Politique

Présidentielle en Tunisie : Nabil Karoui, populiste ou révolutionnaire ?

Le 13 septembre 2019, à Tunis.

Le 13 septembre 2019, à Tunis. © Khaled Nasraoui/ZUMA Press/REA

Trublion de la classe politique, ce magnat des médias, inculpé pour fraude fiscale et incarcéré depuis le 23 août, s’est qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle. Portrait d’un businessman aussi controversé que populaire.

Retrouvez dans notre prochain numéro le second volet de notre enquête consacrée aux deux finalistes de la présidentielle, avec un décryptage approfondi de la candidature de Kaïs Saïed, arrivé en tête du premier tour.

« S’il venait à entrer en politique, Nabil commettrait la plus grosse erreur de sa vie. » C’est ce que nous confiait feu Béji Caïd Essebsi, à la fin de 2016, dans son bureau du palais de Carthage. À l’époque, il ne s’agissait que d’une manifestation d’affection pour un homme avec lequel il entretenait une amitié sincère… Ce vieux roublard de « BCE » estimait que Karoui n’avait pas le cuir assez épais pour affronter les crocodiles du marigot politique tunisien. Prémonition ?

Quoi qu’il en soit, en dépit de sa surprenante incarcération, le 23 août, à la prison de la Mornaguia, après son inculpation pour « blanchiment et fraude fiscale », Nabil Karoui s’est qualifié pour le second tour de la présidentielle en compagnie de l’universitaire et constitutionnaliste Kaïs Saïed. Il n’y a pas si longtemps, ce duel eût paru totalement improbable. Il est aujourd’hui fascinant tant il oppose des personnalités antinomiques, qui s’adressent à des électorats eux-mêmes aux antipodes l’un de l’autre.

Qui, en 2016, aurait par ailleurs accordé un quelconque crédit aux rodomontades du magnat des médias quand il annonçait à ses proches et à quelques interlocuteurs soigneusement choisis pour jouer les cobayes et tester ses idées qu’il allait se lancer en politique, à sa manière, à la hussarde, en chef d’entreprise expert en communication, à l’écart des partis et sans se soucier des usages du milieu ?

Quand on n’est pas adoubé par l’establishment, on ne peut que déranger

Pour comprendre l’ascension météorique du natif de Bizerte, il convient de retracer son parcours, d’identifier les principaux traits de son caractère complexe, paradoxal. Karoui est une sorte de Zébulon toujours sur la brèche, jamais à court d’idées, des plus intéressantes aux plus « invraisemblables », comme le confie Salwa, son épouse, qui anime la campagne électorale pendant son absence forcée. Il a toujours été mû par une irrépressible ambition. Non pas tant d’ailleurs celle d’amasser les millions que celle d’être le numéro un, quel que soit le domaine.

Ego surdimensionné ? Sans doute, mais aussi exigence avec lui-même… et les autres. Et une revanche à prendre sur une élite dont il a naguère fait partie mais qui ne l’a jamais vraiment accepté, ce qu’il reconnaissait dans une interview accordée à Jeune Afrique en juillet : « Quand on n’est pas adoubé par l’establishment, on ne peut que déranger. Je suis issu de l’école républicaine et ne fais partie d’aucun camp. Je ne suis pas héritier, je n’ai pas été intronisé et ne suis le dauphin de personne. Je me suis fait à la sueur de mon front. J’ai parfois gagné, parfois perdu, mais je n’ai misé que sur ma volonté d’entreprendre. En politique, je fais pareil. » Cette soif de reconnaissance explique beaucoup de choses.

Décollage…

Nabil Karoui à son domicile, à Carthage (image d'illustration). © Nicolas Fauqué pour JA

Il aurait vendu des frigos à un Inuit

Né en 1963 à Bizerte (Nord-Est), Nabil Karoui n’est pas un « fils de ». Famille de la petite classe moyenne. Un père cadre dans le privé, une mère femme au foyer. Sa sœur est devenue artiste. Son frère, Ghazi, qui, lui, préfère l’ombre à la lumière, l’accompagne dans ses aventures entrepreneuriales. À l’école, Nabil n’était pas vraiment un foudre de guerre. Après une école de commerce à Marseille, il choisit la vente et le marketing.

