Analyses

Présidentielle en Tunisie : depuis Rabat, Paris ou Abou Dhabi, un scrutin sous haute surveillance

Des observateurs de l’Union européenne visitant un bureau de vote à Tunis lors des municipales de 2018 (image d'illustration).

Des observateurs de l’Union européenne visitant un bureau de vote à Tunis lors des municipales de 2018 (image d'illustration). © Yassine Gaidi/Anadolu Agency/AFP

La présidentielle représente un enjeu majeur pour le pays mais aussi pour ses partenaires et amis. De Washington à Abou Dhabi en passant par Paris, Bruxelles, Alger et Rabat, tous les regards sont rivés, ce 15 septembre, sur le déroulement de l’élection à la magistrature suprême dans l’unique vraie démocratie issue du Printemps arabe.

• Europe : une amitié exigeante

L’arrestation de Nabil Karoui le 23 août a fait sortir de sa réserve Antonio Tajani, député et ancien président du Parlement européen. « Cela rappelle de mauvais souvenirs de régimes autoritaires. La Tunisie risque de faire des pas en arrière dans sa transition démocratique », a commenté l’élu italien sur Twitter. L’indignation s’est depuis propagée.

Le 10 septembre, la présidentielle tunisienne s’invite au Parlement français. « Dans quelle démocratie voit-on, trois semaines avant le premier tour d’une élection présidentielle, le principal candidat incarcéré ? » s’est interrogé Jean-Christophe Lagarde, député centriste. « On m’a fait part de plusieurs craintes d’atteinte au processus démocratique actuel », a affirmé pour sa part le député M’jid El Guerrab, qui représente notamment les Français résidant en Tunisie.

« C’est un message de très grande attention que je veux adresser à nos amis tunisiens, de très grande amitié, de confiance et d’espoir que les élections seront à la hauteur des enjeux », a lancé le Premier ministre Édouard Philippe, rappelant le soutien de la France à la Tunisie, « politiquement, diplomatiquement, avec beaucoup d’engagement ». Un avertissement à mots couverts.

Même saveur aigre-douce dans les propos de Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères : « La France est particulièrement active au sein de la commission de l’UE chargée de vérifier la sérénité du processus électoral. » Laquelle commission avait appelé, la veille, « les autorités concernées » à « permettre à tous les candidats, dont M. Karoui, de mener campagne dans le respect du principe d’égalité des chances ».

Une relation stratégique

La Mission d’observation électorale de l’Union européenne (MOE UE) en Tunisie – dirigée par Fabio Massimo Castaldo, vice-président du Parlement européen, et sur place depuis le 23 août – a déployé ce 15 septembre une ­centaine d’observateurs dans les bureaux de vote. Car pour Bruxelles, et quel que soit le résultat des élections, il s’agit de continuer à soutenir l’unique rescapé du Printemps arabe. « En Europe, beaucoup veulent préserver l’expérience de cet îlot démocratique comme une vitrine ou un laboratoire expérimental », explique Mehdi Taje, président de ­l’Institut de veille et d’analyse stratégique et prospective (Ivasp). Pour certains, ­l’effet sur la transition tunisienne du voisinage immédiat de l’Algérie et de la Libye est quasi nul. D’autres, notamment au Quai d’Orsay, jugent essentiel de ­préserver l’équilibre du pays.

Le principe de la relation stratégique Tunisie-UE n’a pas été remis en question, mais l’amitié exigeante pourrait être le nouveau mot d’ordre

Dans les capitales européennes, l’enthousiasme pour l’expérience démocratique tunisienne s’est quelque peu tempéré. En cause, la suspension de l’accord de libre-échange avec l’UE (Aleca) et le retard pris dans la mise en place des réformes et des instances constitutionnelles. « Le pays n’a pas su mener à bien des réformes économiques et institutionnelles. On aurait tant voulu que cela se passe autrement », confie un haut fonctionnaire européen sous le couvert de l’anonymat. « Notre unique préoccupation est que le modèle démocratique qui s’exprime pleinement soit accompagné et consolidé par une économie qui aille mieux », précise quant à lui l’ambassadeur de France en Tunisie, Olivier Poivre d’Arvor.

