Politique

Maroc : remue-ménage pour un remaniement

Réservé aux abonnés | | Par - à Rabat
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h29
Saadeddine El Othmani, le chef du gouvernement marocain, le 28 mai à Rabat.

Saadeddine El Othmani, le chef du gouvernement marocain, le 28 mai à Rabat. © Naoufal Sbaoui pour JA

Pour mettre en musique les orientations du roi, Saadeddine El Othmani doit composer une équipe plus resserrée, tout en ménageant ses alliés au Parlement. Une équation à plusieurs inconnues, pour le chef du gouvernement comme pour les états-majors des partis.

Évacuer les secrétaires d’État et resserrer le cabinet : ce sont les deux axes soumis par Saadeddine El Othmani au Palais royal pour mettre en musique les orientations de Mohammed VI. Dans son dernier discours du Trône, le souverain avait demandé « des propositions visant à renouveler et à enrichir les postes à responsabilité, tant au sein du gouvernement que dans l’administration ».

Avant de dénicher de nouveaux profils, le patron de l’exécutif souhaite obtenir le feu vert du Palais pour une nouvelle architecture gouvernementale. Un « dégraissage » d’ores et déjà négocié avec les chefs des partis de la majorité lors d’un premier round de discussions. La répartition des maroquins ministériels – moins nombreux, forcément – sera, elle, abordée dans une seconde phase. Et les arbitrages reviendront, in fine, au Palais.

En attendant, dans les états-majors des formations politiques, chaque zaïm évalue ses contraintes, ses atouts, ses handicaps. Et chaque clan nourrit ses ambitions. Tour d’horizon.

Le PJD brigue les secteurs sociaux

En plus de donner l’exemple en sacrifiant ses quatre secrétaires d’État, comme demandé aux autres partis, le Parti de la justice et du développement (PJD) devrait également miser sur des profils plus jeunes pour le choix de ses représentants au gouvernement.

Mis à part Mohamed Yatim, tous les ministres PJDistes étaient déjà en poste durant le mandat d’Abdelilah Benkirane. Lahcen Daoudi (Affaires générales) – qui avait déjà exprimé sa volonté de démissionner – devrait voir son vœu exaucé. Des stars du parti, comme Mustapha El Khalfi, Abdelkader Amara et Bassima El Hakkaoui, pourraient passer le relais à de nouvelles figures.

La démocratie interne du PJD laisse peu de marge au secrétaire général. Aussi Saadeddine El Othmani est-il censé piocher ses nouveaux ministres dans une liste établie par le Conseil national du parti. Une étape que le chef des islamistes voudrait bien s’épargner : une réunion du secrétariat général doit d’ailleurs décider de la convocation ou non du parlement du parti. Une frange du PJD espère profiter du remaniement pour renforcer la présence de la formation dans les secteurs sociaux. Dans son viseur : le portefeuille de la Santé ou celui de l’Habitat, aujourd’hui détenus par le Parti du progrès et du socialisme (PPS).

Le PPS probablement out

« Si nous sommes en mesure de garder une place suffisamment importante [au gouvernement] afin d’influer sur les choses, c’est tant mieux. Mais si c’est pour garder un strapontin ministériel, je pense que cela sera discuté au sein du parti », a prévenu Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS. « Quitter le gouvernement ne nous pose aucun problème », répète le même, comme pour mieux préparer ses troupes à encaisser le choc à venir.

Contrairement à son prédécesseur, Saadeddine El Othmani ne fait pas du maintien de l’ancien parti communiste parmi ses alliés une question de principe. D’autant qu’avec douze élus seulement le PPS n’a pas les moyens de déséquilibrer numériquement la majorité gouvernementale.

Ayant déjà perdu son unique secrétariat d’État (chargé de l’Eau) en août 2018, le PPS ne devrait perdre qu’un portefeuille. Anas Doukkali – qui a passé ses deux ans de mandat à gérer crise sur crise à la Santé – a moins de chances de conserver son maroquin qu’Abdelahad El Fassi Fihri, son très discret collègue de l’Habitat.

L’USFP joue son va-tout

La suppression de tous les secrétariats d’État ne semble pas convenir à Driss Lachgar, premier secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Mais le parti devrait s’y résoudre, car l’expérience 2011-2016 lui a appris que rester hors du circuit du pouvoir entraîne une perte de poids électoral. En plus de sacrifier Rkia Derham, l’effacée secrétaire d’État au Commerce extérieur, le parti devrait aussi renoncer au ministère chargé de la Réforme de ­l’administration, un département qui pourrait être dissous dans un gouvernement plus ramassé.

Avec Driss Lachgar, actuel premier secrétaire de l’USFP, en décembre 2012, à Bouznika.

Avec Driss Lachgar, actuel premier secrétaire de l’USFP, en décembre 2012, à Bouznika. © Alexandre Dupeyron pour JA

Le ministère délégué chargé des Marocains résidant à l’étranger (MRE) est également menacé vu la multitude des sous-départements rattachés aux Affaires étrangères. En échange, l’USFP pourrait, au mieux, prétendre à un grand portefeuille, tandis que son état-major espère que le remaniement entraînera une reconfiguration plus large de la majorité, laquelle pourrait susciter de nouvelles alliances parlementaires.