C’est chez Xerox puis chez Henkel, le géant allemand des cosmétiques et des produits ménagers, qu’il apprend le métier. En commençant en bas de l’échelle, par le porte-à-porte. En 1992, il rejoint Canal Horizons, une filiale de Canal+, à Tunis. Son bagout et son talent le propulsent directeur commercial. « Il aurait vendu des frigos à un Inuit, se souvient un ancien collègue. Savant mélange d’empathie et de travail, sa force de persuasion était incroyable. Il réussissait toujours à s’adapter à son interlocuteur. »

À la chute de Ben Ali, Nessma se métamorphose

Rapidement, l’homme se sent à l’étroit. Quatre ans plus tard, en 1996, il fonde avec son frère – sans doute le véritable instigateur de ce changement de cap – une agence de communication et de publicité baptisée Ekko Publicité Lions, avant de devenir Karoui & Karoui en 2006. La téléphonie mobile est alors en plein essor. L’affichage urbain aussi. Le succès est au rendez-vous. Les frères Karoui multiplient les campagnes de pub au Maghreb et dans le monde arabe. Voici venu le temps pour eux des grosses cylindrées, des costumes de belle coupe et des cigares cubains.

À la fin des années 2000, nouveau développement avec la création de la chaîne de télévision Nessma. À l’époque, bien sûr, pas question de se lancer sans l’aval du président Zine el-Abidine Ben Ali (décédé ce 19 septembre), auquel Karoui fait alors allégeance et qu’il sert avec zèle.

Parmi les actionnaires de sa société figurent l’Italien Silvio Berlusconi, patron du groupe Mediaset, et le producteur Tarak Ben Ammar. La répartition exacte du capital ? Mystère. Quoi qu’il en soit, Nessma parvient à s’imposer en respectant scrupuleusement les lignes rouges tracées par le palais de Carthage : pas de politique et peu de Tunisie. En revanche, beaucoup d’informations maghrébines, de divertissement, de sport et de feuilletons turcs.

Karoui affiche clairement la couleur : Nessma sera une arme anti-islamiste

Arrive 2011. Une nouvelle fois, Karoui a du flair. Dès le mois de décembre 2010 et le début du soulèvement à Sidi Bouzid, il rompt le pacte conclu avec le régime et couvre les événements pendant que la télévision publique s’échine à les ignorer, leur préférant de « passionnants » documentaires animaliers…

À la chute de Ben Ali, Nessma se métamorphose. Les débats se multiplient, les politiques s’y bousculent. Les reporters de la chaîne abandonnent les stades de foot et sillonnent le pays. Karoui s’impose comme le grand manitou des médias et affiche clairement la couleur : Nessma sera une arme anti-islamiste.

La suite est plus connue. Karoui roule pour Béji Caïd Essebsi, opportunément sorti de la naphtaline pour contrecarrer les ambitions d’Ennahdha et de son chef, Rached Ghannouchi. Nommé Premier ministre, BCE crée avec Karoui, en avril 2012, sa propre formation, Nidaa Tounes, pour fédérer le camp « moderniste », conquérir la présidence et l’Assemblée nationale. De fait, lors des élections de 2014, BCE accède à Carthage et Nidaa s’impose au Bardo. L’influence de Nabil Karoui est à son apogée. BCE lui fait confiance et le protège. L’entourage du patriarche ne goûte guère l’intrusion du trublion dans leur petit cercle et affiche rapidement ses réticences.

Nabil Karoui, le 23 janvier 2012 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

L’establishment découvre, éberlué, le phénomène

Tout bascule en août 2016 avec la nomination de Youssef Chahed comme Premier ministre. Les ambitions personnelles de ce dernier naissent progressivement. « Si Nabil » se sent marginalisé. D’autant que Chahed s’émancipe rapidement de la tutelle de BCE, son ex-mentor. L’affrontement est inévitable.

