quatorze frères et sœurs à avoir poursuivi des études : sciences politiques à la Wayne State University, puis droit à la Western Michigan University. Loin de la Ivy League – les huit universités privées du Nord-Est, les plus prestigieuses du pays – et de son intelligentsia. Son ascension n’en est pas moins irrésistible.

La juriste se fait immédiatement un devoir de démentir l’image de la femme arabe soumise à laquelle certains semblent prêts à l’assigner

Après trois mandats successifs auprès de la législature du Michigan, Rashida Tlaib vise le niveau fédéral. En 2018, « Miss First » – comme l’appellent ses proches – est désignée candidate des démocrates pour le 13e district du Michigan. Élue avec 84 % des voix, elle siège depuis janvier à la Chambre des représentants. Elle est la seule femme d’origine palestinienne et l’une des premières élues musulmanes à être entrée au Congrès.

La juriste se fait immédiatement un devoir de démentir l’image de la femme arabe soumise à laquelle certains semblent prêts à l’assigner. Avant même son arrivée à Washington, elle s’interroge sur la manière dont « ce fils de p… » de Donald Trump avait pu échapper à une procédure de ­destitution. Un langage fleuri critiqué par ses adversaires.

Pour l’impeachment du président américain

Depuis son arrivée au Capitol Hill, elle se consacre, avec trois autres collègues démocrates – Alexandria Ocasio-Cortez, llhan Omar et Ayanna Pressley –, avec lesquelles elle a constitué le Squad (« l’équipe »), à l’impeachment du président américain. « Les démocrates perdent leur temps », jugent pourtant plusieurs analystes à Washington, pour qui la destitution de Donald Trump est « impossible pour le moment ».

Qu’importe, pas une semaine ne passe sans que médias et réseaux sociaux ne se délectent des passes d’armes entre la Maison-Blanche et le quatuor démocrate. Donald Trump n’y va pas avec le dos de la cuiller lorsqu’il qualifie l’Américano-Palestinienne de « folle » et d’« hystérique », lui intimant l’ordre, à elle et à sa camarade Ilhan Omar, de « rentrer chez elles ». « Il a peur de nous », rétorque Rashida Tlaib.

Boycott d’Israël

En août, c’est le long feuilleton de son voyage en Israël avec Ilhan Omar qui a retenu l’attention. Les deux élues démocrates, qui soutiennent le mouvement de boycott d’Israël BDS, se sont vu claquer la porte au nez par les autorités israéliennes à la demande de Donald Trump, alors qu’elles devaient se rendre en Cisjordanie et à Jérusalem.

Beaucoup chez les démocrates préféreraient que Tlaib et ses collègues du Squad arrêtent de jouer la carte de la provocation

Les mêmes autorités ont fini par accorder à Tlaib le droit de rendre visite à sa grand-mère malade, ce que la représentante du Michigan a refusé de faire « pour ne pas se soumettre à cette politique oppressive et raciste ». Une position qui a déplu jusqu’au sein de sa formation politique.

Provocation

« Beaucoup chez les démocrates préféreraient que Tlaib et ses collègues du Squad arrêtent de jouer la carte de la provocation », glisse James Zogby, président de l’Arab American Institute.

« La Chambre des représentants, après la victoire de 2018, est plus jeune, plus féminine, plus diverse, plus proche des milieux activistes de la base militante et plus critique du statu quo centriste de l’élite démocrate », décrypte pour sa part Benjamin Haddad, directeur Europe du think tank Atlantic Council, sis à Washington, et auteur du Paradis perdu : l’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes (Grasset).

« Tlaib et le Squad s’élèvent contre Trump mais aussi contre la branche clintonienne modérée du Parti démocrate, poursuit Haddad. La présidente de la Chambre des représentants, la démocrate Nancy Pelosi, a essayé de juguler leur influence depuis leur élection. »

« Nouvelle génération de la gauche démocrate »

Forte du soutien des jeunes et des minorités, Rashida Tlaib a réussi à faire bouger les lignes sur la question palestinienne. Récemment, lorsque des démocrates se sont empressés de rappeler leur soutien indéfectible à Israël en voulant faire passer un projet de loi sur l’antisémitisme – et dans les faits dirigé contre Tlaib et Omar –, ils ont fait face à une levée de boucliers. Les jeunes démocrates « ont clairement dit que cela ne se [passerait] plus ainsi au sein du parti », explique Zogby.

Pour Benjamin Haddad, « Tlaib et Omar s’inscrivent dans une nouvelle génération de la gauche démocrate qui remet en question plus globalement certains fondamentaux de la puissance américaine. Elles pointent l’interventionnisme au Moyen-Orient, plaident pour une réduction du budget défense, mettent en cause l’alliance avec Israël, etc. » Petite victoire pour les Palestiniens ? « Plutôt un pas en avant », tempère un diplomate arabe à Washington. à ses yeux, le mérite de Tlaib est « de dire les choses clairement ».

Loi « historique » sur l’augmentation du salaire horaire minimum

« C’est sans conteste une figure, même si la personnalité la plus populaire de cette “bande” est sans conteste Alexandria Ocasio-Cortez, qui s’est aussi positionnée sur les questions d’environnement et de corruption », ajoute Benjamin Haddad. Rashida Tlaib, représentante de l’un des États les plus pauvres des États-Unis, a, elle, fait de la question sociale l’un de ses marqueurs. Soutenue par Bernie Sanders, elle est derrière la proposition de loi Lift établissant un crédit d’impôt remboursable pour la classe moyenne.

Après tout, Tlaib est représentante du Michigan, l’un des États clés pour 2020

En juillet, la Chambre des représentants a voté une loi « historique » sur l’augmentation du salaire horaire minimum, porté à 15 dollars. L’une des promesses de campagne de Tlaib.

La primaire du Parti démocrate, un premier test pour Tlaib

De quoi lui promettre un brillant avenir sur la scène nationale ? Ce n’est pas encore acquis, selon Benjamin Haddad : « La primaire du Parti démocrate, en 2020, sera un premier test pour savoir où se situe la base : avec les centristes comme Biden qui veulent avant tout battre Trump ? Ou avec le camp de la nouvelle gauche incarnée par Tlaib et Alexandria Ocasio-Cortez, derrière des candidats comme Sanders ou Warren, qui veulent aussi transformer la gauche en profondeur ? »

Trump, lui, a fait son choix. « En ciblant particulièrement le quatuor, il veut forcer les démocrates à se solidariser avec Tlaib et Omar, et les tirer ainsi vers la gauche, analyse le chercheur en relations internationales. Trump pense qu’un discours démocrate plus à gauche fera fuir les électeurs modérés. Mais ce n’est pas si sûr, si l’on se réfère aux sondages… Après tout, Tlaib est représentante du Michigan, l’un des États clés pour 2020. »