Et ainsi récupérer des maroquins confiés à d’autres partis. Mais difficile pour l’USFP d’imposer ses choix, car cette fois elle ne peut compter sur le soutien indéfectible du Rassemblement national des indépendants (RNI), auquel elle doit sa place dans le gouvernement El Othmani.

Cap sur 2021 pour le RNI

M’barka Bouaida, élue cet été présidente de la région Guelmim-Oued Noun, devait, quoi qu’il en soit, quitter son secrétariat d’État chargé de la Pêche. Ses deux autres collègues, Othman El Firdaous (Investissement) et Lamia Boutaleb (Tourisme) seront également sur la sellette… si la suppression des secrétariats d’État se confirme.

Car de tous les partis de la majorité, le RNI est celui qui a le plus son mot à dire dans la future architecture gouvernementale, compte tenu du poids de son leader, Aziz Akhannouch. Il n’est pas exclu que ce dernier se retire de l’Agriculture pour mieux préparer les prochaines législatives, éventuellement en tant que ministre d’État.

Son parti devrait néanmoins garder la main sur les départements clés de l’Agriculture et de la Pêche, où un travail colossal a été réalisé. La formation pourrait même se renforcer dans certains secteurs sociaux, comme l’éducation, la santé ou encore l’emploi, sur lesquels le RNI a construit « sa voie de la confiance » pour le mener à une victoire en 2021.

À cet effet et pour sauvegarder dans le même temps l’équilibre de la majorité, il devrait – en théorie – troquer l’un des quatre autres grands départements qu’il contrôle (Industrie, Finances, Justice, Jeunesse). À moins que le RNI ne choisisse de sacrifier l’Union constitutionnelle (UC), son allié et protégé, aujourd’hui pas du tout maître de son destin.

L’UC à la merci des tractations

Représentée au gouvernement par son seul leader, Mohamed Sajid, à la tête du département du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Aviation civile, l’Union constitutionnelle (UC) s’en tient à un silence prudent sur le remaniement à venir.

Le parti du cheval est bridé : ses cadres sont conscients de ne devoir leur place au gouvernement qu’aux 19 députés apportés en renfort au groupe parlementaire du RNI (37 élus). L’UC compte donc sur Akhannouch pour respecter son alliance nouée à la veille de la composition du précédent gouvernement. La représentativité de l’UC devrait être maintenue, mais à quel poste et avec qui ? Cela reste à négocier.

Compensation pour le MP ?

S’il accepte de laisser partir ses trois secrétaires d’État, le Mouvement populaire (MP) se retrouvera avec seulement deux membres au gouvernement : l’un à la Culture (Mohamed El Aaraj), l’autre à l’Éducation (Saïd Amzazi).

Ce dernier ministère est convoité par les deux plus importantes forces politiques de la majorité, à savoir le PJD et le RNI. Et la formation de Mohand Laenser a plusieurs fois démontré qu’elle était prête à toutes les concessions pour garder un siège à la table du Conseil des ministres.

En 2009, le MP s’était empressé de réintégrer les rangs de la majorité gouvernementale d’Abbas El Fassi après deux années malheureuses dans l’opposition. La formation n’a pas non plus les moyens d’imposer ses conditions : avec 27 élus, elle est certes plus représentative que l’USFP et le PPS, mais reste tout aussi peu indispensable pour maintenir une majorité parlementaire. Heureusement pour El Othmani, ces trois partis ne font pas bloc.


Ils sont (presque) fixés sur leur sort

Inamovibles ministres de souveraineté… Difficile d’imaginer un grand chamboulement aux Affaires islamiques, à la Défense nationale ou encore au secrétariat général du gouvernement.Ahmed Taoufiq, Abdellatif Loudiyi et Mohamed El Hajjoui ne seraient donc pas concernés par le remaniement en gestation.

En revanche, pour le ministère de l’Intérieur, le changement est plus traditionnel. Il est donc plausible de voir le duo Abdelouafi Laftit -Noureddine Boutayeb passer le relais sécuritaire à de nouvelles figures. Aux Affaires étrangères, Nasser Bourita, lui, devrait au moins voir son département soulagé du secrétariat d’État, chapeauté actuellement par Mounia Boucetta et cannibalisé par la nomination – voulue par le roi – d’un ministre délégué à la Coopération africaine en la personne de Mohcine Jazouli.


Pour la forme

Le secrétaire général du parti de l'Istiqlal, Nizar Baraka.

Le secrétaire général du parti de l'Istiqlal, Nizar Baraka. © Alexandre Chaplier pour JA

Saadeddine El Othmani n’a pas exclu les formations de l’opposition de sa tournée des partis. Le chef du gouvernement aurait laissé la porte ouverte aux compétences de l’Istiqlal et du Parti Authenticité et Modernité (PAM), sans repousser l’idée d’une reconfiguration de la majorité. Une possibilité qu’il se ménage dans l’éventualité où les tractations avec les alliés actuels tourneraient à la rupture.

Toutefois, l’hypothèse d’une entrée au gouvernement du PAM ou de l’Istiqlal reste peu plausible. Le premier, au bord de la scission, tourne avec deux directions et ne risque pas de sortir de sitôt de sa crise organisationnelle. Quant au second, il se reconstruit sous la houlette de Nizar Baraka, dont l’ambition est de repositionner ce parti historique comme un candidat sérieux pour les législatives de 2021. Pas sûr que rejoindre la majorité pour vingt-quatre mois serait un choix judicieux.

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