Politique

Xénophobie en Afrique du Sud : Cyril Ramaphosa sort du silence

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a été hué lors de la cérémonie d'hommage à Robert Mugabe, le 14 septembre à Harare, suite aux violences xénophobes qui ont frappé son pays.

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a été hué lors de la cérémonie d'hommage à Robert Mugabe, le 14 septembre à Harare, suite aux violences xénophobes qui ont frappé son pays. © AP/SIPA

Fragilisé sur la scène politique intérieure, le président sud-africain a condamné les récentes émeutes dirigées contre des étrangers qui ont secoué l’Afrique du Sud. Une réponse jugée trop timide sur le continent, qui a forcé Pretoria à montrer plus de fermeté.

Cette fois-ci, Cyril Ramaphosa parviendra-t-il à convaincre ? Au cœur d’une polémique grandissante quant à l’insuffisance de la réponse apportée aux violences xénophobes, le président Sud-africain devait absolument rassurer ses « frères africains ».

Après avoir été hué, samedi, lors des obsèques de Robert Mugabe au Zimbabwe, le président Sud-Africain a présenté ses « excuses ». « Je me tiens ici devant vous comme un frère africain, qui exprime ses regrets et présente ses excuses pour ce qui s’est passé dans mon pays », a-t-il lancé, après avoir pu reprendre son discours.

« Les Sud-Africains ne sont pas xénophobes »

« Nous travaillons très dur pour encourager notre peuple à accueillir toute la population des pays africains », a-t-il poursuivi en affirmant que les Sud-Africains « ne sont pas xénophobes ».

Pour convaincre, le président a décidé de dépêcher une mission spéciale sous l’égide de l’ancien ministre Jeff Radebe. Les émissaires se rendront au Nigeria, au Niger, au Ghana, au Sénégal, en Tanzanie, en RDC et en Zambie afin de montrer à l’opinion « que l’Afrique du Sud est attachée aux idéaux panafricains d’union et de solidarité ». Cette mission sera-t-elle suffisante pour apaiser la colère des Africains ?

« Héritage de l’apartheid »

Quelques jours plus tôt, le 9 septembre, sa ministre des Relations internationales et de la Coopération, Naledi Pandor, était déjà montée au créneau en rassemblant à Pretoria les diplomates étrangers pour une réunion extraordinaire. Un moyen de leur prouver que l’affaire était prise « très au sérieux », glisse-t-on dans son entourage. Devant les ambassadeurs africains, Naledi Pandor a expliqué que la violence était un « héritage de l’apartheid ». « Les inégalités économiques ont renforcé la frustration et causé de l’antipathie à l’égard de nos frères et sœurs africains. »

Au Nigeria, outrés de voir « des Africains attaquer d’autres Africains », certains ont réagi en s’en prenant aux intérêts de la nation Arc-en-Ciel

Depuis plusieurs jours, les autorités sud-africaines étaient sous le feu des critiques alors que se multipliaient sur les réseaux sociaux les vidéos montrant des magasins pillés, des groupes de jeunes déchaînés, armés, entonnant des chants ciblant directement les étrangers. Des violences, qui ont fait une dizaine de morts et de nombreux blessés, rappelant les événements meurtriers de 2008 et de 2015.

Indignation

Cyril Ramaphosa semble avoir tardé à prendre la mesure de la gravité de la situation. Tandis que l’Afrique du Sud s’embrasait, les opinions publiques du continent s’indignaient du silence et de l’inaction de Pretoria. De fait, le 3 septembre, le chef de l’État s’est contenté de « condamner fermement » les violences et les pillages, affirmant qu’il ne pouvait « y avoir aucune justification dans le fait d’attaquer des étrangers ».

Aurait-il dû faire plus ? Au Nigeria, outrés de voir « des Africains attaquer d’autres Africains », certains ont réagi en s’en prenant aux intérêts de la nation Arc-en-Ciel. L’APC, le parti au pouvoir, a appelé à la nationalisation d’entreprises sud-africaines. À Lagos ou à Abuja, certaines enseignes – parmi lesquelles celles du géant des télécoms MTN – et les consulats ont été pris d’assaut. Des manifestations ont également éclaté devant les ambassades d’Afrique du Sud en Zambie et en RD Congo.

Ramaphosa en quête de légitimité 

Pour autant, si la plupart des chefs d’État ont exprimé leur inquiétude, facilitant pour certains le retour au pays de leurs ressortissants, ils se sont bien gardés de critiquer directement Cyril Ramaphosa. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine – constitué de quinze membres et au sein duquel siège le Nigeria mais pas l’Afrique du Sud – a placé le sujet de la xénophobie à son ordre du jour. Mais seul Abuja semble avoir exprimé fermement son indignation. Sans doute le géant ouest-africain voit-il aussi dans cet épisode tragique une occasion de contester le leadership de son grand rival sur le continent.

Embarrassé, fragilisé et entaché de soupçons de corruption, le chef de l’État se trouve dans une situation délicate

Embarrassé, fragilisé par les divisions qui règnent au Congrès national africain (ANC, au pouvoir), entaché de soupçons de corruption, le chef de l’État se trouve dans une situation délicate. D’autant qu’il a déjà fort à faire pour asseoir sa légitimité au sein d’un parti dont il n’a remporté la présidence que d’une courte tête en décembre 2017. Il est également accaparé par les questions économiques. À la tête d’un pays où le taux de chômage frôle les 30 % et où les inégalités socio-économiques sont criantes, il ne dispose pas des coudées franches dont il aurait besoin au sein de son parti. Pouvait-il être audible sur les questions de xénophobie ?

Consensuel

De fait, le gouvernement peine à apporter une réponse ferme et coordonnée aux événements récents, préférant parler d’« actes criminels ». L’opposant Julius Malema a réagi en disant que cette « colère était dirigée contre les mauvaises personnes » et que « comme nous tous, nos frères et sœurs africains vendent leur main-d’œuvre bon marché pour survivre ».

Mais le gouvernement, lui, a préféré ne pas s’appesantir sur l’existence d’un discours xénophobe prégnant dans le pays, au sein même d’une élite politique souvent accusée de venir jeter de l’huile sur le feu. Le ministre de la Santé lui-même a, par le passé, désigné les étrangers comme responsables de la dégradation du système de santé.

Plus consensuel que son prédécesseur Jacob Zuma, Cyril Ramaphosa n’a pas donné dans la surenchère populiste. Apprécié des chancelleries et des investisseurs, il se prépare désormais à prendre, l’année prochaine, la tête de la présidence tournante de l’UA.

Nul doute qu’il en profitera pour tenter de redorer le blason de l’Afrique du Sud et réaffirmer son leadership. Pour ce faire, il pourra compter sur le soutien – jusque-là indéfectible – des alliés historiques de l’ANC sur le continent.

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