Économie

Afreximbank – Hippolyte Fofack : « L’Afrique du Sud et le Nigeria montrent des signes de résilience »

Hippolyte Fofack est économiste en chef de la Banque africaine d’import-export
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Hippolyte Fofack est économiste en chef de la Banque africaine d’import-export © Afreximbank © Afreximbank

Optimiste sur les perspectives de croissance des locomotives continentales, le banquier camerounais estime que la Zleca est indispensable pour une transformation structurelle des économies africaines.

Économiste en chef de la Banque africaine d’import-export, Hippolyte Fofack a plus de vingt années d’expérience dans l’étude des pays en développement. Avant de rejoindre la banque établie au Caire, il a occupé plusieurs hautes fonctions au sein de la Banque mondiale. Alors que ces dernières années ont été marquées par un ralentissement de la croissance sur le continent, il reste optimiste quant aux perspectives offertes par ses locomotives que sont l’Égypte, l’Afrique du Sud et le Nigeria. Mais pour que toutes les économies du continent puissent se transformer en profondeur, il estime incontournable la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) promue par l’Union africaine.

Jeune Afrique : L’Égypte, longtemps convalescente après la révolution, connaît une accélération de sa croissance. Est-ce durable ?

Hippolyte Fofack : Oui. En dépit du contexte extrêmement difficile, le pays a mis en œuvre des réformes, dont la fin des subventions des produits de première nécessité tels que le carburant et la farine de blé, permettant de réduire les déficits. On assiste aussi au retour des touristes, ce qui stabilise les réserves de change. Le taux de couverture des importations a atteint près de 7 mois d’import en juillet 2019, contre 2,4 mois en 2012. Le pays a aussi pris un tournant stratégique dans le développement de son commerce intra-africain. Car l’Égypte est, après l’Afrique du Sud, le deuxième pays africain en matière de performance et de développement industriels.

Mais l’Afrique du Sud, justement, n’est-elle pas, comme le Nigeria, autre locomotive du continent, en train de caler ?

Ces deux pays, bien qu’ils soient entrés en récession après la contraction de la demande mondiale et la fin du super-cycle des matières premières en 2014, montrent des signes de résilience. Le Nigeria ne croît plus qu’à 2 % contre 5 % en 2013, mais les investissements dans les secteurs stratégiques ont eu des répercussions positives sur la balance commerciale. Jadis l’un des plus gros importateurs mondiaux de ciment, le Nigeria est devenu, en 2016, un exportateur net. Bien que le niveau des réserves de change ait baissé avec la chute des cours de pétrole, passant de 43,8 à 27 milliards de dollars entre 2012 et 2016, il s’est amélioré au cours des deux dernières années. À la fin de 2018, elles s’élevaient à 42,6 milliards de dollars. Toutefois, c’est vrai, la volatilité des réserves de change reflète bien la dépendance continue du pays vis-à-vis des ressources naturelles.

Et l’Afrique du Sud ?

Sa situation est tout aussi intéressante. Son commerce intrarégional (23 % environ), l’un des plus élevés du continent, fait office d’amortisseur vis-à-vis des chocs exogènes. Plus d’un produit sur cinq faisant l’objet des échanges intrarégionaux vient d’Afrique du Sud, et les récentes mesures étatiques qui visent à une meilleure gouvernance, la modernisation du tissu économique et l’attractivité des investissements directs étrangers (IDE), devraient contribuer à la relance. Historiquement, l’Afrique du Sud est le pays qui attire le plus d’IDE sur le continent. En 2018, elle en a reçu pour plus de 5 milliards de dollars ; c’est-à-dire plus de 11,5 % du montant total des IDE (45,9 milliards de dollars) destinés à l’Afrique.

L’une des chances pour l’Afrique du Sud et pour d’autres pays africains serait, selon vous, la constitution de la Zleca.

Oui, c’est vrai. L’Afrique du Sud serait le principal bénéficiaire de la Zleca. Ses échanges intra-africains portent pour plus de 60 % sur des produits manufacturés, tout comme la majorité des échanges intra-africains. En Afrique, le commerce intrarégional est l’un des plus faibles du monde (16 % contre 67 % en Europe et 54 % en Asie). Ce commerce pourrait doubler d’ici à 2030. L’une des raisons pour lesquelles les pays africains sont amenés à subir des crises de balance de paiement et un fort endettement est la structure de leurs économies, dominées par les matières premières. Entre 2007 et 2017, elles représentaient plus de 75 % des exportations de la région.