Le principe de la relation stratégique Tunisie-UE n’a pas été remis en question, mais l’amitié exigeante pourrait être le nouveau mot d’ordre. En attendant une meilleure visibilité, Bruxelles, comptable auprès des contribuables européens des 300 millions d’euros versés annuellement à la Tunisie, a préféré surseoir au décaissement des 150 millions d’euros d’appui budgétaire prévu pour septembre.

• Maghreb : des sentiments mêlés 

Le premier débat télévisé entre candidats à la présidentielle, le 7 septembre, a été abondamment commenté… chez les voisins maghrébins. « Spectacle de science-fiction pour nous Marocains », s’est écrié un internaute du royaume, quand un autre, d’Algérie, confiait être « admiratif et un peu envieux ».

Sur le plateau d’Elhiwar Ettounsi, les compétiteurs, eux, n’ont pas manqué d’adresser des messages aux téléspectateurs « frères ». Hatem Boulabiar, ancien membre du Conseil de la choura d’Ennahdha et candidat du mouvement Indépendants démocrates, promet d’ouvrir des négociations avec le hirak algérien. Auparavant, les ­propos du candidat indépendant Safi Saïd sur « ce tourisme qui ramène [dans son pays] un million d’affamés qui viennent consommer le pain du peuple tunisien », a soulevé une vague d’indignation en Algérie. Quant au « couple tuniso-algérien » évoqué par Youssef Chahed et censé devenir le moteur du Maghreb, l’expression a provoqué quelques grincements de dents du côté de Rabat.

Bisbilles diplomatiques

« Il faut se souvenir que Youssef Chahed, lors de sa visite, en juin 2017, n’avait pas été reçu par le roi Mohammed VI », rappelle un communicant marocain. La primature tunisienne avait alors glissé, sous le couvert de l’anonymat, que la rencontre, pourtant bien prévue, avait été annulée à cause de divergences sur la question du Sahara occidental, Youssef Chahed ayant refusé de reconnaître la souveraineté du royaume sur ce territoire. « Tout en préservant son alliance stratégique sécuritaire avec l’Algérie, la prochaine majorité aura peut-être aussi à cœur de réchauffer les relations avec le Maroc », ajoute le communicant. Le royaume apprécie l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomâa, un des rares candidats qui connaît M6.

Mais « l’attention est focalisée sur le cas de Nabil Karoui [candidat à la présidentielle incarcéré], très connu ici grâce à sa chaîne de télévision maghrébine Nessma TV, insiste le journaliste Nassim El Kerf. Cela donne un relief particulier et supplémentaire à ce scrutin ».

Débats décevants

Côté algérien, l’agence d’État APS a bien évoqué les premiers débats entre candidats, mais sans s’attarder sur le contenu des propositions des uns et des autres. « L’expérience démocratique tunisienne ne doit pas faire tache d’huile, surtout pas maintenant, assure le géopoliticien Mehdi Taje. Certains, pas tous, sont fébriles et veulent sauver leur système. Ceux-là nous observent à la loupe et ont tout intérêt à ce que l’on échoue. La présence de terroristes de nationalité algérienne en Tunisie, comme lors de l’opération de Haidra (Nord-Ouest), le 2 septembre, est embarrassante pour Alger. »

Les Algériens portent un regard bienveillant sur un exercice démocratique qu’ils voudraient bien pouvoir pratiquer, mais sont étonnés et déçus du niveau des débats par rapport à 2014

Côté algérien, la Tunisie est à la fois perçue comme un exemple et comme un contre-modèle. « Les Algériens portent un regard bienveillant sur un exercice démocratique qu’ils voudraient bien pouvoir pratiquer, mais sont étonnés et déçus du niveau des débats par rapport à 2014 », relève le chercheur et journaliste Lotfi Madani. Quant à la Libye, elle connaît en ce moment une situation assez difficile pour ne pas s’inquiéter de celle de son voisin tunisien. « Nous avons d’autres préoccupations, et la Tunisie n’est un exemple que pour elle-même », assène avec une pointe d’envie Hazem el-Massoudi, militant de la société civile libyenne.

