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Cet article est issu du dossier «Nigeria : la relance ou le chaos»

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Diplomatie

Fermeture des frontières entre le Bénin et le Nigeria : le combat de David contre Goliath

À Tokyo, en août. Sourires crispés sur les visages du chef de l’État béninois et de son homologue nigérian, Muhammadu Buhari.

À Tokyo, en août. Sourires crispés sur les visages du chef de l’État béninois et de son homologue nigérian, Muhammadu Buhari. © Présidence du Bénin

La fermeture de la frontière entre le Nigeria et le Bénin, dont les conséquences économiques commencent à peser fortement sur Cotonou, montre aussi la complexité des relations entre les deux voisins. D’autant que Thomas Boni Yayi, le grand rival de Patrice Talon, a des soutiens à Abuja.

C’était le 23 octobre 2018. Patrice Talon et Muhammadu Buhari inauguraient en grande pompe le nouveau poste-frontière séparant leurs deux pays. Le chef de l’État béninois était venu en voiture de Cotonou, son homologue nigérian préférant l’hélicoptère. Ils portaient des tuniques similaires, et l’accolade avait été franche.

Dix mois plus tard, le 28 août, lorsqu’ils se sont retrouvés dans les salons d’un grand hôtel de Tokyo, en marge du sommet de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad), l’ambiance fut plus crispée et les sourires forcés. Entre-temps, le Nigeria avait décidé de fermer sa frontière terrestre avec son voisin béninois, et ce pendant au moins vingt-huit jours. Annoncée le 20 août, cette décision frappe également le Niger et le Cameroun, pays avec lesquels elle est appliquée moins strictement. Mais elle a des conséquences autrement plus fortes sur l’économie béninoise.

Pression du patronat

Les raisons qui ont poussé le président nigérian a une telle fermeté sont multiples. Lancé dans une politique protectionniste, Muhammadu Buhari reproche notamment à son homologue de ne pas en faire assez pour mettre fin aux activités massives de contrebande – notamment de riz, que le Nigeria produit également – opérées sur le corridor entre les deux pays. Buhari était également sous la pression de son patronat.

« Un certain nombre de chefs d’entreprise nigérians se plaignent de l’attitude de Cotonou. Ils affirment que leurs camions qui transitent sur le territoire béninois sont surtaxés à la frontière. De plus, le businessman Aliko Dangote, qui a racheté les parts de l’État nigérian au sein du groupe Lafarge, veut vendre son ciment au Bénin, ce que Talon refuse », décrypte un homme d’affaires béninois bien introduit au Nigeria.

« Nos usines de ciment sont déjà en surcapacité, et nous faisons énormément pour lutter contre la contrebande, répond un collaborateur de Patrice Talon, qui, comme son président, n’a pas digéré la décision prise par Buhari. Comment un pays membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), un ensemble régi par la libre circulation, peut-il décider du jour au lendemain et sans concertation de fermer sa frontière avec son voisin ? Ce n’est pas acceptable ! »

Relations agitées

Cette fermeture intervient alors que les relations entre les deux pays sont déjà quelque peu agitées. Entre Talon, l’homme d’affaires, et Buhari, le militaire, le courant n’est jamais vraiment passé. Les deux hommes se connaissent encore mal. Dans les premiers mois de son mandat, Talon a même donné l’impression de négliger son homologue.

« Les relations entre les deux pays sont d’abord fondées sur celles entre leurs présidents, explique un ancien ministre de Mathieu Kérékou. L’ex-président Thomas Boni Yayi était proche d’Olusegun Obasanjo, au pouvoir entre 1999 et 2007. Aujourd’hui, on ne sent pas le Nigeria rassuré par l’administration Talon. Comme si ce dernier était déconnecté des réalités nigérianes. »

« Le Nigeria a toujours considéré le Bénin comme un simple pays de fraude. Cela a créé, à Abuja, un sentiment de toute-­puissance, répond un membre de la garde rapprochée de Talon. Nous voulons changer tout cela et avoir des relations d’égal à égal. Il faut qu’il y ait désormais un respect mutuel. »

La proximité entre Obasanjo et Boni Yayi a-t-elle pu avoir une influence sur les relations entre le Bénin et le Nigeria ? En 2006, lorsque Boni Yayi se lance dans la course à l’élection présidentielle, Obasanjo est l’un de ses principaux parrains. Il lui ouvre les portes des palais africains et lui présente le gotha des hommes d’affaires de son pays, d’Aliko Dangote au directeur général de United Bank for Africa (UBA), Kennedy Uzoka.