Justement avec la Zleca, la compétition risque-t-elle d’augmenter, avec des gagnants et des perdants ?

Oui, la compétition va s’accroître. Mais les pays vont se spécialiser dans la production des biens et des services pour lesquels ils jouissent d’un avantage comparatif. Cela devrait permettre d’attirer les IDE, notamment vers le secteur manufacturier, plus demandeur en main-d’œuvre. On le voit déjà, Peugeot a établi une société de production au Kenya, tandis que les Allemands s’installent au Rwanda pour la production des Volkswagen. Auparavant, seuls les grands marchés tels que l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Égypte avaient une industrie automobile. À présent, même le Rwanda, petit pays de 12 millions d’habitants, séduit, ce qui prouve bien que les entreprises ont des visées plus larges.

Cela n’exclut pas le danger de voir certains pays laissés de côté ?

Pour l’heure, la Zleca est surtout un acte politique qui n’aura aucun impact à court terme sur le plan économique. Sa mise en œuvre exigera des ajustements. Les infrastructures ne sont aujourd’hui pas à la hauteur. Tous les pays au sud du Sahara produisent aujourd’hui moins d’énergie que l’Espagne (47 millions d’habitants).

Pour ces pays, il faudrait envisager des mécanismes d’aide pour éviter des dérapages fiscaux

Ensuite, il faudra s’attaquer aux barrières non tarifaires, parfois invisibles mais réelles. Certes, il existe le risque de pertes fiscales. Celles-ci s’annoncent plus importantes en RD Congo, en Sierra Leone et au Zimbabwe, où elles sont anticipées à 1 % ou 2 % du PIB. Pour ces pays, il faudrait envisager des mécanismes d’aide pour éviter des dérapages fiscaux. Il faudrait enfin augmenter les capacités de production industrielle des biens, de manière à subvenir aux besoins locaux ; autrement, les règles d’origine préférentielles censées protéger les PME africaines et les industries locales constitueront un frein à la croissance.

On connaît les ambitions chinoises en Afrique, mais que pensez-vous de celles du Japon qui a organisé en août la VIIe édition de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad) ?

Les investisseurs et dirigeants japonais restent très frileux en Afrique. Nous les avons invités à s’engager davantage. à avoir au moins une présence à la hauteur de leurs moyens. En matière de PIB nominal, le Japon est la deuxième économie mondiale. Et, pourtant, il ne figure pas parmi les dix premiers pays ayant le plus investi en Afrique. Les échanges japonais sur le continent ne représentent plus que 1,6 % du commerce total africain, contre 7,4 % dans les années 1970.

L’implication des États-Unis constitue-t-elle aussi une déception ?

En dépit de la loi sur le développement et les opportunités africaines (Agoa), le commerce entre les États‑Unis et l’Afrique n’a pas connu l’essor escompté. Près de vingt ans après son adoption, la valeur des échanges américano-africains s’élevait à 52,5 milliards de dollars en 2018. Entre-temps, les échanges entre la Chine et l’Afrique sont passés de 7,6 milliards de dollars en 2000 à plus de 134 milliards en 2018, ­faisant de celle-ci le premier partenaire commercial de l’Afrique. De même, le commerce avec l’Inde a progressé de 8,3 à 62,4 milliards de dollars au cours de la même période, reléguant les États‑Unis à la troisième position.

Pour finir, une question plus personnelle. Vous qui êtes Camerounais, quelle lecture faites-vous de la situation économique de votre pays ?

Autrefois symbole de stabilité, le Cameroun fait aujourd’hui face à des défis énormes. Sa situation illustre parfaitement la désindustrialisation prématurée qui a suivi la période des ajustements structurels. Que sont devenues ses industries de pâte à papier, de batteries, et bien d’autres ? Je vous parlais du manque d’infrastructures. Le déficit énergétique est une contrainte à la production industrielle depuis des années. Il y a quarante ans, le pays était la onzième économie africaine en matière de PIB, il est aujourd’hui la quatorzième. Le ralentissement de ce moteur affecte tous les pays de la zone Cemac. Mais la Zleca est l’occasion pour le Cameroun de reprendre la place qui lui revient.

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