Justice

Algérie : Louisa Hanoune, victime collatérale ?

La secrétaire généraledu Parti des travailleurs, à Alger, en avril 2017.

La secrétaire généraledu Parti des travailleurs, à Alger, en avril 2017. © Ramzi Boudina/REUTERS

Elle ne faisait pas partie du clan Bouteflika. Pourtant, la leader trotskiste est elle aussi poursuivie par la justice et détenue depuis plusieurs mois. Décryptage.

Elle rêvait sans doute de ce moment. Le ballet des fourgons cellulaires déposant hommes d’affaires et anciens ministres à la prison d’El-Harrach. Libre, Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT), aurait pu observer ce spectacle de la fenêtre de ses bureaux. Mais comme ces ex-responsables dont elle n’a cessé de dénoncer les malversations supposées, Louisa Hanoune est incarcérée. Non pour corruption ou dilapidation présumées, mais pour des chefs d’inculpation plus graves.

Détenue depuis le 9 mai à la prison de Blida, à l’ouest d’Alger, Louisa Hanoune est poursuivie pour « conspiration en vue de porter atteinte à l’autorité du commandant de l’institution militaire » et « conspiration contre l’autorité de l’État ». Des accusations passibles de la peine de mort, selon le code de la justice militaire. Saïd Bouteflika, frère du président déchu, les généraux Mohamed Mediène, dit Toufik, et Athmane Tartag, alias Bachir, deux ex-chefs des services de renseignements, sont mis en examen et emprisonnés à la prison militaire de Blida dans la même affaire.

Moral d’acier

« Louisa est stressée, souffre de maladies chroniques. Mais elle garde un moral d’acier, assure l’un de ceux qui lui ont récemment rendu visite. Elle continue de clamer son innocence et se considère victime d’un arbitraire politique. »

Les trois demandes de remise en liberté introduites par le collectif d’avocats qui la défend ont été rejetées. La dernière, le 9 septembre. « Cet acharnement contre un responsable politique présentant toutes les garanties pour rester à la disposition de la justice est injustifiable », écrit le Parti des travailleurs, qui promet des initiatives « pour obtenir la libération » de « tous les détenus d’opinion ».

« Les charges retenues contre elle n’augurent rien de bon, même si elle est coriace, endurcie et confiante », reconnaît l’un de ses avocats. Le juge d’instruction disposait de deux options. Prononcer un non-lieu et ordonner la remise en liberté des quatre prévenus. Hypothèse hautement improbable tant Ahmed Gaïd Salah (AGS), chef d’état-major de l’armée et nouvel homme fort du régime, leur en veut.

L’autre option ? Une ordonnance de renvoi devant un tribunal militaire, ouvrant la voie à un jugement. C’est ce choix qui a été fait, avec un procès fixé au 23 septembre.

Écoutes téléphoniques

L’audience permettra-t-elle de lever les derniers secrets du complot ? Le premier acte s’est déroulé dans une villa sur les hauteurs d’Alger, le 27 mars, au plus fort de la révolution qui emportera le président Bouteflika et ses hommes. Dans la matinée, Saïd Bouteflika et le général Toufik se rencontrent. Le rendez-vous en lui-même est un casus belli pour AGS.

« Gaïd, si on ne le retient pas, peut bouffer Toufik. Il le déteste », nous confie, quelques jours avant la rencontre, un proche des Bouteflika. Pis, Saïd et le général Toufik esquissent le scénario d’une transition qui permettrait au clan présidentiel de garder le pouvoir. Ils ignorent alors avoir été placé sur écoutes.

Au cours de la conversation, les deux hommes évoquent l’idée de confier la direction de la transition à l’ancien président Liamine Zéroual, retiré depuis avril 1999. Si ce dernier accepte, la présidence annoncerait dans la foulée le limogeage d’AGS et son remplacement par un chef militaire plus malléable.

Mme Hanoune a insisté sur le départ immédiat de Bouteflika et demandé la nomination d’un gouvernement national de transition, ainsi que la satisfaction des revendications du peuple, assure l’un de ses avocats

Car Gaïd Salah, soutien indéfectible de Bouteflika, prenait ses distances depuis quelques semaines. Et réclame désormais l’application de l’article 102 de la Constitution prévoyant la démission ou la destitution du chef de l’État en cas d’empêchement médical. Pour le cercle présidentiel, le patron de l’armée est devenu un obstacle, un ennemi.

En quoi Louisa Hanoune est-elle concernée ? Dans l’après-midi du 27 mars, la chef du PT rejoint les deux hommes dans la villa, à la demande de Saïd Bouteflika. Les discussions autour de ce plan de sortie de crise se poursuivent à trois. « Mme Hanoune a exposé son point de vue sur la situation, insisté sur le départ immédiat de Bouteflika et demandé la nomination d’un gouvernement national de transition, ainsi que la satisfaction des revendications du peuple, assure l’un de ses avocats. À aucun moment, elle n’a prononcé le nom d’Ahmed Gaïd Salah. »

Gaïd Salah sans pitié

Une deuxième rencontre se tient le 29 mars. Toufik et Saïd se retrouvent dans la même résidence, Louisa Hanoune cette fois n’est pas conviée. L’entrevue est encore enregistrée à leur insu. Les deux hommes évoquent de nouveau la période de transition, dans laquelle l’ancien président Zéroual jouerait un rôle central. Les événements vont alors s’accélérer. Officiellement approché par Toufik le 30 mars, Liamine Zéroual décline l’offre. Au même moment, Gaïd Salah convoque une réunion de l’état-major en urgence aux Tagarins, siège du ministère de la Défense.

Le 2 avril, un nouveau conclave militaire se tient. Cette fois, les chefs de région militaire sont eux aussi autour de la table. Lorsque Gaïd Salah réclame l’application immédiate de l’article 102, l’armée parle d’une même voix. Bouteflika renversé, le démantèlement de son système peut commencer.

Devenu intraitable et sans pitié avec ceux qu’il qualifie d’issaba (« la bande »), le patron de l’institution militaire ordonne une série de poursuites judiciaires contre des responsables politiques et des oligarques qui ont frayé avec le raïs déchu, ou son entourage. Le 5 mai, Saïd Bouteflika, Toufik et Tartag sont incarcérés. Quatre jours plus tard, Louisa Hanoune est arrêtée à son tour.

En cas de procès, ce sera un procès politique qui aggravera un peu plus la crise dans laquelle est plongé le pays, confie Louisa

Dans la cellule qu’elle partage avec des détenus de droit commun, la chef du PT attend avec anxiété les suites de cette affaire. Elle lit des livres – une cinquantaine depuis son incarcération –, regarde la télé, s’informe de l’actualité par l’intermédiaire de ses avocats ou des membres de sa famille qui lui rendent visite tous les quinze jours.

Certes, celle qu’on surnomme la Dame de fer a déjà connu la prison à deux reprises dans les années 1980 pour ses engagements en faveur de la démocratie et des droits de l’homme. Cette fois, le contexte est tout autre. Louisa Hanoune s’y raccroche ; elle confie à ses interlocuteurs que, « en cas de procès, ce sera un procès politique qui aggravera un peu plus la crise dans laquelle est plongé le pays ».


Un nabab en sursis

La semaine dernière, Jeune Afrique (no 3061) s’interrogeait sur l’impunité dont bénéficiait Baha Eddine Tliba, député FLN et ancien vice-président de l’Assemblée nationale. Au lendemain de la publication, le ministère de la Justice a demandé la levée de l’immunité de l’élu, par ailleurs homme d’affaires et fervent soutien de la reconduction de Bouteflika pour un cinquième mandat.

Jusque-là épargné par la gigantesque opération mains propres, Tliba est accusé de corruption et de financement illégal de parti politique, ainsi que de la campagne d’Abdelaziz Bouteflika. Le député d’Annaba (Est) est soupçonné d’avoir obtenu la protection du chef d’état-major de l’armée, dont il serait proche. Sa prochaine comparution permettra de lever les doutes. En Algérie, la levée de l’immunité parlementaire se conclut souvent par une mise en examen et une incarcération.

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