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Cet article est issu du dossier «Robert Mugabe, l'ancien guérillero anticolonialiste qui avait fait du Zimbabwe son royaume»

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Politique

Achille Mbembe : « Pour Robert Mugabe, la violence était indissociable de la politique »

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h29
Des supporteurs du président réunis le 20 juillet 2016 à Harare.

Des supporteurs du président réunis le 20 juillet 2016 à Harare. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

Après des funérailles nationales dans l’immense stade de Harare, dont les 60 000 places sont restées aux deux tiers vides, un dernier hommage sera rendu à l’ex-président du Zimbabwe, ce lundi, dans son village de Kutama.

Robert Mugabe a raté sa sortie. Le président aux mille masques, l’acteur incontournable de la scène panafricaine, dont le nom reste intimement mêlé à celui de son pays, est mort seul, loin de chez lui, le 6 septembre.

Dans cette clinique de Singapour où, à 95 ans, il avait pris l’habitude de faire soigner son cancer de la prostate, entendait-il encore les hurlements de joie qui avaient envahi les rues de Harare à l’annonce de sa démission forcée, en novembre 2017 ? Il n’était déjà plus qu’un vieillard s’accrochant désespérément à un fauteuil sur lequel il n’arrivait même plus à monter seul. L’autocrate qui avait tant usé de la violence ne parvenait plus à faire peur. L’insatiable provocateur ne faisait plus sourire.

Trente-sept ans après son arrivée au pouvoir, qu’il semblait loin le héros de l’indépendance, le détenu des prisons du pouvoir blanc de Ian Smith, le combattant de la brousse de Rhodésie, courage et revolver accrochés à la ceinture. Le libérateur laisse un pays à genoux, livré aux mains de ses anciens lieutenants, au premier rang desquels son ex-vice-président, Emmerson Mnangagwa. Après l’heure des hommages viendra celui des comptes. L’historien Achille Mbembe livre, depuis l’Afrique du Sud où il est installé, son regard sur le dernier des pères des indépendances africaines, entre libérateur et dictateur, du garçon de Kutuma au « Comrade Bob ».

Jeune Afrique : Libérateur ou dictateur, quel Robert Mugabe l’histoire retiendra-t-elle ?

Achille Mbembe : Robert Mugabe a été un homme à plusieurs visages. Il a été un grand combattant, et son apport aux luttes de libération est ineffaçable. Il est également celui qui a présidé à l’effondrement économique et moral de son pays. Ces faces sont intimement liées, car il y a un point sur lequel il a été constant. Tout au long de sa vie, Robert Mugabe a cru en la violence. Pour lui, c’était indissociable de la politique.

C’est fondamental pour comprendre le personnage. Il a d’abord utilisé cette violence contre les colons pour libérer son pays, puis il en a fait l’usage contre son propre peuple, comme en 1983-1984, lorsqu’il écrase le Matabeleland, faisant au moins 20 000 morts. Il était convaincu qu’il fallait traiter ses ennemis sans concession. Certes, il a su négocier, comme lorsqu’en 1979 il signe les accords de Lancaster House. Il a parfois fait des compromis, mais, le plus souvent, il a été inflexible.

Dans la première partie de sa vie, est-ce cette intransigeance qui a fait de lui un courageux combattant du régime colonial de Ian Smith ?

Oui, il a tout de même passé près dix années en prison. Il a donné de sa personne à la lutte contre le racisme colonial, et cela, ce n’est pas rien. Il a pris les armes et combattu dans les maquis du Mozambique et de l’est du Zimbabwe, il a été à la tête d’une guérilla avant d’être élu lors des premières élections libres qui ont ouvert la porte à l’indépendance.

Achille Mbembe, historien.

Achille Mbembe, historien. © Vincent FOURNIER/JA

Nous, Africains, lui devons quelque chose. Il incarne en fait l’histoire de l’Afrique au XXe siècle

Diriez-vous donc qu’il est un héros ?

Il n’était pas un paria. De ce point de vue, l’Afrique lui est reconnaissante. Nous, Africains, lui devons quelque chose. Mais comme cela a aussi été le cas dans d’autres pays du continent, avec Robert Mugabe, la décolonisation ne s’est pas soldée par davantage de démocratie. L’ancien président incarne en fait l’histoire de l’Afrique au XXe siècle : d’une part, la sortie de l’oppression, de l’autre, l’entrée dans une très longue nuit de tyrannie dont nous ne sommes pas encore sortis. À plusieurs égards, cette lutte pour l’indépendance nous aura menés dans un cul-de-sac.

À quel moment Robert Mugabe se transforme-t-il en autocrate ?

Au début des années 1990, lorsque, confronté à une crise économique de très grande ampleur, il ne parvient pas à répondre aux injonctions des institutions financières internationales. À l’époque, l’Afrique est un laboratoire pris dans les rets des politiques d’austérité qui deviendront ensuite la signature des néolibéraux. Robert Mugabe bascule alors dans l’autoritarisme pur et dur. Il croit pouvoir résoudre les problèmes sociaux auxquels il fait face par une intensification de la violence d’État. En réalité, il a été incapable de négocier les grandes transitions. Il n’a pas su mettre en place de nouveaux modèles économiques, ni accompagner la transition démographique, et le réel a fini par lui échapper.

