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Cet article est issu du dossier «RDC : Félix Tshisekedi est-il l'artisan d'un vrai « New Deal » ?»

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Économie

RDC : les ambitions de la diaspora congolaise

La ville de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, vue du ciel.

La ville de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, vue du ciel. © JA

Expatriés en Belgique, en France, aux États-Unis ou en Afrique du Sud, ils reviennent au pays. Avec des projets et les moyens de les concrétiser.

Rentrés en RD Congo il y a quelques années ou plus récemment, à la faveur des changements politiques consécutifs aux élections de décembre, qui ont porté au pouvoir Félix Tshisekedi, les membres de la diaspora montrent qu’ils sont bien décidés à conforter leur place dans le monde des affaires, notamment ceux qui se positionnent comme investisseurs. Reste à savoir quelles spécificités et quels atouts ils peuvent mettre au service du pays.

Les Congolais expatriés se distinguent tout d’abord par la diversité de leurs trajectoires, liée, entre autres, à la palette très large des pays qui les accueillent. S’il est difficile de les dénombrer – quelque 5 millions d’individus, dit-on –, on sait que les Congolais ne se sont pas seulement établis en Belgique ou en France, mais aussi dans bien d’autres pays, tant en Afrique et en Europe que dans les Amériques, en Asie, au Moyen-Orient et dans les pays du Golfe.

Certains se sont en outre imprégnés d’autres cultures, donc de visions du monde différentes

« Ils sont partout. Avec, pour certains d’entre eux, des succès entrepreneuriaux, précise Kennesy Kayembe, le jeune patron du fonds d’investissement Minexco. Les Congolais établis en Turquie, par exemple, ont réussi à monter des affaires qui fonctionnent très bien. » Ainsi, en tant que groupe, les entrepreneurs de la diaspora présentent une variété d’expériences et de savoir-faire, y compris en matière de management, acquis dans leurs pays d’accueil. « Certains se sont en outre imprégnés d’autres cultures, donc de visions du monde différentes », ajoute Kennesy Kayembe.

Plus aguerrie au monde des affaires

Autant de connaissances dont la RD Congo peut profiter. Décomplexée, mieux informée et plus aguerrie au monde des affaires, prompte à engager des débats, cette diaspora sait négocier sur un pied d’égalité avec ses interlocuteurs, fait preuve d’initiative et, si échec il y a, n’en attribue pas la responsabilité aux autres ni à des facteurs externes qu’elle ne pourrait pas contrôler, mais à ses propres insuffisances.

S’il est indéniable, l’apport technique, financier et organisationnel des entrepreneurs de la diaspora a toutefois des limites. Ceux qui investissent sont peu nombreux, et rares sont ceux que l’on peut qualifier d’acteurs économiques. Par ailleurs, le manque de structuration et de réseautage de la diaspora se conjugue avec celui des entrepreneurs restés au pays. L’organisation de l’ensemble des acteurs économiques congolais, en tant que force ­collective, reste donc à construire, ou à renforcer.

Point positif, des initiatives de regroupement du monde entrepreneurial, comme le réseau d’affaires Makutano (créé en 2015), vont dans ce sens. D’ici à une dizaine d’années, cette classe d’hommes d’affaires devrait parvenir à se muer en une véritable force d’action et de réflexion dont la RD Congo a bien besoin.


  • Yves Kabongo, un financier qui voit grand

Yves Kabongo est rentré dans son pays natal en 2004 après avoir vécu au Canada. Il appartient à une nouvelle classe d’entrepreneurs congolais décomplexés, « mondialisés » et prêts à engager des projets gigantesques portant sur des millions, voire des milliards, de dollars.

Le Congolais fait partie intégrante de la solution aux problèmes multiformes que connaît le pays

Sa contribution au développement de la RD Congo ? « Elle reste modeste. J’essaie surtout de démontrer que, avec de la volonté et de la créativité, le Congolais fait partie intégrante de la solution aux problèmes multiformes que connaît le pays », relativise l’homme d’affaires, patron de KBG Capital, un fonds d’investissement spécialisé dans les mines, le pétrole et l’énergie. KBG détient 100 % du capital de Great Lake Energy, une entreprise qui construit une centrale hydroélectrique sur le fleuve Congo, en aval de Kinshasa. Un investissement estimé à 2,7 milliards de dollars, dont le principal objectif sera de répondre aux besoins des compagnies minières.

Diplômé en finances de l’Université de Montréal, ancien cadre de la Banque nationale du Canada et du groupe Bombardier, Yves Kabongo a travaillé un temps aux côtés de Dan Gertler, un homme d’affaires israélien à la réputation sulfureuse ayant fait fortune en RD Congo, où il est arrivé au milieu des années 1990. Après avoir participé à une série de fusions-acquisitions dans l’industrie minière, Yves Kabongo s’est « mis à [son] compte » en 2016. Depuis, l’entrepreneur multicasquette se trouve souvent entre deux avions. Il se rend régulièrement au Canada, où KBG est présent dans le capital de Bankers Cobalt Mining. Cette société minière, cotée à la Bourse de Toronto, possède plusieurs concessions dans le sud-est de la RD Congo.

