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« Vaincre à Rome », dans la peau d’un héros africain

Juste devant le Marocain Abdeslam Rhadi, après le 41e kilomètre.

Juste devant le Marocain Abdeslam Rhadi, après le 41e kilomètre. © Central Press/Getty Images

Avec « Vaincre à Rome », le Français Sylvain Coher retrace magistralement le parcours du coureur éthiopien Abebe Bikila lors du marathon olympique de 1960 à Rome, qu’il remporta pieds nus.

Vaincre à Rome est un roman de 42 195 mètres. « Du temps et de l’endurance, c’est le parti pris de ce livre, écrit son auteur, Sylvain Coher, en préface. Lire comme on court ; d’une seule traite en ménageant son souffle. » Quarante-deux kilomètres et 195 mètres, c’est la distance officielle du marathon depuis 1908.

L’épreuve dont il est ici question est celle qui commence le samedi 10 septembre 1960 à 17 h 30. C’est la fin des Jeux de la XVIIe olympiade, et 69 concurrents s’élancent à travers la Ville éternelle pour une course exigeante dont personne, jamais, ne sort indemne. Parmi les coureurs, il en est un qui ne porte pas de chaussures : sous le dossard numéro 11, un jeune caporal éthiopien de la garde royale du négus, âgé de 28 ans. Son nom ? Abebe Bikila.

Proximité avec un héros

« L’idée du livre m’est venue il y a assez longtemps, en 2002, en regardant un documentaire diffusé à une heure tardive à la télévision, se souvient Sylvain Coher. J’ai été fasciné par l’image de ce coureur aux pieds nus et j’avais noté son nom dans un carnet. À vrai dire, l’athlétisme, ce n’est pas vraiment mon truc. Mais quelques années plus tard, cette image m’est revenue, et je me suis documenté, sans rien connaître de l’Éthiopie, de la course et de cet homme. »

J’ai acquis une forme de proximité avec Abebe Bikila. Il était presque de la famille, je pouvais savoir ce qu’il ressentait

Séduit par l’histoire de Bikila, « toujours plus riche » au fur et à mesure qu’il se documentait, Coher s’est longtemps interrogé sur la forme qu’il allait donner à son récit. « Je suis romancier, dit-il, et j’essaie de m’en tenir à ça. Je ne suis ni journaliste ni historien ; la biographie en tant que telle ne m’intéresse pas, alors il me fallait trouver un espace romanesque pour raconter une histoire vraie. » C’est ainsi qu’il a fait le choix de se glisser dans la peau du coureur éthiopien pendant les deux heures quinze minutes et seize secondes que dura son marathon.

« Pour moi, l’usage du “je” est assez inconfortable, et je préfère l’éviter, poursuit le romancier. J’ai donc essayé à la troisième personne, mais il ne se passait pas grand-chose, on regardait quelqu’un courir. S’est alors dessinée l’idée de n’être que dans la course, de travailler sur la vitesse, sur le corps. À force d’accumuler des notes, et même si ma représentation est sans doute un peu fictive, j’ai acquis une forme de proximité avec Abebe Bikila. Il était presque de la famille, je pouvais savoir ce qu’il ressentait. »

« Tchigri yellem »

Se glisser dans la peau d’un Éthiopien mort en 1973, à l’âge de 41 ans, quand on est un Français de 48 ans, en 2019, demeure pour Coher un sujet d’interrogations. « La question de la légitimité de l’écriture est compliquée, affirme-t-il.

L’Afrique manque de héros, et Abebe Bikila en est un beau

Suis-je capable d’éprouver ce qu’un paysan sans le même bagage culturel pouvait ressentir ? Je ne sais pas, mais je ne sais pas non plus si le débat sur le sujet est bon. Ce que je sais, en revanche, c’est que l’Afrique manque de héros, et que celui-là en est un beau. »

Vaincre à Rome commence ainsi avec un coup de feu. Celui de « l’homme-starter au costume de lin gris » donnant le départ de la course. Zéro min 2 s, Abebe Bikila s’élance. Le livre s’achève deux heures, quinze minutes, quatorze secondes et deux dixièmes de seconde plus tard, quand il franchit la ligne d’arrivée, devançant le Marocain Abdeslam Rhadi de vingt-cinq secondes. Aucune révélation dans cette phrase puisque la victoire de l’Éthiopien, il y a près de soixante ans, fait partie de la légende olympique.

Le suspense demeure pourtant, qui tient en haleine, essouffle, emporte, éreinte, libère. Bikila sait dès le départ qu’il va gagner et comment il va gagner. Une voix murmure dans sa tête « tchigri yellem », « il n’y a pas de problème », et ses pensées s’égaillent, voyageant d’Addis-Abeba à Rome, du passé au présent, des conseils de l’entraîneur suédois, « papa » Onni Niskanen, aux bras de la jeune épouse restée au pays.

« La douce Yewebdar vient m’encourager en posant ses doigts dans le creux de mon cou ; c’est un peu comme si je la portais sur mes épaules et que nous montions ainsi l’un et l’autre la colline d’Entoto, le poumon d’Addis-Abeba, et sa sainte forêt d’eucalyptus, pour rejoindre notre nouvelle maison nichée près de l’ambassade de France. »

Obélisque d’Axum

Dense et vive, nourrie de connaissances encyclopédiques, dont certaines glanées lors d’une résidence à la villa Médicis de Rome, l’écriture de Sylvain Coher restitue à la fois la dimension physique de la course et le flux de pensées concomitantes qu’elle libère. Dans la tête d’Abebe Bikila, dans ses muscles, ses tendons, ses articulations, le romancier suit le parcours de la course depuis le Capitole de Michel-Ange jusqu’à l’arc de Constantin.

