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Cet article est issu du dossier «Tchad : les lignes de front d'Idriss Déby Itno»

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Économie

Entrepreneuriat : « Le Tchad a un potentiel énorme, c’est le pays où il faut être »

Au siège de son groupe, début août.

Au siège de son groupe, début août. © François-Xavier Freland pour JA

Le Tchad est aujourd’hui dans une phase de redémarrage économique, affirme Amir Adoudou Artine, président du conseil d’administration de Geyser et président de la chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture, des mines et de l’artisanat (CCIAMA). Le gouvernement doit toutefois, selon lui, miser davantage sur la nouvelle génération d’entrepreneurs.

C’est dans les tout nouveaux locaux du groupe Geyser, situés dans la zone industrielle de Farcha, dans le 1er arrondissement de la capitale, qu’Amir Adoudou Artine nous reçoit. Ce jour-là, alors qu’il a le visage emmitouflé dans un grand chèche, rien ne laisse penser que l’emblématique patron de l’un des groupes les plus diversifiés du pays est un pur produit de la diaspora. Pourtant, il est né à Khartoum, au Soudan, en décembre 1969.

Dix ans plus tard, son père, ambassadeur, envoie sa famille en Europe, loin du régime de Hissène Habré. Amir Artine fera ses classes en Belgique : lycée chez les jésuites, à Liège, puis licence en sciences économiques à l’Université libre de Bruxelles. Ce n’est qu’en 1995, à 26 ans, qu’il rentre au pays où, en 1998, il crée Geyser. Vingt ans plus tard, la petite société spécialisée dans les travaux de maintenance sur le site pétrolier de Doba est le numéro deux du pays dans les domaines des travaux de forage, des services pétroliers et de l’hydraulique.

Le groupe s’est désormais diversifié dans le génie civil et les activités agropastorales, en particulier la production laitière. Propriétaire d’une grande ferme située à 40 km de N’Djamena, Amir Artine, passionné de courses hippiques, y élève aussi une centaine de chevaux. Cela explique sans doute que le PCA de Geyser est devenu ministre du Développement pastoral et des Productions animales (2013), puis de l’Élevage (2014), avant d’être nommé à la tête de la chambre de commerce, d’industrie, d’agriculture, des mines et de l’artisanat (CCIAMA) du pays, en février 2016.

Amir Artine est également le porte-parole des patrons du G5 Sahel qui, en août 2018, lors d’une rencontre stratégique à Nouakchott, en Mauritanie, ont créé l’Union des chambres de commerce du G5 Sahel pour développer le partenariat et les échanges entre les cinq pays, au-delà des questions sécuritaires. Sous sa houlette, la CCIAMA a publié, en octobre 2018, un « document cadre sur la facilité à faire des affaires au Tchad » qui répertorie les obstacles au développement du secteur privé. À cette occasion, elle a organisé le forum Tchad relance, pour mettre les choses à plat entre entrepreneurs, gouvernement et pouvoirs publics.

Jeune Afrique : Comment le secteur privé se porte-t-il ?

Amir Adoudou Artine : Ça va mieux, même si c’est encore difficile. On a connu douze années formidables, entre 2000 et 2012. Avant même que le pétrole se mette à couler, on goûtait déjà à la prospérité grâce à la phase de construction du « projet pétrole ». C’était le plein-emploi. Ensuite, ce fut le début de la phase d’exploitation, avec les années « bling-bling ». On sortait des années 1990, où les entreprises privées vivotaient, et c’était grisant. Certains en ont trop profité et ont dilapidé l’argent dans des dépenses inutiles : grosses maisons, 4 x 4, etc.

Et puis, à la fin de 2014, il y a eu une triple crise : chute des cours du baril, dépenses publiques englouties dans la sécurité et afflux massif de réfugiés depuis les pays voisins. La convergence de ces trois phénomènes a créé un séisme d’une ampleur à laquelle nous n’étions pas préparés et qui signait l’arrêt quasi total de nos entreprises, dont la majorité est interdépendante. Aujourd’hui, la crise est terminée, on est dans une phase de redémarrage économique. Mais attention, fin de crise ne veut pas dire relance. On travaille à consolider les acquis, qui restent fragiles.

L’objectif numéro un est la diversification

Quelles sont les priorités ?

Les grandes orientations sont données par le gouvernement. L’objectif numéro un est la diversification, avec une plus grande valorisation de nos ressources propres et la transformation de nos produits. À notre niveau, nous essayons de mettre le secteur privé au centre des préoccupations. Pour substituer l’investissement public que l’État ne peut plus assurer, on fait davantage appel à l’investissement direct étranger (IDE).

Pour rassurer nos partenaires, nous avons dressé un état des lieux, dès octobre 2018, en organisant la grande conférence Tchad relance. Pendant une semaine, nous avons réfléchi et débattu, entre patrons et avec le gouvernement, pour améliorer l’environnement des affaires. Tous les secteurs clés de notre économie étaient représentés : pétrole, mines, agriculture, commerce, cinéma, et même mannequinat. Chacun a fait part de ses griefs et de ses attentes. On s’est tout dit, sans langue de bois : problèmes de foncier, fiscalité, frais douaniers, corruption, etc. Nous en avons tiré plus de soixante recommandations, et un Conseil présidentiel pour le climat des affaires a été créé. Il est présidé par Idriss Déby Itno, ce qui nous assure une certaine réussite, car les décisions sont prises bien plus rapidement.

Notre cheptel, c’est des dollars sur pattes !

Et où en est la diversification ?

Certes, le Tchad a du pétrole, et ce secteur reste porteur, mais il doit se réorganiser. Quant au secteur minier, d’importants gisements d’or ont été découverts fortuitement dans les régions du Tibesti (Nord) et de Bâtha (centre), où nous assistons à une véritable ruée. L’État a dû prendre des mesures conservatoires pour canaliser cet élan. Des contrats ont récemment été signés avec des sociétés étrangères, mais l’exploitation de cette richesse n’en est qu’à ses débuts.

Une autre priorité est de consolider nos acquis. Le Tchad est surtout un pays à vocation agropastorale, par ses terres arables, ses immenses ressources en eau et son cheptel de 115 millions de ruminants. Notre cheptel, c’est des dollars sur pattes ! Actuellement, sur 137 projets [suivis par la CCIAMA], 80 % concernent le développement rural. Cela augure quelque chose de très positif. En Europe, le retour sur investissement est nul. Ici, j’investis presque les yeux fermés, car le Tchad a un potentiel énorme. Il y a tout à faire, c’est le pays où il faut être. Et c’est le plus sûr de la sous-région.

Qu’est-ce qui peut être amélioré ?

Le gouvernement doit mettre plus de moyens à notre disposition pour réussir cette transition. Surtout, il faut davantage miser sur la jeunesse, en investissant dans l’éducation et en créant les bases d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, avec à la clé de nouvelles success-storys. Autrefois, l’entrepreneuriat ne faisait pas rêver, car il avait un côté « souk », et les patrons n’étaient vus que comme de gros commerçants. Les meilleurs, ceux qui réussissaient, rejoignaient souvent la fonction publique.

Fini l’extravagance, nous avons vraiment tiré les leçons du passé

Les mentalités commencent à changer, mais il faut donner le goût de l’entrepreneuriat. J’ai bon espoir, car nous voyons nombre de jeunes talentueux dans tous les domaines, avec des dossiers d’affaires bien ficelés. La relève est là ! Au début des années 2000, il n’y avait que 3 000 à 4 000 entreprises privées dans le pays. Aujourd’hui, on en recense 36 000 (dont encore peu de sociétés étrangères). Les entrepreneurs sont plus jeunes, mieux préparés, mieux éduqués, et ils vont vers des investissements productifs. Fini l’extravagance, nous avons vraiment tiré les leçons du passé.

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