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Cet article est issu du dossier «RDC : Félix Tshisekedi est-il l'artisan d'un vrai « New Deal » ?»

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Économie

RDC : les douze travaux de Félix Tshisekedi

Dans une usine d’huile de palme.

Dans une usine d’huile de palme. © Kris Pannecoucke/PANOS-REA

Fini le marasme, les principaux indicateurs macro­économiques sont à l’équilibre et le pays affiche désormais une croissance stable. Qu’il va falloir mettre à profit pour enfin diversifier les activités et rendre la RDC plus compétitive.

Le 17 juillet, Félix Tshisekedi n’a eu d’autre choix que de se rendre lui-même sur le boulevard Lumumba pour une opération de communication très attendue. Sur cette artère qui relie l’aéroport international de N’Djili au centre-ville de Kinshasa, les trois sauts-de-mouton en construction, censés in fine fluidifier la circulation, provoquent depuis plusieurs semaines d’interminables embouteillages.

Ces travaux, comme d’autres chantiers à travers le pays, s’inscrivent dans le cadre de l’ambitieux Programme de 100 jours lancé par le président après son accession au pouvoir, en début d’année. Objectif : mettre en place des projets visibles augurant des changements concrets dans le quotidien des Congolais. Coût de l’opération : 304 millions de dollars (267,4 millions d’euros), dont une partie, faute de budget, est puisée dans les réserves du Fonds de promotion de l’industrie (FPI) et du Fonds national d’entretien routier (Foner).

Ces travaux n’amélioreront pas le panier de la ménagère

« Cela reste marginal à l’échelle du pays, mais c’est positif de vouloir être présent à travers tout le territoire », souligne Baraka Kabemba, associé chez Ernst & Young. « Ces travaux n’amélioreront pas le panier de la ménagère », nuance Florimond Muteba, président de l’Observatoire de la dépense publique (Odep).

Optimisme du FMI

Signe que les temps changent du côté de Kinshasa, la délégation du FMI qui y a séjourné du 22 mai au 5 juin (une première depuis deux ans) a livré des conclusions optimistes. Les principaux indicateurs macro­économiques sont à l’équilibre.

La croissance du PIB est passée de 3,7 % en 2017 à 5,8 % en 2018 et devrait se stabiliser autour de 4,5 % en 2019 – avec un ralentissement des progrès du secteur minier lié à la chute des cours du cobalt, mais aussi avec « un doublement de croissance dans le secteur non minier », selon les prévisions du FMI. Reste que 60 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté de 1,90 dollar par jour et attend toujours les retombées de cette embellie. « Les promesses ne suffiront pas, on est attendus au tournant », avertit un conseiller du président.

Nous devons investir dans la connaissance géologique et les infrastructures pour faire participer les Congolais

Le secteur extractif demeure le moteur de l’économie. Il représente, en fonction de la conjoncture, jusqu’à 95 % des exportations du pays, mais à peine 20 % des recettes de l’État. Il est secoué par la colère des compagnies minières, qui contestent le code adopté en 2018, qui donne plus de pouvoir à l’État. « En 2002, la Gécamines produisait 30 000 t de cuivre. Aujourd’hui, elle en produit plus de 1 million de t par an. Mais les recettes n’ont pas connu la même hausse, précise Mabolia Yenga, coordonnateur national de Promines. Comme nous n’exportons que des minerais qui n’ont subi aucune transformation, l’État n’a pas grand-chose à gagner. » Les spécialistes plaident pour une application de la loi sur la sous-traitance, qui pourrait permettre de « développer un tissu d’entreprises locales dans les zones minières », estime Baraka Kabemba. « Nous devons investir dans la connaissance géologique et les infrastructures pour faire participer les Congolais », conclut Mabolia Yenga.