Il semble avoir fini complètement déconnecté de son pays et ne pas avoir vu venir sa chute lorsque, en 2017, il est contraint de démissionner…

C’était pitoyable. Cette scène au cours de laquelle il doit démissionner et où il refuse de le faire est la négation de tout ce pour quoi il s’était battu. Sa faconde ? Terminée. Sa fierté ? Par la fenêtre. Face à nous, il n’y a plus qu’un vieil homme qui sait à peine se retenir. Il est loin le Mugabe qui, en 1980, harangue les foules, revolver dans la poche. C’est cela que retiendront les jeunes générations : elles se souviendront d’un homme qui n’a pas su s’arrêter. Il incarnait la grande maladie de l’Afrique postcoloniale, il était de ces tyrans qui s’imaginent mourir au pouvoir. Cet homme violent a en réalité eu de la chance de mourir dans un lit d’hôpital. Beaucoup de chance.

Durant les dernières années, quelle a été l’influence de sa seconde épouse, Grace, à qui Robert Mugabe a tenté de léguer le pouvoir ?

Elle a joué un rôle maléfique. Il y a de nombreux dirigeants africains qui épousent des femmes bien plus jeunes, sorties de nulle part, qui du jour au lendemain ont accès à tout, à l’argent, aux honneurs… La femme de Mugabe faisait partie de cette catégorie.

Pensez-vous qu’elle a précipité sa chute ?

Après 80 ans, on perd en vitalité, l’intelligence est moins aiguisée, et l’on est manipulé par les uns et par les autres. Il n’était plus clairvoyant.

Robert Mugabe lors des célébrations pour son 93e anniversaire, à Matopos le 25 février 2017.

Robert Mugabe lors des célébrations pour son 93e anniversaire, à Matopos le 25 février 2017. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

C’était un homme à plusieurs visages, capable de se métamorphoser

Robert Mugabe, c’était aussi l’homme des outrances, entre déclarations chocs et banquets au faste délirant pour ses anniversaires…

Robert Mugabe n’était pas un fou, il ne faut pas exagérer. Jusqu’au moment où il a pris Grace pour épouse [en 1996], c’était un homme discipliné et austère, qui vivait assez modestement. En privé, il était très courtois et avait de belles manières. En réalité, c’était un homme à plusieurs visages, capable de se métamorphoser, comme le font tous les grands animaux politiques.

C’était aussi un homme cultivé…

Il a suivi la trajectoire des grands nationalistes africains, comme le Ghanéen Kwame Nkrumah ou le Guinéen Sékou Touré. Il avait une conscience panafricaine très forte.

La construction d’une Afrique politique était l’une de ses ambitions, il se rendait d’ailleurs systématiquement aux sommets de l’Union africaine. Pensez-vous qu’il y soit parvenu ?

Non, mais nul n’y est parvenu. À travers ce qu’il se passe en ce moment en Afrique du Sud, où la pulsion négrophobe est à son zénith, on le voit bien. L’Afrique reste à construire.

Quelles étaient ses relations avec les autres pères des indépendances ? On sait que ce n’était pas facile avec Nelson Mandela…

Il était proche du Tanzanien Julius Nyerere, qui a joué un rôle fondamental. Robert Mugabe était en fait quelqu’un de très orgueilleux. Il éprouvait une fierté intrinsèque et ne se laissait absolument pas marcher sur les pieds. Il était aussi jaloux, de Nelson Mandela notamment. Il considérait que le Sud-Africain avait obtenu sa libération sur le dos des aspirations des Africains. À la fin de son règne, il était très isolé sur la scène internationale.

Quel bilan peut-on dresser des trente-sept années de pouvoir de Robert Mugabe ?

Il est bien maigre : Robert Mugabe a laissé derrière lui un pays à genoux. Économiquement, il est même calamiteux. La plupart des Zimbabwéens qui ont été formés après l’indépendance sont partis du pays, en partie à cause des politiques lancées au début des années 1990. Aujourd’hui, l’inflation est incroyable, les gens marchent dans la rue avec des billets de 1 milliard de dollars zimbabwéens. Du point de vue politique, le pays n’a jamais été aussi divisé qu’aujourd’hui. Socialement, enfin, les inégalités n’ont cessé de croître. La paupérisation des couches subalternes s’est accélérée, les couches moyennes se sont délitées, et la prédation s’est accentuée. Il n’y a que du point de vue culturel et symbolique qu’il y a eu des gains manifestes. Il y a désormais une conscience zimbabwéenne.

La foule devant le Parlement du Zimbabwe, avant l'annonce de la démission, qui appelle Robert Mugabe à quitter le pouvoir.

La foule devant le Parlement du Zimbabwe, avant l'annonce de la démission, qui appelle Robert Mugabe à quitter le pouvoir. © Ben Curtis/AP/SIPA

Malgré tout, une partie du pays lui est restée fidèle. Certains Zimbabwéens en sont même déjà nostalgiques

L’actuel président, Emmerson Mnangagwa, est le tombeur de Robert Mugabe, mais aussi son ancien vice-­président. Peut-on espérer qu’une nouvelle ère s’ouvre pour le pays ?

Mugabe, ce n’est pas seulement un nom, c’est aussi un système. Si l’homme est mort, le système, lui, survit. Depuis 2017, le régime s’est réajusté, mais il n’a pas changé : le fusil reste sa base et sa garantie.

Des milliers de Zimbabwéens sont sortis dans les rues pour applaudir la chute de Robert Mugabe en 2017. Êtes-vous étonné que certains le pleurent aujourd’hui ?

L’histoire récente du Zimbabwe est intimement liée à celle de Robert Mugabe et, malgré tout, une partie du pays lui est restée fidèle. Certains Zimbabwéens en sont même déjà nostalgiques. C’est difficile à croire, mais c’est ainsi que fonctionnent les peuples.

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