• Golfe : dans l’expectative

Les trois principales puissances influentes du Golfe – Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar – se montrent quelque peu désemparées face à une scène politique tunisienne singulièrement éclatée depuis la révolution de 2011. « La vie politique y est devenue très complexe », confie un responsable qatari. Le jeu des coalitions gouvernementales et la multiplication des candidats ont brouillé les cartes et jeté aux oubliettes le clivage, plus lisible, entre modernistes et islamistes.

Aussi les trois pays du Golfe se montrent-ils plus prudents dans leurs soutiens. Riyad, qui a particulièrement mauvaise presse, privilégie les relations institutionnelles. Et laisse parler les dollars. Dans la foulée de l’assassinat de Jamal Khashoggi, et alors que le prince héritier Mohamed Ben Salman avait été reçu par Béji Caïd Essebsi au milieu des manifestations contre sa venue, le royaume wahhabite avait mis à disposition de la Tunisie 2 milliards de dollars, sous forme de dépôt auprès de la Banque centrale de Tunisie (BCT).

Mohamed Ben Salman avec le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, le 27 novembre 2018, à Tunis.

Mohamed Ben Salman avec le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, le 27 novembre 2018, à Tunis. © Bandar Algaloud/Saudi Kingdom Council/Anadolu Agency/AFP

La question libyenne

Du côté d’Abou Dhabi, même volonté affichée de relancer les relations interétatiques après une période de gel des investissements émiratis en Tunisie, du fait notamment de la participation d’Ennahdha aux différents gouvernements. Le retour en décembre 2018 à Tunis de l’ancien ambassadeur Rached Mohamed Jomaa Mansouri a été interprété comme un signe de réchauffement. Même si sa présence en avril à un meeting d’Abir Moussi, laquelle ne cache pas sa nostalgie pour l’ancien régime, a suscité bien des spéculations.

À l’évidence, un succès électoral d’Ennahdha ne serait pas vu d’un bon œil du côté des Émirats

À l’évidence, un succès électoral d’Ennahdha ne serait pas vu d’un bon œil du côté des Émirats, qui considèrent les Frères musulmans comme la principale menace pour la stabilité régionale. Sans compter le dossier libyen, dans lequel est très impliqué Abou Dhabi. « Jusque-là, Tunis a refusé de soutenir la politique émiratie en Libye, note Theodore Karasik, conseiller à la Gulf State Analytics. De ce point de vue, Abou Dhabi sera très attentif au nom du futur chef de l’État… »

Quant au Qatar, s’il nie participer au financement d’Ennahdha, il n’en conserve pas moins des rapports ­privilégiés avec la formation de Rached Ghannouchi. « Nos relations étaient bonnes avec feu Béji Caïd Essebsi aussi, tempère toutefois le responsable qatari. Parmi les trois dirigeants [des trois pays du Golfe], seul l’émir Hamed Al Thani s’est rendu aux obsèques de l’ancien président. »

• États-Unis : « wait and see »

Mohamed Ennaceur et David Schenker au palais de Carthage, le 9 septembre.

Mohamed Ennaceur et David Schenker au palais de Carthage, le 9 septembre. © Présidence de la Tunisie

En tournée dans la région, David Schenker, le secrétaire d’État adjoint américain, a fait escale à Tunis le 9 septembre pour s’entretenir avec le président de la République par intérim, Mohamed Ennaceur. Lequel lui a garanti, depuis le palais de Carthage, « sa détermination à assurer les meilleures conditions pour le bon déroulement de la présidentielle anticipée, en garantissant la neutralité des institutions et des différents appareils de l’État ».

Le même jour, la fondation Carter Center – du nom de l’ancien président américain – appelait à « davantage de transparence » dans le processus électoral, notant que « le timing de l’arrestation de Nabil Karoui soulève des questions, d’autant qu’un autre tribunal d’instance lui avait permis de rester en liberté pendant l’enquête ». L’ONG s’inquiète aussi du fait que « Nabil Karoui [parte] avec un handicap puisqu’il ne peut faire campagne depuis sa cellule ». Quant au FMI, il a purement et simplement renvoyé au mois de décembre sa sixième mission de revue prévue en septembre. « Nous souhaitons être sûrs que les fonds aillent à la bonne destination », explique-t-on à Washington.

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