Société

[Chronique] Armes blanches, barbarie noire

Par

Écrivain et blogueur camerounais

Des résidents protestent dans les rues de Johannesburg, le 8 septembre 2019.

Des résidents protestent dans les rues de Johannesburg, le 8 septembre 2019. © AP/SIPA

Triste spectacle que celui offert à nos yeux par une partie du peuple sud­africain, ces derniers jours. C’est une représentation horrible de ce que l’esprit humain, toujours aussi créatif, peut produire d’absurde et de malsain.

Les violences xénophobes (hélas récurrentes) survenues dans le pays de Nelson Mandela ont ravivé, en ceux qui en doutaient encore, la conscience de la dualité humaine, capable du meilleur comme du pire. Ainsi, on peut être, pendant de trop longues décennies, le symbole de la résistance d’une humanité marginalisée et ségréguée, quêtant dans le sang et la douleur sa liberté, et devenir, consciemment ou non, l’archétype du rejet et de la xénophobie exprimée de la plus abjecte des façons.

En observant la déferlante d’indignations suscitées par les événements tragiques de ces derniers jours, l’humble observateur que je suis n’a pas manqué de noter le choix des mots et des images mis en avant pour présenter ce qui se passe en Afrique du Sud.

Deux couleurs

C’est que, dans le patchwork des couleurs qui fondent le caractère multiracial de leur patrie, les enfants de la nation Arc-en-Ciel en ont choisi deux.

D’abord le noir, comme la « race » de leurs cibles, ces frères africains d’hier, « envahisseurs » d’aujourd’hui. Ensuite, le blanc, comme la catégorisation des instruments de mort le plus souvent utilisés pour ce dessein funeste et regroupés sous l’expression monochrome d’« armes blanches ».

La plupart des images utilisées pour illustrer la tragédie qui se joue ont présenté ces groupes de chasseurs d’hommes, armés de couteaux, de gourdins, de machettes ou de bâtons encore luisants de leur forfaiture. Des objets ordinaires mais qui, dans cette macabre mise en scène de la condition humaine, n’ont fait que rehausser le caractère barbare des crimes perpétrés.

Pitié

À se demander si les lyncheurs sud-africains n’ont pas pitié de cette Afrique déjà méprisée et handicapée par l’image de « shithole » [« pays de merde », selon D. Trump] que certains n’hésitent pas à lui coller. Cette Afrique dont chaque conflit laisse à l’histoire des milliers d’images d’énergumènes enragés, couverts du sang de leurs victimes. Du sang dégoulinant de lames brandies devant les objectifs du monde entier, qui les font tourner en boucle, persuadant encore plus le « monde libre » de la chance qu’il a de vivre sur le bon hémisphère.

Le cynique que je suis fait partie de la génération traumatisée par les images sombres du génocide au Rwanda, ces armées de miliciens défilant en brandissant machettes et bâtons, rouges du sang séché de leurs victimes, découpées ou battues à mort. Le Liberia évoque en moi des miliciens délaissant la kalachnikov pour s’exercer au métier de tailleur-amputeur.

De Columbine à Durban, de Delhi à Christchurch, la liste de ces « actes cannibales » des temps modernes est longue, ses raisons, multiples et complexes. Mais qu’il s’agisse de « fous », d’États, de « terroristes » ou de groupes ethnico-raciaux, le résultat est le même. Des morts. Des hommes qui prennent la vie d’autres, pour du pain, des ressources, des idées, ou pour rien.

Violence exhibitionniste et médiatisée

Ailleurs, les images des tueries de masse passent aux heures de grande écoute, maîtrisées, à tel point que le staccato des armes automatiques pourrait faire penser à l’explosion de pétards d’une fête foraine mal gérée.

L’Africain, lui, semble avoir opté pour une touche personnelle, une couche de violence inutile, une dose de souffrance exhibitionniste et médiatisée. Exit la touche technologique induite par des drones pilotés depuis des salons feutrés, exit la touche industrielle apportée par des armes automatiques, efficaces et rapides – ce n’est pas mieux, je vous le concède –, en Afrique on tue lentement, aux yeux de tous, avec ce qu’on a sous la main. Pauvreté ? Sadisme ? La réponse n’est pas nécessaire.

Un palmarès des modes de tueries les plus propres n’a aucun intérêt : ceux qui ont perdu des proches à cause de la folie humaine peuvent en témoigner. Que l’arme soit blanche ou non, seule la couleur des sentiments qui animent un individu la retournant contre ses congénères devrait nous préoccuper.

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