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L’autre Brésil de Djamila Ribeiro, philosophe engagée dans la lutte contre le racisme

Éditorialiste et conférencière, Djamila Ribeiro ferraille contre le racisme et le sexisme, et défend les droits des LGBT.

Éditorialiste et conférencière, Djamila Ribeiro ferraille contre le racisme et le sexisme, et défend les droits des LGBT. © DR / Anacaona editions / Julia Rodrigues

Philosophe engagée, Djamila Ribeiro s’attaque à toutes les discriminations dans un pays où le racisme à l’encontre des Noirs et des populations autochtones reste vif, entretenu par un récit national parcellaire. Portrait.

Évoquer Djamila Ribeiro avec des Brésiliens, c’est parler d’une star, d’une intellectuelle qui « dit enfin les choses », d’une philosophe qui passe à la télévision. « Un véritable phénomène de société », selon Paula Anacaona, traductrice et éditrice, qui publie deux ouvrages de l’auteure brésilienne : La Place de la parole noire et Chroniques sur le féminisme noir.

À Rennes, où elle entamait une tournée européenne, Djamila Ribeiro a été accueillie par des lycéens, avant d’échanger avec l’association féministe et antiraciste DéConstruire et de terminer sa journée avec une invitation du collectif Brésil. La salle n’a pu accueillir tous les intéressés venus échanger et saluer l’activiste, pour qui être « féministe noire, c’est penser des projets démocratiques ». Une ambition qui se veut espérance, malgré les attaques quotidiennes aux droits humains portées par le gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro.

Dénoncer « un pays raciste »

À l’écrit comme à l’oral, la parole de Djamila Ribeiro est claire, précise et déploie une vision philosophique ancrée dans le concret, multipliant les références sans les asséner. « Nous vivons dans une barbarie, une civilisation marquée par la violence, la mise à sac, la colonisation. Quand on parle de nouveau cadre civilisateur, il s’agit de restitution d’humanités niées dans le Brésil d’aujourd’hui. » « Un pays raciste », martèle l’intellectuelle.

Si on demande au Brésilien moyen de citer cinq groupes autochtones, il ne saura pas

Et cela ne date pas de Bolsonaro. Les chiffres sont effrayants : un jeune Noir est tué toutes les vingt-trois minutes, les emplois subalternes sont occupés majoritairement par des femmes noires, tandis que l’accès aux postes de pouvoir est privilégié pour les hommes blancs, riches et hétérosexuels… Quant à la politique à l’égard des populations autochtones, elle ne vaut pas mieux, les centaines de groupes aux cultures diverses étant qualifiés d’« Indiens ».

« Dans le nord du pays, ces populations sont constamment menacées et leurs terres non reconnues, affirme Djamila Ribeiro. Et si on demande au Brésilien moyen de citer cinq groupes autochtones, il ne saura pas. Il y a vraiment eu un processus de déshumanisation, d’homogénéisation et d’effacement. Ce que nous appelons l’“épistémicide”. À savoir le fait d’invisibiliser et de faire disparaître toute trace des savoirs, des cultures et des imaginaires d’un peuple. »

On ne peut pas être féministe sans être antiraciste, sans lutter contre les oppressions à l’égard des LGBT

Questionner la place sociale des différents groupes dans le Brésil contemporain, c’est déconstruire le mythe de la démocratie raciale sur laquelle s’est construit le récit national. « Beaucoup de personnes croient au discours de la méritocratie, qui laisse à penser que si les groupes noirs et autochtones n’occupent pas certaines places, c’est parce qu’ils ne le méritent pas ou parce qu’ils ne sont pas assez compétents. Ne pas se penser, notamment, comme blanc induit une naturalisation des places sociales. »

Un mouvement social pour un projet de société

En cela, la philosophe décrit le « féminisme noir » comme un « mouvement social » dont l’objectif est de construire un nouveau projet de société. « Il faut casser ce mythe du féminisme noir comme mouvement identitaire. Les féministes noires s’insèrent dans une démarche intersectionnelle : elles pensent que la classe, la race et le genre s’entrecroisent pour générer des oppressions. La race et le genre informent la classe au Brésil. On ne peut pas être féministe sans être antiraciste, sans lutter contre les oppressions à l’égard des LGBT, etc. »

Élève modèle, Djamila Ribeiro, 39 ans aujourd’hui, a souvent été la seule noire de son école, rasant les murs, pour « ne pas se faire remarquer ». Malgré son excellence et l’amour de soi transmis par son père, docker, militant communiste et proche du mouvement noir, elle fait l’expérience quotidienne du racisme. Elle en vient à rejeter ce que la société dédaigne de ses héritages, tel que le candomblé ou ses cheveux naturels, mue par « l’envie d’être acceptée dans ce monde aux normes européocentriques ». La réconciliation passera par les écrits de femmes comme la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie sur les dangers d’une histoire unique, Jurema Werneck et son « livre de la santé des femmes noires » (non traduit) ou encore les auteures Grada Kilomba et Conceição Evaristo. Ces lectures ouvrent des chemins d’émancipation pour ne se penser « ni subalternisée ni naturellement guerrière : humaine ».

« La femme de Sartre »

Au début de sa vingtaine, alors qu’elle est jeune maman et que son entourage voudrait parfois la restreindre à un rôle maternel, elle décide de poursuivre un cursus en philosophie. « Je n’y ai jamais étudié de femmes philosophes et encore moins de philosophes noirs. Quand je demandais où ils étaient, on me répondait qu’ils n’existaient pas. Quand j’ai montré mon intérêt pour Simone de Beauvoir, un professeur m’a dit : “Qui est-ce ? La femme de Sartre ?” ».

