Cinéma

Cinéma : Souheil Ben Barka en son royaume

Domingo Badia, alias Ali Bey (1767-1818).

Domingo Badia, alias Ali Bey (1767-1818). © FADEL SENNA/AFP

Près de vingt ans après Les Amants de Mogador, le « Monsieur Cinéma » du Maroc revient avec une grande fresque historique, De sable et de feu. Retour sur le parcours d’un passionné du septième art.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que, dix-sept ans après son dernier film, Les Amants de Mogador, Souheil Ben Barka n’a pas hésité à voir grand pour proposer son nouveau film, De Sable et de feu. Des reconstitutions historiques avec de magnifiques décors d’époque, une fantasia spectaculaire et des batailles impliquant de très nombreux combattants à cheval, un casting international et des tournages au Maroc, en Italie, en France et en Angleterre : le réalisateur s’est donné les moyens de son ambition et cela se voit à l’écran.

En résulte un film qui raconte sans temps mort et de façon très esthétique l’histoire passionnante de Domingo Badia, cet agent secret espagnol qui se fit passer pour un prince abbasside et voulut devenir sultan du Maroc au début du XIXe siècle. Une histoire qui se veut une ode à la tolérance. Certains regretteront peut-être la musique quelque peu envahissante qui souligne certaines scènes, notamment d’amour, et une mise en scène des plus classiques. Mais n’est-ce pas la loi du genre pour un film historique ?

Le parcours de Souheil Ben Barka est assurément moins romanesque que celui du héros de De sable et de feu. Il n’est pas banal pour autant. Né à Tombouctou – quittée à l’âge de 16 ans – d’un père commerçant musulman aussi pieux que tolérant ayant toujours vécu au Mali et d’une mère chrétienne d’origine libanaise, il passe quelques années au Maroc avant d’aller finir ses études supérieures à Rome. Où, un beau jour de 1962, il assiste par hasard, dans la rue, à un tournage. Et pas n’importe lequel : Federico Fellini en train de réaliser Huit et demi ! C’est une révélation pour Ben Barka, qui, dès lors, décide de se consacrer au septième art.

Étalon de Yennenga

Après avoir étudié la sociologie pendant plusieurs années tout en se débrouillant pour faire ici et là des stages dans l’univers du septième art, il finit par rejoindre la principale école de cinéma italienne, liée à Cinecittà. Qu’il ne fréquentera que pendant un an, puisque certaines propositions ne se refusent pas : le réalisateur Pier Paolo Pasolini, qui doit tourner au Maroc, a besoin d’un connaisseur du pays et lui demande son aide. Ben Barka participe donc au tournage d’Œdipe roi, ce qui lui permet au passage de se lier d’amitié avec le grand producteur Dino De Laurentiis, époux de l’actrice principale du film, Silvana Mangano.

Bientôt Ben Barka sera lui-même en haut de l’affiche avec un premier long-métrage, Les Mille et Une Mains, qui évoque la vie difficile d’une famille de teinturiers. Un film couvert de récompenses dans divers festivals, notamment lors du deuxième Fespaco, où il remporte l’étalon de Yennenga, en 1973. Le réalisateur est alors considéré comme un cinéaste très engagé, réputation qu’il conservera avec ses films suivants, La guerre du pétrole n’aura pas lieu, victime d’une interdiction à la suite de pressions de l’Arabie saoudite et de l’Iran, Noces de sang, d’après l’œuvre de Federico García Lorca et Amok, film antiapartheid ayant pour héroïne Myriam Makeba, qui obtiendra un succès mondial. Par la suite, et jusqu’à aujourd’hui, il devient un auteur de films historiques, avec des castings souvent prestigieux : Harvey Keitel, Claudia Cardinale, Marie-Christine Barrault ont joué pour lui.

50 ans de carrière

Huit longs-métrages au total, si l’on oublie de nombreux documentaires et films publicitaires, cela peut sembler peu pour un petit demi-siècle de carrière. Cela ne s’explique pas uniquement par le temps long que prend toujours Ben Barka pour écrire ses scénarios et monter des projets d’ampleur internationale. L’homme n’est en effet pas seulement actif derrière la caméra.

En juillet 1986, il est convoqué un matin par le ministre de l’Intérieur et « homme à tout faire » du roi du Maroc, Driss Basri. Qui l’emmène, sans lui dire tout de suite où ils vont, jusqu’au palais royal, où il se retrouve pour la première fois face à Hassan II. Le souverain, qui avait reçu une demande du cinéaste pour utiliser les soldats de l’armée du royaume à l’occasion d’un tournage, n’entend pas, à sa surprise, lui parler de cette requête. Il lui propose de prendre pour deux ans la direction du Centre du cinéma marocain pour le dynamiser. Ben Barka restera en fait dix-huit ans et neuf mois à la tête du CCM, sous Hassan II puis sous Mohammed VI, réussissant, avec l’appui constant du Palais, à développer la production nationale et à donner une nouvelle ampleur au « marché » des tournages étrangers en terre marocaine.

À l’époque, le réalisateur s’était déjà lancé dans un projet de construction de salles dans les principales villes du Maroc, les Dawliz. Projet qui sera abandonné des années plus tard, quand la piraterie aura eu raison de la rentabilité des écrans… mais qui aura permis à leur propriétaire de se retrouver à la tête d’un petit empire immobilier et hôtelier prospère. Il est aussi possible de porter au crédit de Ben Barka la création de deux grands studios de cinéma à Ouarzazate, où seront tournées d’immenses productions internationales.

Longtemps homme-­orchestre du cinéma marocain, un cumul de casquettes qu’on lui a parfois reproché, Souheil Ben Barka, aujourd’hui âgé de 77 ans, espère que son retour sur les écrans avec De sable et de feu fera la démonstration qu’il a toujours été, d’abord et avant tout, un cinéaste. Qui tournera encore ? Quand on le lui demande, à la veille d’une première de son film à Bamako et alors qu’il s’apprête à aller déjeuner avec le président malien, il ne dit pas non.

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