Ce qui m’étonne, ce sont toutes ces études où l’on demande aux scientifiques de dire pourquoi les Noirs seraient meilleurs

« Reconstruire le tracé du marathon avec précision n’a pas été facile, raconte Coher. Je l’ai parcouru par bribes, en fumant. Les parties rectilignes, je les ai faites en voiture. Ce qui était intéressant, c’était la Rome symbolique. Tout prenait sens. » Et pour cause ! Le marathon d’Abebe Bikila va au-delà d’une simple course : c’est l’Éthiopie contre l’Italie, c’est l’Afrique qui s’affirme face à un monde qui n’a que mépris pour elle. Quand il passe l’arc de triomphe entre le Colisée et le Palatin, l’Éthiopien remporte bien plus qu’une simple victoire.

Abebe Bikila remporte le marathon à Tokyo, en 1964.

Abebe Bikila remporte le marathon à Tokyo, en 1964. © AP/SIPA

« L’objectif reste ce lieu saint que j’aperçois déjà sous l’ombre en silhouette arquée – l’entrejambe de Constantin ! L’arc était le symbole des ambitions coloniales de Mussolini. Il y a vingt-cinq ans celui-ci faisait passer ses troupes sur la route des Triomphes avant de les envoyer combattre le fléau noir de l’Éthiopie. Nous réglerons le problème, promettait-il. » Le record olympique établi par Emil Zátopek à Helsinki tombe de plus de sept minutes, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est qu’après avoir accéléré au pied de l’obélisque d’Aksoum – volée à l’Éthiopie en 1937 – Abebe Bikila devient, en Italie, le premier Africain médaillé d’or aux Jeux.

« Je me permets enfin de sourire et je le fais largement. Ce que l’on perd à la guerre on le reprend autrement ; les militaires et les sportifs sont toujours là pour satisfaire ce besoin qu’a l’humanité de se confronter à elle-même. L’épopée romaine s’achève à cet instant, et désormais j’attends Rhadi pour enfin poser ma main sur son épaule. Que dire de Mussolini et de son million de soldats alors qu’un seul aura suffi pour conquérir Rome ? L’or est la chair des dieux, c’est comme ça. »

Racisme intact

Si la victoire d’Abebe Bikila annonce toute une série d’athlètes africains hors du commun dans la discipline, à l’instar de l’Éthiopien Hailé Gebreselassié ou du Kényan Eliud Kipchoge, actuel détenteur du record mondial en deux heures, une minute, trente-neuf secondes, le regard que porte l’Occident sur les coureurs noirs demeure porteur d’a priori douteux. Ainsi, en avril dernier, les organisateurs du semi-marathon de Trieste, en Italie du Nord, ont un temps refusé l’inscription de sportifs africains, dans l’idée de lutter contre « le commerce d’athlètes africains de grande valeur, qui sont purement et simplement exploités ».

Accusés de racisme, les organisateurs ont fait machine arrière. « Ce qui m’étonne, dans un sport où le mental compte avant tout, ce sont toutes ces études où l’on demande aux scientifiques de dire pourquoi les Noirs seraient meilleurs, poursuit Coher. Il y a même des études sur la sudation… » Ce regard imprégné de racisme qui imbibe encore le cerveau de nombreux supporters a-t-il changé depuis 1960 ?

« […] Laisse tomber, ce sont deux nègres ! Je porte la phrase quelques secondes dans mon poing sans trop savoir qu’en faire puis j’ouvre les mains et je secoue mes dix doigts. Lassali perde, so’ du’ negri ! C’est dit comme on crache pour chasser la bile. Parfois aussi on détourne la tête – on fait mine de ne pas nous voir. La couleur reste une offense puisque les véritables champions sont blancs et puisqu’ils courent juste devant nous. Malgré les pronostics, la foule occidentale se paie le luxe de choisir ses héros. »

S’il fut bien le héros, ce jour-là, les remarques entendues par Bikila tout au long du parcours pourraient bien l’être encore aujourd’hui. Le monde n’a sans doute pas assez changé depuis 1960.


En attendant le biopic

Après une blessure à la colonne vertébrale, le coureur éthiopien Abebe Bikila a commencé le tir à l'arc.

Après une blessure à la colonne vertébrale, le coureur éthiopien Abebe Bikila a commencé le tir à l'arc. © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS

Vaincre à Rome raconte le marathon d’Abebe Bikila en 1960, loin de toute volonté biographique. Si quelques images du coureur éthiopien apparaissent au début du film Marathon Man, avec Dustin Hoffman, c’est un biopic que mériterait la vie de l’athlète.

Vainqueur en 1960, il remporte de nouveau le marathon en 1964, à Tokyo – un peu plus d’un mois après avoir été opéré d’une appendicite aiguë –, et établit un nouveau record du monde. En 1967, il se fracture le péroné, et les conséquences de cette blessure le contraignent à l’abandon lors des Jeux de 1968, où l’épreuve est remportée par son compatriote Mamo Wolde.

La suite est plus dramatique : victime d’un grave accident de la route à bord de sa Volkswagen Coccinelle, en mars 1969, Bikila survit miraculeusement mais perd l’usage de ses jambes. Il se met alors à la course en fauteuil, au tir à l’arc et au ping-pong. Ovationné lors des Jeux de 1972, à Munich, où il est simple spectateur, il meurt en 1973 d’une hémorragie cérébrale. Un jour de deuil national est déclaré, et l’empereur Hailé Sélassié assiste à ses funérailles.

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