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Cet article est issu du dossier «Tchad : les lignes de front d'Idriss Déby Itno»

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Politique

Tchad : la stabilité à tout prix ?

Idriss Déby Itno, le 18 janvier 2017 au palais présidentiel.

Idriss Déby Itno, le 18 janvier 2017 au palais présidentiel. © Vincent Fournier/JA

Pour faire face à la crise financière et aux menaces sécuritaires, Idriss Déby Itno a placé son quinquennat sous le signe de la rigueur. Mais certains lui reprochent d’avoir d’abord et surtout cherché à renforcer ses pouvoirs.

Au siège du Mouvement patriotique du salut (MPS), sur la place de la Nation, à N’Djamena, l’ambiance était à la fête le 8 août dernier. Dans la cour principale, les convives, pour la plupart des représentants des institutions du pays, des députés et des cadres du parti au pouvoir, agitent de petits drapeaux aux couleurs du MPS (jaune et bleu), flanqués de ses emblèmes (un fusil et une houe soutenant une torche) et de sa martiale devise : « Mourir pour le salut ». Tout un programme, fidèle à l’histoire du parti présidentiel.

À sa création par Idriss Déby Itno, en mars 1990, le MPS a tout d’abord été un mouvement rebelle clandestin. Quelques mois plus tard, il s’est mué en parti politique après avoir fait tomber le régime de Hissène Habré, en décembre 1990. « Le MPS a transformé la scène politique tchadienne. C’est lui qui a permis la démocratisation du pays et instauré le multipartisme », tient à rappeler son secrétaire général, Mahamat Zen Bada Abbas.

Malgré la pluie battante, les danseurs traditionnels défilent dans la cour devant les ministres et les dignitaires du parti. Et dans cette foule compacte, on se salue en levant le poing devant les portraits géants du leader incontesté, Idriss Déby Itno, dont tous célèbrent ce jour-là le troisième anniversaire de son investiture à un cinquième mandat, le 8 août 2016 – le président sortant avait été réélu dès le premier tour, le 10 avril 2016, avec près de 60 % des suffrages exprimés, résultat contesté par une partie de l’opposition.

Il y a trois ans, Idriss Déby Itno avait prêté serment dans un contexte de crise financière aiguë et de récession, accentuées par une guerre d’usure coûteuse menée contre Boko Haram. « Parmi ses promesses, il y avait trois axes forts, rappelle Hassan Sylla Bakari, le porte-parole du MPS. D’abord œuvrer pour la paix, en garantissant la sécurité du territoire tchadien. Ensuite, donner la possibilité à chaque citoyen d’accéder à l’eau, à la santé, au logement, à l’énergie et à la mobilité. Et, enfin, bâtir un pays dynamique et prospère. Nous sommes en train de relever ces défis. »

État d’urgence dans trois provinces

Ex-ministre de l’Information et de la Communication et porte-parole du gouvernement de 2011 à 2016, Hassan Sylla Bakari est un fidèle d’entre les fidèles de l’exécutif, à tel point que certains opposants l’ont un temps surnommé « le griot de la dictature ».

Lui préfère rappeler qu’il se tenait aux côtés des troupes tchadiennes lors de l’opération Serval pour libérer Gao, en janvier 2013, et il a vu au Mali les ravages de l’islamisation radicale et de la montée des tensions intercommunautaires. L’insécurité, il connaît. « On peut être fier. C’est sûr, le Tchad a beaucoup donné, mais il en paie aussi un certain prix », souligne le porte-parole du parti.

Le pays est en effet affecté par les maux qui rongent ses voisins du Sahel. Au début d’août, des affrontements entre cultivateurs et éleveurs ont ainsi fait au moins une cinquantaine de morts en dix jours dans l’est du pays, désormais régulièrement agité par des violences entre nomades zaghawas et paysans ouaddaïens, ce qui laisse craindre les prémices de crises intercommunautaires, voire d’une guerre civile.

Pour tenter de contenir la menace, le 18 août, Idriss Déby Itno a déclaré l’état d’urgence pour trois mois dans deux provinces frontalières avec le Soudan, le Sila et le Ouaddaï, puis dans celle du Tibesti, dans le Nord, en réclamant le désarmement des civils et en rappelant que « la cause principale de ce conflit intercommunautaire est liée au désordre qui dégénère au Soudan ». Le 10 septembre, les députés ont prorogé cet état d’urgence pour quatre mois.