Les femmes noires et autochtones réfléchissent au monde, contrairement à ce que l’on voudrait nous enseigner !

En réaction, elle complète sa bibliothèque par elle-même avec l’auteure du Deuxième Sexe mais aussi Judith Butler, Angela Davis, Toni Morrison… et trouve de la force dans les poèmes de Maya Angelou. Opposée à tout essentialisme, Djamila Ribeiro insiste : « Je ne veux pas étudier une femme parce qu’elle est femme, ou parce qu’elle est noire. Mais est-ce que c’est normal que dans un pays à majorité noire on n’étudie pas d’auteurs noirs ? Les femmes noires et autochtones réfléchissent au monde, contrairement à ce que l’on voudrait nous enseigner ! »

Ribeiro rappelle les processus historiques qui ont construit la société où elle vit. Dernier pays d’Amérique à avoir aboli l’esclavage, le Brésil a mené une politique de blanchiment et de « romantisation du métissage ». Des œuvres essentielles y demeurent méconnues, comme le discours prononcé par l’ancienne esclave Sojourner Truth, « Ne suis-je pas une femme », critique vis-à-vis d’un certain féminisme blanc, aveugle aux autres oppressions.

En 2016, Djamila Ribeiro, alors secrétaire adjointe aux droits humains à la mairie de São Paulo, pilote des dispositifs à destination de la population LGBT et de la jeunesse noire. Attaquée par les conservateurs, mais aussi par certains militants de gauche qui lui opposent de vouloir diviser la question féministe, elle rétorque : « Ce que nous disons, c’est qu’il ne faut plus qu’ils soient les seuls autorisés à parler. Penser à partir de sa place sociale, c’est aussi rompre avec l’idée que l’on est toujours pensé en opposition. C’est pour ça qu’il est important de pouvoir penser à partir de nous et à partir d’autres géographies du savoir. »

Mémoire vigilante

Aujourd’hui, Djamila Ribeiro dirige la collection intitulée « Féminismes pluriels », dans laquelle elle publie des auteurs noirs et autochtones. À celles et ceux qui lui demandent pourquoi, elle répond sereinement : « Parce que l’on est en 2019 et que, dans un pays pour moitié composé de personnes noires, sur les dix dernières années, ces auteurs ne représentaient que 10 % du marché éditorial. »

Les mots de la philosophe française Yala Kisukidi résonnent : « La lutte contre l’oppression exige des actes de création : il s’agit d’inventer ce qui n’a pas encore été tout en portant avec soi une “mémoire vigilante” du passé. » Vendus à bas coûts, les ouvrages partent « comme des petits pains français », sourit Djamila.

À paraître, une anthologie des écrits de Sueli Carneiro, fondatrice de l’institut Geledés, espace pionnier de la lutte contre les violences sexistes et racistes. Quid de la place des Blancs dans le féminisme noir ? « Ils ont tendance à penser que c’est “un problème de Noirs” et ne se rendent pas compte de leur connivence, de manière délibérée ou non, avec un système violent. Comme le dit Angela Davis, il ne suffit pas d’être contre le racisme, il faut être antiraciste. Se demander : que puis-je faire pour lutter contre le racisme ? Mais Audre Lorde le dit : ce n’est pas facile de tuer l’oppresseur en nous. » Nommer les oppressions, seule issue pour provoquer des dialogues féconds. L’engagement de Djamila Ribeiro se nourrit d’espérances.

Quand les vents du changement se mettent à souffler, certains érigent des barrières, d’autres construisent des moulins

Le proverbe qu’elle cite dans Chroniques sur le féminisme noir résonne : « Quand les vents du changement se mettent à souffler, certains érigent des barrières, d’autres construisent des moulins ». Et quand on lui demande comment être activiste sous Bolsonaro, Djamila Ribeiro évoque la grève générale du jour, qui réunit des milliers de personnes sous le slogan : « Des livres oui, des armes non » ou rappelle que les esclaves marrons « ont toujours trouvé des manières de résister ».


Extrait de Chroniques sur le féminisme noir

« Penser de nouvelles épistémologies, parler de places sociales et rompre avec une vision unique n’est pas une imposition – c’est une recherche de coexistence. En brisant le masque, nous cherchons de nouvelles formes de sociabilité qui ne sont pas orientées par l’oppression d’un groupe sur un autre. En pensant de façon indissociable au débat de race, de classe et de genre, les féministes noires affirment qu’il n’est pas possible de lutter contre une oppression et d’en alimenter une autre, car la même structure sera renforcée. Quand nous parlons d’identités, nous disons que le pouvoir en délégitime certaines au [profit] d’autres. […] Il est indispensable de lire des auteures noires, en respectant leurs productions de connaissances et en se permettant de penser le monde par d’autres “verres optiques” et d’autres géographies de la raison. C’est une invitation à construire un monde dans lequel la différence ne signifie pas l’inégalité. Un monde où existent d’autres possibilités d’existence qui ne sont pas marquées par la violence de la mise sous silence et de la négation. »


Écrits alternatifs

Dirigées par Paula Anacaona, traductrice et éditrice, les éditions Anacaona publient, depuis 2009, en français, de la littérature brésilienne, mettant l’accent sur les récits issus de « minorités raciales ou économiques ». Pourquoi publier Djamila Ribeiro ? « C’est important que les voix du Sud s’expriment. Et même si les situations sont différentes, il y a matière à discussion au-delà de la situation brésilienne. » Les éditions Anacaona proposent trois collections – « Urbana », « Terra » et « Epoca » – et aussi des livres jeunesse.

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