Energie

Ricardo Machado, la nouvelle star controversée de l’électricité angolaise

Cécile Kyenge pour JA

© Cécile Kyenge pour JA

Passée de 0 à 600 millions de dollars de chiffre d’affaires en six ans, Aenergy SA, la compagnie créée par l’entrepreneur portugais, suscite davantage d’interrogations que d’admiration.

«Le gouvernement du Ghana […] suspend l’accord de concession conclu avec Power Distribution Services (PDS). Cette décision fait suite à la détection de violations fondamentales et matérielles de l’obligation de PDS de fournir les garanties de paiement nécessaires. »

Depuis le 30 juillet et ce communiqué signé de la main du ministre ghanéen de l’Information, la « saga PDS » fait les gros titres de la presse nationale. Trois ans après le lancement du processus de mise en concession du distributeur public Electricity Company of Ghana (ECG), l’appel d’offres, remporté en avril 2018 par PDS, un consortium composé des Philippins de Meralco (30 %), des Angolais d’Aenergy (19 %) et de différentes parties ghanéennes (51 %), est en train de tourner au fiasco.

Et le scandale pourrait même emporter une partie de la classe politique du pays. En effet, les garanties de paiement équivalant à 350 millions de dollars présentées par le consortium sont des faux et ont pourtant réussi à passer sans encombre les vérifications de la Millennium Development Authority représentant l’État ghanéen dans un processus financé par la coopération américaine (Millenium Challenge Corporation). Pour ne rien arranger, PDS, qui avait promis 125 millions de dollars d’investissement la première année, n’avait toujours pas déboursé un centime six mois après la reprise effective des opérations d’ECG, le 1er mars.

Devenir « une référence en matière d’efficacité énergétique »

Au cœur de cette affaire, l’entreprise Aenergy SA, créée en 2012 par un Portugais de 32 ans, Ricardo Leitão Machado. Une compagnie à la trajectoire exceptionnelle qui, à la fin de 2018, revendique plus de 500 salariés, environ 600 millions de dollars de revenus, a construit pour près de 350 MW de puissance installée en Angola et y gère en opération plus de 1 100 MW, dont la centrale de Soyo (750 MW), la plus importante du pays.

Rencontré en juin lors de l’Africa Energy Forum (AEF), à Lisbonne, avant que l’affaire n’éclate, l’ »unique actionnaire » de l’entreprise affichait un sourire éclatant et sa résolution à faire d’Aenergy « une référence en matière d’efficacité énergétique. » Avec un bagout indéniable, le PDG, ingénieur agronome de formation, nous avait expliqué son rôle au sein de PDS : « Meralco n’aime pas les bagarres de l’Afrique. C’est la culture philippine. Alors que moi, c’est mon jeu [sic]. […] Eux sont là pour gérer le réseau, et nous, nous savons gérer l’Afrique. C’est d’ailleurs nous qui négocions avec les locaux. »

Une aide précieuse pour Meralco, que les conditions de l’appel d’offres contraignaient à trouver des partenaires ghanéens à hauteur de 51 % des parts, mais un argument original pour un Portugais sans antécédents connus au Ghana et à l’anglais rudimentaire.

Prise de choix

L’agronome, qui a travaillé pour Standard Bank of Angola au début des années 2010, pouvait encore s’enorgueillir de ses succès. Pour une si jeune entreprise, a fortiori spécialisée dans la production, décrocher la gestion partagée d’une société de distribution stratégique comme ECG – dont la valeur est estimée à 3 milliards de dollars – était une prise de choix.

« Voir apparaître le nom d’Aenergy dans le consortium m’a beaucoup surpris, concède Benjamin Boakye, directeur exécutif de l’Africa Centre for Energy Policy (Acep), établi à Accra. D’abord parce que je n’avais jamais entendu parler d’eux avant 2018, mais aussi parce que Meralco avait passé seul la phase de qualification. Or, théoriquement, après cette étape, où sont contrôlées la légalité et la compétence des entreprises et des personnes qui les possèdent, aucune compagnie étrangère ne pouvait intégrer le consortium. »

Interrogés lors de l’AEF 2019, de nombreux acteurs du secteur ne cachaient pas leur circonspection face à l’insolente réussite de M. Machado. L’un d’eux résumait assez bien le sentiment général : « Une croissance comme celle d’Aenergy est inédite dans le secteur. On ne l’a jamais vu nulle part. Pour y parvenir, il faut investir des dizaines de millions de dollars. La seule explication plausible est que Aenergy soit soutenu par quelqu’un qui a beaucoup d’argent… » Certains lui prêtent d’ailleurs des liens avec des membres de la famille de l’ex-président de la République d’Angola José Eduardo dos Santos.