Des forces tchadiennes engagée contre Boko Haram lors d'un exercice conjoint avec l'armée nigériane en 2015.

Des forces tchadiennes engagée contre Boko Haram lors d'un exercice conjoint avec l'armée nigériane en 2015. © Jerome Delay/AP/SIPA

 C’est un pays plus fragile qu’il n’y paraît et qui, faute d’unité, pourrait très bien s’embraser rapidement dans un scénario à la malienne, alerte un cadre humanitaire allemand

Le Tchad, dont la croissance économique retrouve quelques couleurs (de – 2,4 % en 2017 à + 2,4 % en 2018 et en 2019.), essaie de relever la tête dans un contexte sécuritaire régional toujours aussi incertain, malgré la volonté du chef de l’État de rassurer la communauté internationale par un discours toujours plus ferme face aux tentatives de déstabilisation venues de l’extérieur. Mais ce climat d’instabilité, lourd de menaces, le cerne de toutes parts.

À l’est, donc, à la frontière avec le Soudan, encore agité par la chute d’Omar el-Béchir. Au sud, où, depuis le début de l’année, le Tchad a renforcé la présence de ses troupes à la frontière avec la Centrafrique (dont il a également accueilli nombre de réfugiés depuis la guerre civile de 2012-2013). À l’ouest aussi, où, avec ses voisins du Cameroun, du Nigeria et du Niger, il poursuit sa lutte contre Boko Haram.

Enfin, au nord, à sa frontière avec la Libye, où, à sa demande, l’aviation française engagée dans l’opération Barkhane a procédé à des frappes controversées pour stopper l’incursion d’une colonne armée de l’Union des forces de la résistance (UFR), une alliance de troupes rebelles basée en Libye.

« C’est un pays plus fragile qu’il n’y paraît et qui, faute d’unité, pourrait très bien s’embraser rapidement dans un scénario à la malienne », alerte un cadre humanitaire allemand. Ce sur quoi la très grande majorité des Tchadiens s’accordent, même si l’exécutif se voit régulièrement reprocher d’utiliser l’argument sécuritaire « pour mettre en veille la vie démocratique du pays », selon les mots de Saleh Kebzabo, ex-chef de file de l’opposition.

Reste qu’il est loin d’être simple, sur les plans logistique et financier, d’organiser des élections sereines dans un tel contexte. Pourtant, ainsi que l’a assuré le chef de l’État en juillet, les législatives, reportées à plusieurs reprises depuis 2015, devraient se tenir à la fin de l’année. Même si les principaux leaders de l’opposition n’y croient plus, les autorités tchadiennes assurent qu’elles sauront relever le défi et montrent des signes de bonne volonté.

Dialogue électoral

Le 11 juillet, la plupart des chefs de parti se sont rendus au palais présidentiel pour répondre à l’invitation d’Idriss Déby Itno, qui souhaitait rouvrir le dialogue sur l’évolution du processus électoral. À l’issue d’un débat houleux, des décisions ont été prises afin que le dispositif de préparation du scrutin soit remanié, notamment le Cadre national de dialogue politique (CNDP).

En revanche, les problèmes de fond en matière de transparence et d’ouverture du jeu politique n’ont connu aucune avancée. Le 13 juillet, en signe d’apaisement, le président tchadien a par ailleurs levé les restrictions sur les réseaux sociaux, lesquels étaient bloqués pour « raisons sécuritaires » depuis mars 2018 – au moment où s’élevaient des contestations contre le projet de nouvelle Constitution, adoptée en avril et entrée en vigueur en mai 2018.

« Sans dialogue, il y aura toujours des rébellions au Tchad, jusqu’à obtenir un changement de régime par la force, avec tous les risques d’une guerre civile que cela comporte », estimait récemment Moussa Pascal Sougui, secrétaire général du Conseil national de la résistance pour la démocratie (CNRD).

Une chose est sûre, alors que le tout-militaire semble montrer ses limites, seul un peu d’oxygène démocratique permettra de calmer les esprits.

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