Politique

Élections en Israël : la Palestine aux oubliettes

Le Dôme du Rocher, dans la Vieille Ville, à Jérusalem (image d’illustration).

Le Dôme du Rocher, dans la Vieille Ville, à Jérusalem (image d’illustration). © THOMAS COEX/AFP

Cinq mois après avoir voté sans permettre l’élection d’un Premier ministre, les Israéliens retourneront aux urnes le 17 septembre au terme d’une campagne sans saveur où la question palestinienne a encore été largement occultée.

Pour ses débuts en politique, Noa Rothman avait à cœur de marquer les esprits. Ce 13 août, la petite-fille de Yitzhak Rabin choisit Ramallah et le président palestinien Mahmoud Abbas comme première étape de campagne. Celle qui doit sa célébrité au vibrant éloge funèbre rendu face aux caméras du monde entier à son grand-père, assassiné il y a vingt-quatre ans, connaît mieux que quiconque le poids des images au Proche-Orient.

À la Mouqataa, sa chaleureuse accolade avec le raïs de 84 ans n’a donc rien d’anodin. « J’ai rencontré un dirigeant inquiet de la radicalisation des sociétés israélienne et palestinienne, de l’absence de dialogue et d’espoir, alerte la candidate de l’Union démocratique, nouvel avatar de la gauche israélienne. Je suis en colère et déçue que Netanyahou n’ait rien fait depuis dix ans pour promouvoir le processus de paix. »

Netanyahou décline quatre entretiens avec Abbas

Aux dires d’Abbas, le chef du gouvernement israélien aurait décliné pas moins de quatre propositions d’entretien ces deux dernières années. L’ultime tentative, en décembre 2018, avait tourné à l’affront pour le chef palestinien, qui s’était spécialement déplacé à Moscou pour rencontrer « Bibi ». À deux heures du rendez-vous, ses conseillers sont informés que Netanyahou prolonge sa visite à Bruxelles pour une réunion impromptue avec le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo.

« Abbas a un message pour les Israéliens et espère qu’après les élections législatives le nouveau gouvernement acceptera de nous parler », explique le député arabe-israélien Issawi Frej, qui a introduit Noa Rothman auprès du président palestinien.

Y voyant un appel à le battre, Benyamin Netanyahou a réagi en publiant une photo de la candidate israélienne aux côtés d’Abbas, avec ce commentaire : « Si quelqu’un avait besoin d’une bonne raison de voter pour le Likoud… »

« No partner »

De toute la campagne, cet épisode est l’unique référence notable à la question palestinienne, largement ignorée par les formations politiques israéliennes engagées dans une deuxième course électorale en l’espace d’un an. Pour nombre d’observateurs, cette étrange amnésie s’explique par l’idée désormais solidement ancrée dans l »opinion qu’il n’existe pas d’interlocuteur sincère.

Israël a fait de Mahmoud Abbas un paria

« Israël a fait de Mahmoud Abbas un paria. Mais en réalité, l’idée de “no partner” est antérieure à lui et à Netanyahou. Elle date de l’échec des négociations de Camp David avec Yasser Arafat, en 2000, et de l’éruption de la deuxième Intifada », explique l’analyste Shlomi Eldar, ancien correspondant des médias israéliens à Gaza et en Cisjordanie. Et de poursuivre : « Depuis, de trop nombreux obstacles ont été dressés sur la route de la paix, et je ne vois pas comment la gauche israélienne pourrait s’en débarrasser en quelques semaines de campagne. »

L’Union démocratique part sans doute de trop loin. Même soutenu par le pragmatique Ehoud Barak, ancien Premier ministre, le nouveau bloc peine à décoller dans les sondages. Il est crédité, tout au plus, d’une demi-douzaine de sièges à la Knesset. Soit le score habituellement réalisé par la formation d’extrême gauche Meretz, sa principale composante. L’alliance doit aussi se passer des travaillistes.

Plus de solution à deux États pour 80% des Israéliens

En déclin, le parti historique de la gauche israélienne privilégie un recentrage autour de problématiques sociales. « Ce désintérêt pour les Palestiniens se reflète dans l’opinion : 80 % des Israéliens ne croient plus à la viabilité d’une solution à deux États. Et quand Netanyahou affirme que son pays exercera toujours un contrôle de la Méditerranée au Jourdain, ça ne fait réagir personne », relève Shlomo Ben-Ami, ancien chef de la diplomatie israélienne.