Tous deux yorubas, ils ont conservé des liens très forts. Il arrive régulièrement qu’Obasanjo, dont l’influence politique reste importante dans son pays, quitte son fief d’Abeokuta, à 100 km au nord de Lagos, pour rendre visite à Boni Yayi dans sa ville de Tchaourou. Ou qu’à l’inverse Boni Yayi soit invité par son ami pour une cérémonie royale ou un mariage.

Violences

Lors de la dernière crise politique au Bénin, « Obasanjo a pesé de tout son poids pour que Buhari intervienne », explique une source diplomatique ouest-africaine. Les élections législatives du 28 avril, auxquelles les partis de l’opposition n’ont pas été autorisés à participer, ont donné lieu à un long bras de fer entre Patrice Talon et Thomas Boni Yayi.

Accusé par les autorités d’avoir suscité des violences, ce dernier a été maintenu en résidence surveillée pendant plusieurs semaines. Ce n’est qu’au lendemain d’une visite de Talon à Abuja qu’il a été autorisé à quitter le Bénin, le 22 juin. Une semaine plus tôt, Obasanjo s’était inquiété de la situation de Boni Yayi dans un courrier adressé à l’Union africaine (UA). Cotonou a toujours nié avoir agi sous la contrainte.

 Il n’y a pas de problème diplomatique entre le Bénin et le Nigeria. Le problème est plus large : nous sommes face à un géant qui se permet de faire ce qu’il veut, conclut un proche de Patrice Talon

« À aucun moment Buhari n’a demandé à Patrice Talon la libération de Boni Yayi », assure-t-on dans l’entourage du président béninois. Toutefois, selon plusieurs sources, Buhari n’a pas vraiment goûté l’attitude de son homologue lors de cet épisode. Les autorités béninoises avaient notamment accusé des citoyens nigérians d’avoir pris part aux violences qui ont émaillé les élections.

L’attitude du Nigeria pourrait-elle laisser des traces ? « Il n’y a pas de problème diplomatique entre le Bénin et le Nigeria. Les présidents se parlent régulièrement. Ce n’est pas une affaire politique. Le problème est plus large : nous sommes face à un géant qui se permet de faire ce qu’il veut, conclut un proche de Patrice Talon. Au moment où la sous-région planche pour mettre en place une monnaie unique, c’est plutôt inquiétant. »


L’économie, première victime de la diplomatie

Officiellement, les exportations vers le Nigeria représentent 13 % du volume global des exportations béninoises. Mais d’après la Banque mondiale, le commerce informel entre les deux pays représenterait 20 % de son PIB. Issu essentiellement de la réexportation de véhicules d’occasion, de produits congelés, de boissons ou de riz, c’est une source de revenus considérable qui rend l’économie béninoise dépendante de son voisin.

La fermeture de la frontière entraînera « une réduction non négligeable du volume des échanges, voire des recettes douanières et des ressources globales de l’État attendues cette année », déplore le ministre d’État chargé du Plan et du Développement, Abdoulaye Bio Tchané. « Si la situation venait à se prolonger, cela pourrait réduire nos recettes fiscales et avoir un impact sur la croissance économique attendue pour 2019, comme sur les prévisions pour les années à venir », poursuit-il. En 2015, la chute du naira avait déjà eu de lourdes conséquences pour l’économie béninoise.

Deux ans plus tard, Buhari avait voulu interdire l’importation de véhicules d’occasion en provenance du port de Cotonou, une filière qui contribuait au PIB béninois à hauteur de 9 %, pourvoyant plus de 15 000 emplois directs et près de 100 000 autres de manière indirecte. Cette mesure, finalement suspendue par le Parlement nigérian, démontre la volonté du pays de mieux contrôler les flux de marchandises à sa frontière.

« Le contexte actuel nous conforte dans notre volonté de faire évoluer notre économie, en développant l’industrialisation et la transformation. Nous ne voulons plus être un pays de contrebande », affirme un proche collaborateur du président béninois.

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