Grands projets

Afin de sortir de la dépendance au secteur extractif, Félix Tshisekedi est attendu sur le plan de la diversification de l’économie. « L’un des leviers à actionner est celui de l’agriculture et de l’agro-industrie. Des dizaines de millions d’hectares ne sont pas exploités. C’est la seule option à même de régulariser les 80 % de Congolais qui évoluent dans l’informel », affirme Ambroise Tshiyoyo, président de la Chambre de commerce et d’industrie franco-congolaise. Elle permettrait également de répondre à l’impératif de mettre en application une réelle politique de décentralisation telle que prévue par la loi.

« Nous devons travailler au niveau des provinces pour exploiter les ressources de chacune d’entre elles. Tout centraliser à Kinshasa ne marche pas », assène Baraka Kabemba, qui plaide au passage pour une informatisation de la fiscalité, afin que « les recettes soient correctement redistribuées, de façon à permettre un développement égal des provinces ».

Autorités nationales, Banque mondiale, PNUD

© Autorités nationales, Banque mondiale, PNUD

Diversifier l’économie implique aussi d’investir dans la formation d’une main-d’œuvre qualifiée, dans les technologies et les infrastructures. Dans ce domaine, les grands projets ne manquent pas. On peut citer notamment la relance du pont route-rail entre Kinshasa et Brazzaville, dont le chantier devrait débuter à la mi-2020. Mais plusieurs sources à la présidence estiment que la priorité doit être donnée à l’aménagement du port en eau profonde de Banana, seule ouverture du pays sur l’océan Atlantique.

Dans le stratégique secteur de l’énergie, reste l’éternel projet d’Inga III, confié en octobre 2018 à un consortium sino-espagnol composé de China Inga III et de Pro Inga d’Espagne. Ce méga-complexe hydroélectrique disposera d’une puissance installée de 11 000 MW. De quoi alimenter le pays, mais aussi exporter vers d’autres géants tels que l’Afrique du Sud et le Nigeria, qui se sont déjà déclarés intéressés par la production d’Inga III.

Le pays pâtit d’un retard de compétences et de technologies. Il risque de devenir un marché d’importation

Climat plus sain

L’objectif de ces ajustements est de rendre la RD Congo plus compétitive. Un impératif que lui a imposé l’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) au début de juillet. « Le pays pâtit d’un retard de compétences et de technologies. Il risque de devenir un marché d’importation. Il faut construire tout le tissu industriel et ne pas avoir peur de prendre des mesures protectionnistes », résume Baraka Kabemba.

De ce point de vue, le rapprochement amorcé par Félix Tshisekedi avec ses voisins d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Est peut contribuer à ménager un climat plus sain. « On a besoin de pouvoir parler à nos voisins pour créer une stabilité économique », confirme un conseiller du président, qui évoque une autre priorité, celle d’attirer les investisseurs.

Un défi pour la RD Congo, qui figure au 184e rang des 190 pays du classement « Doing Business » 2019 de la Banque mondiale sur la facilité à faire des affaires. « Les chefs d’entreprise ne bénéficient pas d’une sécurité administrative et judiciaire suffisante. Et ils n’ont pas d’interlocuteurs », déplorait en juillet Ambroise Tshiyoyo. « L’entrepreneur, le créateur de richesse, doit cesser d’être perçu comme un gibier ! », déclarait Félix Tshisekedi, le 6 septembre, lors de la 5e édition du forum Makutano, à Kinshasa.

Le problème reste le même, les opérateurs économiques politiquement exposés affaiblissent le pays

Marchés de gré à gré de plusieurs millions de dollars, explosion du budget annuel… Depuis l’investiture du chef de l’État, la présidence peine pourtant à convaincre qu’une réelle rupture avec les dérives passées a été accomplie. « Le problème reste le même, les opérateurs économiques politiquement exposés affaiblissent le pays, souligne le représentant dans la capitale d’une organisation internationale. Il faut désormais y remédier. » Le gouvernement sait qu’il va devoir rapidement s’atteler à ce dossier et apporter des réponses, ne serait-ce que pour donner une direction à un secteur privé déboussolé.

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