« Ce qui a changé aussi, c’est que le conflit ne menace plus notre économie. Nos voisins arabes s’ouvrent à nous. D’autres pays comptent sur nos technologies de pointe ou nos armes. Nous développons une politique étrangère sans avoir à répondre du sort des Palestiniens », poursuit l’ancien négociateur. Et de conclure : « Israël se croit l’éternel vainqueur de l’histoire. Faut-il un cataclysme régional pour que nous retrouvions de l’humilité ? »

Statut quo intenable

À l’évidence, les Israéliens ont appris à s’accommoder du statu quo que les connaisseurs du conflit jugent pourtant de plus en plus intenable. Dans la classe politique, le débat ne ressurgit que de façon sporadique, après un attentat meurtrier en Cisjordanie ou quand le sud de l’État hébreu est pilonné par les islamistes du Hamas. En période électorale, ces poussées de fièvre donnent lieu à une surenchère belliqueuse de certains candidats.

Quand Netanyahou affirme que son pays exercera un contrôle de la Méditerranée au Jourdain, ça ne fait réagir personne

Dans son tout premier clip de campagne, le centriste Benny Gantz, chef de file du parti Bleu Blanc, se vantait d’avoir liquidé 1 364 « terroristes » lors de la dernière guerre à Gaza, à l’été de 2014. « Comment considérer comme un choix possible quelqu’un qui se réjouit d’avoir tué des Palestiniens », avait rétorqué le député Ahmad Tibi, l’une des figures de la Liste arabe unifiée à la Knesset, pour justifier son refus de siéger dans un gouvernement israélien, même orphelin de Benyamin Netanyahou.

Tabou

Plus rarement, certaines polémiques témoignent de divergences inattendues, voire d’une perception du conflit encore empreinte de tabous. Comme en août, lorsque deux élues américaines du Congrès, Rashida Tlaib et Ilhan Omar, se sont vu refuser le droit d’entrée en Israël au nom de leur soutien au boycott. Tandis que les ténors de la droite saluaient la décision des autorités – prise sous la pression de Donald Trump –, à gauche, certaines voix ont tempéré cet enthousiasme ambiant.

« Avec un peu plus d’intelligence, nous les aurions invitées pour leur montrer la complexité du conflit et expliquer notre position. Mais notre Premier ministre est un froussard et leur a fermé la porte », s’est agacée la députée travailliste Stav Shaffir. « Froussard ? C’est vous qui l’êtes en ne parlant pas de l’occupation », lui a rétorqué Hagai El-Ad, responsable de l’ONG B’Tselem.

Stratégie de grignotage

Si cette retenue verbale semble liée à des considérations électorales, elle démontre que le débat idéologique est en passe d’être remporté par les « ultras » israéliens. Aujourd’hui, les partisans de l’annexion partielle ou totale des territoires palestiniens assument ouvertement leur stratégie de grignotage. Jusqu’au Likoud de Benyamin Netanyahou, qui avait pourtant signé en 1997 l’accord de Wye Plantation ouvrant la voie à un retrait israélien de Cisjordanie.

Dans l’indifférence générale, l’arrêt de mort de la solution à deux États pourrait être prononcé à l’issue des élections

Longtemps soumise au gel de la colonisation imposé par les administrations Clinton, Bush et Obama, la droite israélienne a le champ libre pour atteindre son objectif : enrayer la création d’un État palestinien. Et si la navette diplomatique entre Ramallah et Jérusalem fonctionne toujours, par intermittence certes, sa crédibilité a été entamée par les multiples prises de position pro-israéliennes de Jared Kushner et de Jason Greenblatt, seuls émissaires – américains – encore en activité dans la région, porteurs du « plan de paix » de Donald Trump.

Dans l’indifférence générale ou presque, l’arrêt de mort de la solution à deux États pourrait être prononcé à l’issue des élections. Aux menaces de l’Autorité palestinienne d’interrompre la coopération sécuritaire avec l’État hébreu s’ajoutent les mises en garde répétées des services de sécurité intérieure du Shin Bet contre les risques d’une nouvelle insurrection palestinienne.

« L’occupation est un tunnel bien plus profond et dangereux que ceux creusés par le Hamas sous les villes israéliennes. Ce tunnel-là est creusé sous les fondations de notre pays. Tel est l’enjeu du scrutin, et c’est la raison pour laquelle nous ne devons pas nous laisser duper par Netanyahou et sa survie politique », résume l’éditorialiste Amnon Abramovitch.


Les résultats d’avril

Les élections législatives d’avril avaient vu le Likoud et le parti Bleu Blanc, de Benny Gantz, remporter le même nombre de sièges à la Knesset (35). Incapable de former une coalition gouvernementale avec Israel Beitenou, d’Avigdor Lieberman, Benyamin Netanyahou avait opté pour un retour aux urnes en septembre.

Abonné(e) au magazine papier ? Activez gratuitement votre compte Jeune Afrique Digital pour accéder aux contenus réservés aux abonnés.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte