Politique

[Chronique] Tunisie : au nom du fils

L'ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali avec sa femme Leila, le 25 octobre 2009.

L'ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali avec sa femme Leila, le 25 octobre 2009. © Alfred de Montesquiou/AP/SIPA

Depuis l’ère Ben Ali, il est une constante de la politique tunisienne que peu relèvent : le pouvoir se joue autour de la progéniture masculine.

Ainsi, à y regarder de près, le destin de l’ex-chef de l’État, chassé par la révolution, bascula le jour où lui naquit un fils, causant sa disgrâce et précipitant sa chute. Comment ? Ben Ali était déjà papa de cinq filles, mais il rêvait d’avoir un garçon. Comme dans les contes, le miracle se produisit, et sa deuxième épouse, Leïla Trabelsi, lui donna l’héritier mâle. Ce fut joie et bonheur au palais de Carthage.

Des rumeurs se répandirent sur la façon dont le bébé fut conçu, eu égard à l’âge de la première dame, 49 ans à l’époque. Mais qu’importe, le fait d’avoir pourvu le président d’un fils conféra vraisemblablement à la maman une puissance dont elle usa au profit de ses propres intérêts et de ceux de sa famille. D’aucuns restent persuadés que Ben Ali aurait pu reconquérir son peuple et continuer à gouverner s’il avait choisi de se séparer de sa femme, scénario impossible toutefois, le père étant particulièrement attaché à son fils.

Le rejeton ne tarda pas à mettre la main sur le parti et s’imagina bientôt en continuateur de son papa

Béji Caïd Essebsi, qui, en 2014, réussit à stabiliser le pays et créa en un temps record le parti Nidaa Tounes, vainqueur des élections, commit sa grande erreur en admettant son fils Hafedh dans le sérail politique. Le rejeton ne tarda pas à mettre la main sur le parti et s’imagina bientôt en continuateur de son papa. Ce qui ne fit que raviver le souvenir du népotisme et des dérives familiales à la Ben Ali, et entacha, tout naturellement, la crédibilité du président, disparu le 25 juillet dernier.

Culte du secret

Contrairement à un Hafedh trop visible, il est un fils caché du nom de Mouadh, dont le géniteur n’est autre que le chef du parti islamiste Ennahdha. L’aîné des deux garçons de Rached Ghannouchi ne cesse de monter en puissance et d’agir dans les coulisses au profit des intérêts de son père. Si les Tunisiens ne le connaissent pas, c’est que les Frères vouent un véritable culte au secret : ils aiment avancer en sous-marin.

Nabil Karoui – un autre candidat à l’élection présidentielle en cours – fut éprouvé par la mort tragique de son fils. Les activités de l’association caritative qu’il a lancée en sa mémoire sont relayées par sa propre chaîne de télévision, faisant de Nabil Karoui un héros du bien. La chaîne a surtout constitué le moteur d’une dynamique politico-socialo-­émotionnelle qui a propulsé le candidat sur le devant de la scène politique et provoqué une véritable ferveur populaire à son égard, la créditant d’une majorité d’opinions favorables.

Patriarcat

Et puis il y a l’autre fils que les Tunisiens ne connaissent pas et dont le père refuse de parler, encore moins d’en faire un sujet d’émotion. Abdelkrim Zbidi, qui a démissionné de son poste de ministre de la Défense pour se porter également candidat à la présidentielle, a perdu en effet son enfant unique à la fleur de l’âge.

Cette disparition provoqua en lui le désir de se tenir à distance de toute ambition politique, et il aurait préféré se contenter de son portefeuille ministériel s’il n’avait été – sitôt la rumeur de sa possible candidature lancée – l’objet d’une campagne odieuse concernant les circonstances de la mort de son garçon et ravivant les épreuves du passé. Et il se peut que sa décision de se présenter à la magistrature suprême, prise à contrecœur, doive beaucoup plus au désir d’un papa de réparer l’offense faite à la mémoire de son fils qu’à l’attirance pour le pouvoir et son lustre.

Et les filles dans tout ça, me direz-vous ? C’est l’étrange paradoxe tunisien : le pays des droits des femmes ne cesse de s’organiser autour du pouvoir des hommes. La nation qui, plus que partout dans le monde arabe, fonctionne au féminin reste piégée dans un profond patriarcat qui ne dit pas son nom.

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