Ricardo était, au moins à l’époque, un ami intime de Hugo André Nobre Pêgo, le mari de Welwitschia José dos Santos

L’ombre de la famille Dos Santos

Contacté, l’un des anciens collègues de M. Machado à Standard Bank of Angola nous a affirmé que celui-ci entretenait alors des « relations privilégiées avec la famille dos Santos ». Une autre source qui l’a connu à cette période allait plus loin : « Ricardo était, au moins à l’époque, un ami intime de Hugo André Nobre Pêgo, le mari de Welwitschia José dos Santos, la deuxième fille de l’ex-président. » Comme Ricardo Machado, Hugo Pêgo est portugais et ingénieur agronome.

Confronté à ces informations, Ricardo Machado a formellement démenti tout lien professionnel avec la famille dos Santos. S’il reconnaît connaître Hugo Pêgo, il affirme l’avoir « rencontré pour la première fois en Angola, quatre ans après y être arrivé », seulement à titre amical et « non pour le business ». Pour lui, les résultats obtenus par son entreprise s’expliquent par ses aptitudes en matière de « recherche de financements », par le soutien, « dès le départ », de son « partenaire et fournisseur General Electric » et par son « obsession de la satisfaction de [ses] clients ».

Nous préférons gagner peu, mais sur une longue période

Ricardo Machado revendique également un prix du mégawatt installé bien inférieur à celui de la concurrence en Angola : « Depuis que nous sommes entrés sur ce marché, nous avons quasiment divisé le prix par deux. Il y a encore cinq ans, il fallait compter près de 2 millions de dollars le mégawatt installé, alors que nous le vendons à un prix inférieur à 1,4 million de dollars. Nous préférons gagner peu, mais sur une longue période. »

Déboires judiciaires au Portugal

Son départ vers l’Angola, en 2008, serait notamment lié à ses déboires judiciaires au Portugal, où il a été visé par deux plaintes, dont une pour détournement dans le cadre de ses fonctions au sein de la Fédération des producteurs forestiers du Portugal (Federação dos Produtores Florestais de Portugal). Avant son passage au sein de Standard Bank, où il était trader de crédits carbone, il avait participé pour l’Angola à des négociations lors de plusieurs Conférences des parties sur le climat (COP). Selon ses dires, il était même devenu le chef de la délégation angolaise. Une version que les témoignages recueillis durant notre enquête mettent en doute.

Aujourd’hui, Ricardo Machado définit Aenergy comme « une entreprise africaine pour les Africains ». Elle est soutenue d’après son fondateur par de nombreux établissements financiers, dont Standard Bank et Banco Atlántico (filiale de l’espagnol Banco Sabadell). Aenergy est également un petit actionnaire et un partenaire d’Afreximbank. En 2019, Bureau Veritas lui a attribué la certification ISO 37001, une norme relative à la lutte contre la corruption.

Son parcours n’a rien d’anormal. En Angola, dans un secteur où la concurrence est encore faible si on a du réseau, de la persévérance, et qu’on arrive au bon moment…

Un acteur africain du secteur ayant travaillé avec lui sur un projet nous a d’ailleurs confié ne pas comprendre les suspicions qui l’entourent : « Pour moi, son parcours n’a rien d’anormal. On peut très bien être agronome et réussir comme il l’a fait. En Angola, dans un secteur où la concurrence est encore faible, si on a du réseau, de la persévérance et qu’on arrive au bon moment… Or Ricardo est quelqu’un de direct et de déterminé, et il s’est entouré d’experts très compétents, notamment venus de GE. »

Ambitions au Mozambique et au Cameroun

Les critiques n’altèrent en rien les ambitions de l’intéressé. Aenergy vient d’ouvrir des bureaux à Maputo (Mozambique) et lorgne la construction d’une centrale électrique de 200 MW à Bekoko, au Cameroun. Il se serait même intéressé au distributeur camerounais Eneo, propriété d’Actis, mais le scandale PDS pourrait bien lui avoir fait perdre une part de sa crédibilité aux yeux de Yaoundé.


Saga PDS : les compagnies d’assurances se rejettent la faute

Qui est responsable des faux documents déposés par le consortium PDS – dont fait partie Aenergy – auprès des instances de régulation pour la mise en concession d’Electricity Company of Ghana ? Deux compagnies d’assurances se rejettent la faute : le ghanéen Donewell Insurance et le Qatarien Al Koot Insurance & Reinsurance, qui se sont associées pour assumer la garantie de 350 millions dollars nécessaire. Problème, selon Al Koot, l’employé qui a signé l’accord avec Donewell n’avait pas les prérogatives pour engager la société. Ce faisant, elle impute à la compagnie ghanéenne un manque de vigilance. Une délégation ghanéenne s’est rendue en août au Qatar pour faire la lumière sur cette affaire. Ses conclusions n’ont pas encore été rendues publiques.

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