Energie

[Tribune] Entreprises électriques nationales : à la recherche du modèle gagnant

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Mis à jour le 24 octobre 2019 à 10h02

Par  Julien Wagner

Journaliste économique à Jeune Afrique, en charge de l'agrobusiness et de la production électrique

Eskom produit 95 % de l'électricité en Afrique du Sud. (Photo d'illustration)

Eskom produit 95 % de l'électricité en Afrique du Sud. (Photo d'illustration) © Gerhard Roux/Wikimedia Commons

Sénégal, Cameroun, Ghana, Afrique du Sud… Vu les déboires de plusieurs compagnies d’électricité nationales sur le continent, quels sont les écueils à éviter et les pistes à suivre pour une gestion plus fiable et saine de ces paquebots nationaux ?

Vingt-sept milliards d’euros. C’est le montant abyssal de la dette d’Eskom. D’année en année, la compagnie sud-africaine qui fournit 95 % de l’énergie électrique du pays ne cesse de perdre de l’argent. Sa survie ne tient qu’aux opérations de renflouement erratiques de l’État, qui accuse lui-même une dette de 179 milliards d’euros (2018).

Les déboires d’Eskom n’ont rien d’une exception. La Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec) est endettée à hauteur de 377 millions d’euros. Electricity Company of Ghana (ECG), pour plus de 350 millions d’euros. Energy of Cameroon (Eneo), 150 millions d’euros… La liste est longue.

Des investissements de long terme

Impayés de l’État, pertes sur réseau, manque d’investissements à long terme, mauvaise gestion… les causes sont légion. Et c’est bien à une refonte complète du business model de ce type d’entreprise à laquelle les gouvernements doivent s’atteler. Mais la martingale est difficile à trouver.

Les cas de la Senelec et d’Eskom sont caractéristiques des entreprises africaines à capitaux publics. Ces modèles souffrent de façon chronique de problèmes de gouvernance, de compétence et de financement. Pire, l’État, ayant ses propres soucis budgétaires, n’hésite pas à accumuler les créances auprès de la société qu’il possède.

Pour pallier ces écueils, nombre de pays ont effectué ou envisagent la privatisation de leur entreprise nationale. L’investisseur privé, le plus souvent venu du Nord, étant censé apporter ses qualités de gestion, sa compétence technique, ainsi que de l’argent frais pour réaliser les investissements nécessaires. Les pays africains y sont même parfois fortement incités, comme ce fut le cas pour ECG à qui l’agence américaine Millennium Challenge Corporation a promis pas moins de 469 millions de dollars en cas de succès du processus de privatisation lancé en 2015.

Mais la privatisation n’a rien d’une panacée. Le cas d’Eneo est symptomatique. Propriété du fonds d’investissement britannique Actis depuis 2014, actionnaire à hauteur de 51 %, la compagnie camerounaise souffre de tous les maux précités et désespère ses usagers à coups de délestages intempestifs et de sous-investissements. Yaoundé n’a sans doute pas choisi le bon investisseur. Actis raisonne à court et moyen termes, cherchant à rentabiliser ses investissements sur une période de sept ans en moyenne.

Or, l’électricité est une affaire de long terme, qui requiert une vision et des investissements sur vingt à trente ans. Sans compter ses implications en matière sociale ou d’aménagement du territoire. De son côté, le Cameroun n’est pas exempt de tout reproche. Ces cinq dernières années, il a montré à maintes reprises qu’il faisait lui aussi prévaloir ses propres intérêts au détriment d’Eneo. À telle enseigne qu’on se demande qui, parmi ses actionnaires, défend les intérêts de la compagnie.

Processus de privatisation

Bien malin qui trouvera le bon modèle. En juin, lors de l’Africa Energy Forum, à Lisbonne, un professionnel africain esquissait pour JA une piste intéressante :

« Le plus important, c’est la gouvernance. Pour bien faire, il faudrait que l’actionnariat comprenne une partie minime pour l’état, qui conserve quoi qu’il arrive un droit de regard, un partenaire privé, majoritaire ou non, avec de fortes compétences techniques, et des acteurs économiques locaux qui ont un intérêt à ce que la compagnie fonctionne. Ainsi, le conseil d’administration joue un vrai rôle de contrôle pour le bien de la société. » Mais encore faut-il bien mener le processus de privatisation…

Dans le cas ghanéen, le président Nana Akufo-Addo, élu en 2017, avait promis durant sa campagne de changer les termes de l’appel d’offres lancé en 2015. La part maximale accordée aux investisseurs étrangers était alors passée de 80 % à 49 %. Hélas, ce changement a déréglé le processus. Seuls deux soumissionnaires parmi les 33 intéressés au départ se sont finalement portés candidats.

Le chinois BXC disqualifié pour cause de conflit d’intérêts (sa filiale ghanéenne est productrice d’électricité et en vend à ECG), le gouvernement n’a eu d’autre choix que d’attribuer la concession à la seule candidature restante, le consortium Power Distribution Services, composé du philippin Meralco (30 %), de l’angolais Aenergy (19 %) et de cinq entreprises ghanéennes plus ou moins inconnues jusque-là, dont TG Energy Solutions (18 %), en partie propriété de Philip Ayesu, un membre… du parti présidentiel.

Un attelage qui s’est révélé bancal puisque la concession a été suspendue fin juillet, moins de six mois après sa reprise effective : les garanties de paiement soumises par ce consortium étaient des faux.

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