Un tragique événement convainc l’homme d’affaires de rompre avec Nidaa et de suivre sa propre voie : la mort de Khalil, son fils âgé de 20 ans, dans un accident de voiture à l’été 2016. Bouleversé, Karoui coupe tous les ponts, crée une fondation caritative (Khalil Tounes), sillonne les régions défavorisées et vole au secours des plus démunis, distribuant denrées alimentaires, appareils ménagers, ou finançant des soins médicaux, etc. Le tout sous l’œil des caméras de Nessma.

Au fil de la diffusion des shows – de plus en plus suivis –, la popularité de Karoui grimpe en flèche dans la Tunisie des petites gens, loin des prospères métropoles de la côte. À l’approche des élections de 2019, les premiers sondages tombent. Ils font de Karoui le favori de la présidentielle. L’establishment découvre, éberlué, le phénomène. L’élite économique de La Marsa ou de Mutuelleville, qui n’a jamais vraiment souffert de la crise économique, tombe de sa tour d’ivoire en apprenant de la bouche de ses domestiques, abreuvés d’images de Nessma, qu’ils apprécient celui qui se préoccupe de leurs problèmes. Pour ses concurrents, Karoui devient une menace sérieuse.

… et turbulences

Quand l’homme d’affaires confirme, le 27 mai, sa candidature à la présidentielle, et celle de son parti, Qalb Tounes, émanation de la fondation Khalil Tounes, aux législatives, la foudre s’abat aussitôt sur lui. Il est abreuvé d’insultes par ses adversaires, comparé à un Berlusconi tunisien ou à Pablo Escobar, le défunt narcotrafiquant colombien… Traité, au choix, de populiste, de voyou ou de mafioso.

Auparavant, dès le 25 avril, la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) avait pris soin d’ordonner la fermeture de Nessma pour non-respect du cahier des charges. À l’Assemblée est soumis un projet de loi interdisant aux dirigeants d’associations caritatives ou de médias de se présenter aux élections. Karoui s’estime persécuté par le clan Chahed, qu’il accuse de chercher, par tous les moyens, à l’écarter de la course. BCE refuse de promulguer la loi contestée. Son dernier geste de soutien à son ami.

Nabil Karoui ne laisse personne indifférent : on le déteste ou on l’adule

L’été sera plus rude encore. La plainte déposée par l’ONG anticorruption I Watch en 2016 – pour blanchiment et évasion fiscale – est promptement exhumée. Bien que le juge Kamoun, chargé du dossier, ne soit pas parvenu à clore son enquête au bout de trois ans, le gel des avoirs des Karoui est prononcé, ainsi qu’une interdiction de voyager, en juillet. Le 23 août, à dix jours du début de la campagne, c’est l’estocade : Karoui, qui, quelques semaines auparavant, nous avait confié s’attendre à son arrestation, précisant même que ses adversaires lui paraissaient « assez bêtes pour ça », est placé en détention. Comment croire à une coïncidence ?

Une personnalité clivante

Nabil Karoui ne laisse personne indifférent : on le déteste ou on l’adule. Ses détracteurs le décrivent en flibustier des affaires doublé d’un populiste n’hésitant pas à mettre en scène la misère du monde – et sa propre compassion – pour asseoir sa popularité. Ses partisans rétorquent que, pour parvenir à ses fins, il utilise les mêmes armes que les autres, businessmen comme politiques. Qu’aucune des accusations portées contre lui n’est étayée, et que, si elles devaient l’être un jour, il ne serait, dans ce cas, pas le premier à flirter avec les lignes, et le fisc, dans le monde tunisien des affaires.