Sur la « fortune colossale » que la rumeur lui prête, le quadra au verbe facile demeure discret. Sa fibre sociale le conduit à mener des actions en faveur des dés­hérités, dont le programme Yes We School. Lancé en 2016, celui-ci consiste à offrir un petit déjeuner à des élèves d’écoles publiques des quartiers défavorisés de Kinshasa et de Sakania, dans le Haut-Katanga.

  • Sandrine Mubenga, génie électrique

Sandrine Mubenga © Daniel Mille / University of Toledo

À quelque chose malheur est bon. Cette maxime pourrait s’appliquer à Sandrine Mubenga, l’ingénieure congolaise qui a inventé un modèle de voiture hybride. Adolescente, elle tombe gravement malade à Kikwit, où elle vit, à 400 km de Kinshasa. Une intervention chirurgicale urgente est recommandée. Problème : l’opération est irréalisable faute d’électricité. « L’hôpital n’avait pas assez de carburant pour activer le groupe électrogène. J’ai attendu pendant trois jours entre la vie et la mort, raconte-t-elle. C’est ainsi que j’ai décidé de devenir ingénieure en électricité. »

Au gré des affectations de son père, fonctionnaire des Nations unies, Sandrine Mubenga a vécu dans plusieurs pays : RD Congo, Belgique, France, Sénégal, États-Unis… Ce qui fait d’elle une citoyenne du monde, ouverte à d’autres cultures, même si elle confie se sentir congolaise jusqu’au bout des ongles. Elle a effectué de brillantes études, couronnées en 2017 par un doctorat en génie électrique à l’université de Toledo (Ohio, États-Unis), où elle enseigne depuis 2018. C’est là qu’elle a mis au point un système d’hybridation des véhicules électriques (un égaliseur de batteries lithium-ion).

Parallèlement à ses activités académiques, elle a créé Smin Power Group en 2011. Spécialisée dans la conception et l’installation de systèmes utilisant des énergies renouvelables, la société a ouvert en 2013 une filiale à Kinshasa, où Sandrine Mubenga séjourne régulièrement. Elle siège aussi au conseil d’administration de la première université jésuite du pays, l’Université Loyola du Congo. Certains de ses étudiants peuvent poursuivre leur cursus à Toledo grâce à un programme mis en place par l’enseignante-­chercheuse. Celle-ci a aussi lancé un fonds offrant des bourses aux candidats désireux de poursuivre des études aux États-Unis dans des filières regroupées sous l’acronyme Stem (science, technology, engineering and mathematics).

  • Kennesy Brouwers Kayembe, Monsieur lithium

Son visage lisse trahit ses 23 ans mais n’indique rien sur sa maturité. Pourtant, Kennesy Brouwers Kayembe, communément appelé « Kenny », est un homme d’affaires au discours bien construit et qui sait parfaitement ce qu’il veut. Pour lui et pour la RD Congo. Les yeux du patron du fonds d’investissement Minexco sont rivés sur les graphiques des cours du lithium, ce métal blanc annoncé comme « le pétrole de demain » qui entre dans la fabrication des batteries des smartphones et des voitures électriques. La « guerre du lithium » a déjà commencé. Kenny réfléchit à des contrats de livraison pour des constructeurs automobiles comme Volkswagen, Toyota et Mitsubishi. Il mise, à terme, sur la production de batteries au lithium en RD Congo.

Natif de Kinshasa, Kenny Brouwers Kayembe grandit en Belgique, où il débarque à l’âge de 7 ans. Il vit tout d’abord à Bruxelles puis à Gand. Il parle le français, le néerlandais, l’anglais et le lingala, la langue la plus courante dans la capitale congolaise, où il se rend régulièrement « en toute discrétion ». Il a quitté le système scolaire traditionnel à 16 ans pour s’inscrire à l’école Sudbury, tout en enchaînant des emplois à mi-temps. Pas de cours ni d’horaires fixes dans le système Sudbury, qui dispense des formations en ligne et permet aux élèves de libérer leur créativité. Kenny y décroche l’équivalent du bac.

Après plusieurs succès professionnels et quelques revers, son chemin croise celui d’un entrepreneur de Dubaï réputé pour son entregent. C’est à l’ombre de cet associé qu’il enrichit ses connaissances de la logistique, du système financier, du financement des transactions ou encore de la mitigation des risques. Depuis 2016, Kenny vit à Londres, où il a installé Minexco. L’entreprise lève des fonds pour financer des projets miniers au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).

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