Il est souvent borderline, capable de se laisser aller à des actes que la morale réprouve pour atteindre ses objectifs

Ses soutiens avancent enfin que Karoui est loin d’être le seul à utiliser la charité à des fins politiques : Ennahdha et Slim Riahi, par exemple, n’ont de ce point de vue rien à lui envier. Tout comme Chahed, souvent accusé d’acheter des suffrages, d’exercer des pressions pour obtenir des soutiens, de protéger ses généreux donateurs et d’utiliser les médias publics ou les moyens de l’État pour faire campagne.

Last but not least, ses adeptes assurent que Karoui s’est vraiment mis à l’écoute des plus démunis, et que l’aide qu’il leur apporte n’est nullement illusoire. D’ailleurs, disent-ils, si les gouvernements qui se sont succédé depuis 2011 s’étaient préoccupés des plus modestes, les initiatives de Karoui auraient-elles eu le même impact ? Alors, délinquant ou bienfaiteur ?

La vérité est probablement entre les deux. Karoui n’est pas un ange. Ses proches reconnaissent eux-mêmes qu’il est souvent borderline, capable de se laisser aller à des actes que la morale réprouve pour atteindre ses objectifs. Est-ce un démon pour autant ? Ce n’est pas parce qu’il tire un bénéfice de ses opérations caritatives que son action en faveur des oubliés de la révolution est insincère. Ou que ses ambitions pour la Tunisie s’évaporeront inexorablement après son éventuelle élection.

Fan de foot et de Mohamed Ali, Karoui sait qu’il dispute le match le plus important de sa vie. Ce caméléon qui, avant comme après la révolution, a toujours su s’adapter à la vitesse de l’éclair à tous ses interlocuteurs et à tous les contextes, marche avant tout à l’instinct. Difficile de ne pas lui reconnaître une certaine forme de talent. Le résultat du second tour de la présidentielle, sans parler des législatives du 6 octobre, nous dira si feu Béji Caïd Essebsi avait vu juste. Si cette aventure dans la sphère politique est « l’erreur de sa vie », ou si elle constitue au contraire « le coup du siècle ». Posons la question autrement : passera-t-il les prochaines années à la prison de la Mornaguia ou sous les ors du palais de Carthage ?


Une affaire d’État ?

Une militante de Nabil Karoui, candidat à la présidentielle en Tunisie, lors d'un meeting le 13 septembre 2019. © Hassene Dridi/AP/SIPA

L’affaire à l’origine de l’émission d’un mandat de dépôt contre Nabil Karoui en août remonte à 2016. À l’époque, l’ONG anticorruption I Watch – elle s’était également attaquée, sans succès, à l’homme d’affaires Marwane Mabrouk – lance un pavé dans la mare en publiant un rapport sur l’empire Karoui. Un découvert de 2,55 millions de dinars auprès de la Banque de l’Habitat attise sa curiosité. Elle dénonce, après investigation, l’existence d’un holding, maison mère de Nessma, au Luxembourg. Et l’organisation d’un vaste système destiné à masquer blanchiment et évasion fiscale.

I Watch porte plainte auprès du pôle financier de Tunis. Nabil Karoui est alors entendu par le juge chargé du dossier et fait l’objet de nombreux contrôles fiscaux, sans que cela convainque la justice de l’inculper pendant les trois années d’instruction. Jusqu’à cet été, donc. Karoui, lui, estime qu’il est victime d’une cabale orchestrée par ses adversaires politiques (Chahed et Ennahdha) et qu’I Watch n’a travaillé qu’à charge, multipliant les imprécisions et les erreurs. « Mes entreprises sont, comme ma personne d’ailleurs, sous contrôle fiscal approfondi, nous avait-il déclaré quelques semaines avant son incarcération. Vu la “bienveillance” du gouvernement Chahed à mon égard, je ne serais pas là devant vous si le moindre soupçon avait été étayé en trois longues années d’enquête. Le fait est que je n’ai jamais été condamné ni mis en examen. » Il est aujourd’hui en prison, sans être condamné, incapable de faire campagne. La justice a rejeté trois demandes de mise en liberté. Et nul ne sait ce qu’il adviendrait s’il était élu.

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